SCÈNE PREMIÈRE
Gampagae aux environs de Fez.
FÉNIX seule.
Lifik, Rose y Estelle, n'y a-t-il personne^pour me répondre ?
(Mttlej enlre.)
Me voici : tu es pour moi le soleil ; je suis Tombre qui te suis sans cesse. J'ai entendu ta douce ^oix^ et je hâte le pas à travers la montagne p<yir venir auprès de toi. Qu'as-tu?
FÉNIX.
Écoute-moi , si pourtant j'ai la force de te le dire. Ici près une fontaine déroule des flots d'argent et de cristal. Elle est flatteuse , car elle parle et ne sent pas ce qu'elle dit; douce, parce qu'elle feint; libre, parce qu'elle s'exprime tout haut; ingrate , enfin, puisqu'elle e'chappe toujours. J'arrivai fatiguée sur son rivage, après avoir long-temps suivi dans ces bois une bête féroce ; je'trouvai sur ses bords le loisir , le repos et la fraîcheur , parce qu'un coteau
pfoOWt
qui la couvre , revêt de guirlandes d'oeillets et de jasmin ce lieu délicieux. A peine avais-je abandonné mon âme au doux murmure des solitudes , que ■ feutendis du bruîl dàns"les feuîllâcës, et vis devaut moi une femme âcée , esprit en forme humarne Jle front ride et soucieux , squelette vivant , bu plutôt ombre de Texistence ; son aspect' sauvage et rude e'tait celui d'un tronc noueux , dont l'art n'a point enlevé l'ëcorce. D'un air triste et mélancolique , tu en trembleras comme moi , elle me tendit une main , et il me sembla qu'à mon tour je devenais un tronc immobile. L'approche de sa main me fit frissonner, ses paroles me remplirent d'horreur ; pleines d'un poison mortel pour mon cœur , -articulées à peine , elles coulaient avec rapidité , mais j'ai pu entendre celles-ci : Ah ! femme infortunée ! ah ! malheur inévitable ! tant de grâces , tant de beauté , doivent être le prix d'un cadavre ! Elle dit, et dès ce moment je vis à peine, ou plutôt je meurs à chaque instant ; je tremble de voir l'accomplissement de cet oracle affreux , présage de ma mort prochaine ! ciel ! je dois être le prix d'un cadavre ^'^^ !
MULEY
Il n'est point difficile d'expliquer le sens de cet oracle , il n'est que la peinture de mes peines : tu dois donner la main d'épouse à Tarudant ; je meurs seulement d'y penser , et avant que tu lui aies accordé ton amour, mes regrets auront terminé ma vie. Je puis te perdre, il est vrai, mais non te perdre et survivre à mon malheur: Si donc je dois expirer avant que je voie la félicité d'un rival , ma mort e&t
le prix anguel il doit tkcheter.;jet tolja^U milieu de ces malheurs , tu seras le prix d un cadavre , puisque tu m'auras tué d'amour, de regret et de jalousie.
( Ib sortent. ) (Don Fernand entre suivi de captifs. )
PREMIER CAPTIF
De ce jardin où nous sommes à travailler, nous t aïMiaxft A-P:i»çe*Ja]^ à la chasse, et nous yenons tous ensemble nous jeter à tes pieds.
SECOND CAPTIF
C'est la seule consolation que nous offre ici le ciel.
TROISIÈME CAPTIF
Nous devons lui en rendre grâces.
DON FERNAND
Embrassez-moi, mes amis. Dieu sait si je voudrais pouvoir, au lieu de vous ëtreindre , rompre les liens qui vous enchaînent I Vous seriez libres avant moi. Mais recevez comme un bienfait de Dieu votre sort actuel, il daignera l'améliorer. La prudence peut triompher du malheur le plus opiniâtre. Souffrez patiemment la rigueur des circonstances et de la fortune ; cette inconstante déité , aujourd'hui fleur , demain cadavre , change continuellement et vous deviendra plus favorable. Il est bien pénible , et il n'est pas très-sage, de ne donner aux malheureux que des conseils ; mais quelle que fût mon «nvie de vous faire quelques présens, je n'ai maintenant rien à vous offrir; pardonnez, me^mis, j'attends des secours de Portugal ; ils arri Jpnt bien-
tôt , mes biens seront à vous ^ ce n'est que pour vous que je les de'sire. Si je sors de captivité , vous viendrez tous avec moi. Adieu , allez travailler, ne mécontentez pas les maîtres que Dieu vous a donnes.
PREMIER CAPTIF
Seigneur, nous nous réjouissons dans notre esclavage de te voir conserver la vie et la santé'.
SECOND CAPTIF
Puisse le ciel te donner une vie plus longue qu'au, phénix !
(Us sortent.) DON FERNAND.
Mon âme reste dans une profonde stupeur, en voyant qu'ils partent sans avoir rien reçu de moi. Et je ne puis les secourii»! Quelle douleur!
(Muley entre. )
MULEY
J'admirais , prince , la douceur et laffection avec laquelle vous traitiez ces malheureux captifs.
DON FERNAND
Je prends pitié de leur fortune , et j'apprends de leurs souffrances à devenir malheureux à mon tour. Peut-être quelque jour aurai-je besoin de me rappeler ces leçons?
MULEY
Que dites-vous, seigneur?
^ DON FERNANDE
Je suis né infant de Portugal ; je suis devenu esclave r j^tfuîs descendre encore à un plus misérable
leAui
état. La4ilktnceest bien plus grande entre un infan
et un captif qu'entre un captif et un autre. Chaque jour appelle celui qui le suit ^ et enchaîne ainsi des pleurs à des pleurs y des peines à des peines.
Jlùt ^y\ çif^l que mes chagrins ne fussent pas plus gratjpuKque ceux de .^otre altesse î .Aujourd'hui captif, demain vous pouvez revoir votre patrie; mais, moi, je n'ai ooint d'espérance; l'état dé ma fortune ne peut devenir meilleur y et son inconstance même ne peut m'étre favorable.
DON FERNAND
Quoique je sois à présent à la cour du roi de Fez^ tu ne m'as jamais rien dit de plus sur les amours dont tu m'avais fait confidence.
MULEY
Modeste dans les faveurs que j'ai reçues , j'ai juré
de cacher le nom de celle que j'adore ; mais fidèle à
* amitié, sans violer le serment fait à l'amour , je te
dirai mes secrets. Mon malheur est unique comme
ïïia tendresse , car , comme le phénix, ma passion
ï^'a rien qui l'égale. Je vois, j^enteads, et je me tais :
c'est un phénix que ma patience ; c'est un phénix
que ma peine, quand j'aime, je souffre et je crains ;
c'est un phénix que ma timidité, lorsque je gémis
de mes ennuis ; c'est un phénix que mon espérance ,
Malgré les craintes qui l'environnent j mon amour
est un phénix. Adieu , ce que j'ai dû te taire comme
amant, comme ton ami, je te l'ai déclaré.
(n sort.) DON FERNAND seul.
Il a dit avec adresse et courtoisie le nom de sa
maîtresse. Il aime la princesse Fe'nix ; et si son malheur est un phénix, le mien ne peut entrer en comparaison. Le mien est commun à bien d'autres; beaucoup ont souffert autant ou plus encore que moi y ont endure d'aussi cuisantes peines.
(Le roi eatre a^ec des cfaassears.)
LE ROL
Je viens sur le penchant de ces coteaux chercher ton altesse. Avant que le soleil se cache sous des rideaux de pourpre ou de perles , viens , tu verras la . dernière lutte d'un tigre déjà enveloppé par mes chasseurs.
DON FERNAND
Seigneur , tu inventes à chaque instant de nouveaux moyens de me rendre ce sej|ôûr~agrêaT)lê. Si tu fêtes ainsi tes esclaves, ils ne regretteront pas leur pays.
LE ROI
Des captifs comme toi, qui honorent leur maître; ne peuvent être servis avec trop de soin.
DON JUAN, au roi.
Approche, seigneur, du bord de la mer; tu y verras le plus beau des spectacles ^'^^ , un prodige de la nature et de l'art* Une galère chrétienne arrive dans le port. Elle est si belle , quoique couverte des signes du deuil , qu'on a peine à concevoir comment elle réunit la joie et la tristesse : elle porte le pavillon portugais, et, comme l'infant est captif, elle a pris des signes de tristesse à cause de son esclavage; et; au moment de lui rendre la liberté, elle témoigne encore son affliction.
DON FERNAND
Aiai^ i^ n^est. pQJP^^^ le motif dn dftPJliialeUe a mêtujji^ pwtaitlaliJbKsrJté^^j^
I montrerait que dés smnes d'alégresse.
(L^infîuit doa Henri «atrt ^ta de deuil.) DON HENRI, aurai.
Permettez-moi, seigneur, de vous embrasser.
LE ROI
Qtie votre altesse soit la bienvenue.
DON FERNAND
Ah! don Juan, mon inalhenr est certain.
LE ROI
Ah ! Muley, je suis aji comble de mes vœux.
DON HENRI
Après avoir rempli mes devoirs envers vous , permette2>-moi, seigneur, d'embrasser mon frère. Ah ! mon Fernand !
DON FBRNAND,
Mon cher Henri, quejifinifierit ces vêtenayejasJ&ir nebres ? Mais , non , ne me le dis pas ; tes yeux se sont assez expliqués. Tu n'as pas de qu oi t'afflige r
si ttt viens m'annoncer tnicrcapliVlTé ëlerneile ; elle €8l Foirret 3e mes désirs: îé in en féliciterais: et iH gttga is pu, pour m apprendre cette bonne nouvelle, revêtir des habits de? fête. Comment ée porte
le roi iiïotf lEère et mon maSEFe ? Pourvu que*"sa
santé' 90îf bonne, aucune peine ne peut fn'atteincTre. Tu ne me réponds pas ?
TOM. II. Caldéron. 4
5o LE PRINCE CONSTANT,
DON HENRI
Si, lorsqu'on raconte deux fois des nouvelles déplorables f elles causent un double chagrin , je veux du moins t'ëpargner ce tourment. Ecoute-moi aussi^ grand roi, et permets que cette montagne soit le rustique palais où je te demande ton attention pour ce que j ai à te dire, et la liberté pour ton illustre prisonnier.
La flotte qui avait long-temps fatigué les ondes de son poids orgueilleux, dispersée par la tempête, laissant l'infant prisonnier dans ta cour, rentra dans nos ports; je courus à Lisbonne; aussitôt qu'Edouard apprit ces funestes nouvelles , la tristesse serra son cœur, de sorte que sa "mélancolie s'aggravant chaque jour, il montra que Fon^eut expirer de chagrin. Il est mort; que Dieu Fait en sa garde !
DON FERNAND
Oh ciel ! est-il possible que ma captivité lui ait causé une telle peine !
LE ROI
Allah sait combien cette nouvelle m'afflige. Mais poursuis.
DON HENRI
Le roi mon maître a ordonné ,.par.-.sûu testament qu on rendit sur-le-champ la ville de Ceuta en échange de la personne de l'infant; en conséquence, et revêtu des pouvoirs d'Alfbnse", brillante aurore qui pouvait seule remplacer le jour^que nous
avons pei:du , je viens faire la remise de la place , et
JOURNÉE il, SCÈNE I. Si
DOI9 FERNAND
Arrête ; n'en dis pas davantage ; arrête , arrête , Henri; ces ais con i : & . s on t ajadignes non -seulement d un infant daJPorti^gl, non-seulement dun grand maître de la religion de Christ ("^, mais JeThomme le plus Vil ^ dun barbare jm^ 9, jaurj|it jamais connu la lumière de notre sainte foi. Mon frère, que Dieu a voulu appeler à lui , a inséré cette clause dans son testament ;* mais ce n'était point pour qu'elle { s^accomplit, c'était pour montrer combien il dési- ^i rait ma liberté , combien il voulait qu'elle fût ob- \ tenue par tout autre moyen, soit de douceur, soit \ de force ouverte. Ordonner de remettre Ceuta, \ ce n est qu ordonner des eiiorts prodigieux. Et comment serait-H pbssîBïe qu'un roi catholique , qu'un roi îuste . voulût livrer au More une cité qui lui coûta son propre sang? car, tu le sais, ce^TûTlùi qui, armé seulement d'un bouclier et de son épée ^ escaladant ses murailles superbes , arbora le premier sur leurs créneaux les quines du Portugal. Et c'est encore ce qui importe le moins. Mais cette ville confesse le vrai Dieu suivant la foi catholique, elle a obtenu des églises , où son culte sacré se célèbre avec respect , avec amour } serait-il di^e d'un prince pieux , serait-il chrétien ^ serait- il Portugais, de consentir à ce que dans ces temples du seul Souverain , au lieu des lumières divîiîès^ dont les illumina le vrai soleil , on vît les ombres musulmanes se répandre, et que leurs sinistres "croîssans éclipsassent les saintes lueurs dont les chretiens Y sont éclaires/ oouiirirait-on que ces cna-^
pelles fussent abandonnées à de vils animaux, ou, forfait ])lns horrible encore , qu'elles redevinssent des mosque'es? Ici ma langue épaissie me refuse son secours, l'haleine me malique, la peine me rend muet ; en pensant à une telle profanation , mon cœur se brise , mes cheveux se hérissent, un frisson glacé fait trembler tout mon corps : des étables et des crèches ont déjà été d'autres fois le temple de Dieu; elles l'ont reçu dans leur sein.... Mais, des mosquées ! ce serait le tombeau de nôtre honneur, l'écriteau de notre infamie, où. l'univers entier lirait : Ici Dieu avait une maison , et des chrétiens la lui ont enlevée pour la donner au démon. Oserions-nous donc affronter Dieu dans sa propre demeure ! oserions-nous y conduire l'impiété , vei^ 1er à sa sûreté , et , pour l'établir en paix , chasser notre Dieu de ses autels !
Les chrétiens qui habitent cette ville avec leurs familles, avec leurs propriétés, prévariqueront peut-être, abandonneront leur foi pour ne point quitter leurs enfans et leurs biens. Est-ce à nous à les exposer au péché? est-ce à nous à livrer aux Mores les tendres enfans des fidèles, pour qu'ils les accoutument à leurs rites et qu'ils les réunissent à leur secte? Serait-il bon que tant d'hommes vécussent dans une misérable jcaptivité,. poui^JS^yer la vie d'un seul , dont la perte est de si peu d'importancç, ?
Que suis-je enfin ? suis-je plus qu'un homme? Si le titre d'infant ajoutait à mon importance , songez qu'aujourd'hui, devenu esclave, je n'ai plus ni rang m noblesse. Prisonnier comme je le suis, nul ne
doit me nommer infant; et n'étant qu'un simple captif^ est-il raisonnable d'établir mon rachat à si but prix? Mourir, c'est perdre l'existence. Je la perdis à la gueFre^j* j ai cesse de viyre, et ce serait f5Iîe*d&"faîre périr tant de vivahs pour un liiorl. Bonne-moi ces vains pouvoirs; que brisés en morceaux ( U les déchire ) ils deviennent le jouet des vents et des flammes. Mais^ non, je veux les avaler, les cacher dans mon sein , pour qu'il n'en reste pas une lettre qui puisse faire croire au monde que la noblesse de Portugal ait eu jamais une telle faiblesse. Roi, je suis ton esclayef di&pose. de. moi , et de ma iioerte: a ce prix je nen veux pas; a ce prix il est impossible que je l'obtieiinc. Henri, retourne dans nôlfè patrie; dis que tu m'as laissé enseveli en Afri- (fue. CluïBjiens^Fernand, le grand- maître d'Avis, a cessé de vivre : Mores ^ un esclave vous reste : captifs^TTri compagnon de plus partage âïïjburdIiïuT vos
peines : ciel , un homme ose protéger l'intécrilé de
tes églises : mer, un malheureux par ses pleurs gros-
-Sira tes ondes amères : montagnes, voyez dans votre
sein celui qui sera bientôt réduit à la condition des
hrutes qui vous habitent ^"^ : terre, attends le cadavre
qui va bientôt se reposer dans la fosse que tu lui
prépares; afij^^feji^iÛJ^èr^ ciel,
terre^, mer, montagnes^. tous sachent qujau^^
d'hui un PRmcE oonstamt au milieu de ses infortunes
dorifie la foi catholique • et rend hommageinaTôi
de Dieu ^").
LE ROI
Ingrat, insensible à la gloire et à la grandeur de ma couronne ^'^^, c'est ainsi que tu me refuses, que
tu m'enlèves ce que je désirais le plus! mais si j t'ai laissé plus de pouvoir , plus d'aise dans moi royaume que tu n'en avais dans ton pays , il n'est pa étonnant que tu ne sentes pas les peines de la capt vite, Puisque tu t'appelles toi-même mon esclave puisque tu a voues mes droits , c'est ôomme^-csclai que je veux te traiter. Que ton frère, que tous l tiens te voiept dès à présent me baisef les pieds,
(Don Fernand lui baise ses pieds.) DON HEIfRI.
Que} malheur !
MULEY
Quelle affliction!
DON HENRIt
Quelle hopt^ !