DONNE JEANNE, MANUEL MENDEZ
JEANNE
Jamais, Manuel, tu ne m'as donné une preuve d'affection, entre toutes celles que j'ai reçues de toi, qui m'ait autant satisfaite que la promptitude de ton retour.
MANUEL
L'amour m'a protégé, ma divine amie, et son appui m'a rendu tout facile. Je n'ai point été jusqu'à Salvatierra; dans les entrailles profondes de cette sombre montagne, j'ai trouvé ce que je cherchais ; c'est là que dans une maison de campagne est mon ami Louis Pérez, dont la valeur est audessus de tous les éloges; et il semble qu'en se déterminant à y résider, il eût d'avance consulté no^
JOURNÉE I, SCÈNE IL i33
vœux et nos intérêts. Ici notre amour, plus caché qu'à Salvatierra, y sera plus sûr et plus tranquille.
JEANNE
Manuel, celle qui a abandonné pour toi sesparens , sa patrie , sa réputation , et qui dans cette situation est encore heureuse de penser qu'il lui reste la vie à perdre pour toi , n'a d'autre désir que de voir cette montagne sauvage devenue le temple de son a0ection , et de montrer que la fermeté de ses sentimens l'emporte sur l'immobilité de ses rochers,
( Don AloDse en Ire. )
DON ALONZE
Où me conduit mon destin, sans guide, sans chemin , au milieu de ces bois , où le ciel ne m'envoie aucune consolation ? Le cœur déjà me manque , je sens qu'il m'est impossible d'aller plus loin , je n'en puis plus, je vais tomber sur ce gazon. Je me meurs ! ciel ! Dieu me soit en aide !
JEANNE
J'entends du bruit.
MANUEL
Il est vrai. Je vois un cavalier étendu par terre , et tenant une épée dans ses mains affaiblies ^^. Je vais voir ce que c'est. Etes-vous blessé, seigneur?
DON ALONZE
Je vous remercie, cavalier. Ce n'est que la fatigue. ( Se reles^ant à moitié. ) Déjà je reprends un peu de force. Moi qui aurais disputé aux vents le prix de la rapidité, me voilà sans haleine.
i34 LOUIS PÉREZ DE GALICE,
MANUEL
Votre cœur est courageux ; qu'il ne partage point rafFaiblissement de Totre corps,
UNE y DIX, derrière la scène.
Empares -TOUS du pont^ qu'il ne puisse nous échapper.
DON ALONZE
J'ai encore de plus grands malheurs à attendre. Que Tais-je faire? ces hommes sont ceux qui me poursuivent. Un ami vaillant protégeait ma retraite, et en les voyant je perds tout courage; puisqu'ils ont pénétré jusqu'ici, sans doute ils l'ont tué.
( Louis Pérez entre. )
LOUIS
Ils ont pris le pont , m'ont coupé le passage , et le ciel lui-même semble se fermer sur moi : cette sombre retraite sera mon tombeau.
MANUEL
Qu'est ceci , Louis Pérez ?
LOUIS
C'est un malheur où je suis tombé pour avoir voulu défendre un ami de la mort qui le menaçait.
MANUEL
Vous êtes avec moi , Louis Pérez ; nous mourrons ensemUe , et nous montrerons jusqu'à la fin la constance de notre amitié.
( Il tire son ëpe'c* ) DON ALONZE.
Celui qui est le vrai coupable , et l'occasion de tous ces malheurs, saura mourir aussi.
( II se relève. )
JOURNÉE I, SCÈNE II. i3S
LOUIS
Je suis dans un grand embarras ^ mais songeons d'abord au plus pressé. Manuel ^ écoutez ce que je YOjas demande : ne tirez point aujourd'hui l'épée pour moi. Je sais que ma vie est sauvée si je suis défendu par ce bras ; mais il y va de mon honneur que vous restiez dans ma maison en mon absence^ et vous savez quelle est la différence «ntre la vie et l'honneur.
MANUEL
3t oie vous entends pas. On vient vous arrêter , je mourrai pour vous défendre. Il serait beau que je vous visse combattre et que mon épée restât dans le fourreau I i .
JEANNE
Feut-îl exister une femme plus malheureuse ?
UNE VOIX, derrière la scène.
Us sont passés de ce côté.
MANUEL
Les voilà. Mais c'est en vain que nous voudrions résister à tant de monde; nous serons tous tués ou pris.
Que ferons-nous?
LOUIS , i don Alonte.
Oserez^vous vous jeter dans le fleuve , et le passer à la nage ?
DON ALONZE
Le courage ne me manque pas > mais je ne sais pas nager.
i36 LOUIS PÉREZ DE GALICE,
LOUIS
Ne TOUS mettez pas en peine ; je vous passerai sur mes épaules. Manuel , je conserye ainsi ma yie et mon honneur : ma vie , en me réfugiant en Portugal y OÙ l'on ne peut me poursuivre; ma. gloire y en vous laissant dans ma maison. Je n'ai rien à vous expliquer ; j'y laisse tout mon honneur, j'y laisse une sœur, une sœur charmante. C'est vous en dire assez. Adieu.
MANUEL
Je suis un ami fidèle; je resterai . chez vous, c'est vous en dire assez.
LOUIS
Il suffit.
MANUEL
Et je puis vous assurer que vous n'y ferez pas faute.
( Louis prend don Alonie sur set ëp^nles , et santé avec li^i dans le fleuve. )
LOUIS, derrière la «cène. *^
Dieu me protège !
JEANNE
Déjà, comme un dauphin, il sillonne les fiotsi glaces.
LOUIS, derrière la scène.
Manuel, je vous ai confié mon honneur.
MANUEL
Il lutte d'un bras vigoureux contre l'impétuosité du vent.
LOUIS, derrière la scèae.
Veillez pour moi.
MANUEL
Tu me laisses à ta place ^ ne te fatigue pas de crain- ' tes superflues.
LOUIS, derrière la scène.
Âdieu^
MANUEL
Aurais-je pu m'attendre à un pareil malheur ?
JEANNE
Oîi îrai-je , pour ne pas voir des infortunes?
(lit lorUnt.)