‹ Caldéron (volume 2)Chapitre 22 sur 73 · ÈDRE · texte numérisé non relu

ÈDRE

Je t'entends et je te crois. Je n'appelle pas de ta sentence en dernier ressort; et, pour l'exécuter, puis* que tu me permets de vivre, j'irais, pour te satisfaire , jusqu'au pays des Pygmées. On ne peut se faire trop petit pour éviter tes mains redoutables ^^\

ISABELLE

Le voilà parti. Nous sommes seuls, et je saurai quel est le sujet de ta fureur ou de tes soucis.

LOUIS

Ma sœur, et plût à Dieu que tu ne le fusses pas, que la naissance ne nous eût pas réunis par ce lien t tu penses peut-être t[ue c'est par faiblesse que j'ai TU et dissimulé, que j'ai appris et que j'ai su taire Faudace d*un aipant qui prétend non-seulement souiller ton honneur , mais encore celui du sang que nos ancêtres nous ont transmis ; eh! bien, non, Isabelle , ce n'est point par sottise ni par lâcheté que j'ai supporté cette injure, cest par sagesse, par prudemce ; pour n^esurei' ma conduite, j^rce que les plaintes relatives à l'honneur ne doivent pas être répétées ; et puisque l'occasion en est venue, ce sera fe dernière fois que je t'en parlerai. Je sais tout ; ?pçr€*wis4e de wioi a'ujeiird^ïii , et souviens-l'en j

sans cela y peut-être demain je le dirais d'une autre manière. Jean-Baptiste désire de te plaire, et je crois' qu'il n'est pas fait pour être ton ëpoux : je me contente de m'exprimer ainsi pour ne pas dire qu'il est juif. C'est cela qui m'a obligé à quitter Salvatierra ; c'est pour ce motif que je suis venu vivre dans cette maison isolée au milieu des montagnes; et cependant je n'y suis pas enore en sûreté. Il t'envoyait cette lettre par ce domestique ; je voulais le tuer; tu es arrivée, et dans ma colère, je t'ai déclaré ce que je taisais depuis si long-temps.Qu'il suffise que je te l'aie dit , et prends des mesures pour que je n'entende plus parler de cet amour, car, vive Dieu! si je viens à apprendre qu'on ait su que j'avais des soupçons et que je n'ai pas porté remède au mal, dans ma fureur, ou si tu veux dans ma folie, j'épargnerai à l'inquisition les frais du bûcher qu'il mérite, en le brûlant dans sa maison.

ISABELLE

Tous ces discours sont bien d'un homme aveuglé par la colère : avant de savoir si je puis me justifier, tu m'imputes une faute que je n'ai pas commise.

LOUIS

Que dis-tu?

ISABELLE

Que toute femme naît exposée aux calomnies que causent lesVatteuses erreurs qu'inspire sa beauté, sans être pour cela plus coupable.

LOUIS

€e scxgit à merveille , et tu aurais raison , ma

JOURNÉE I, SCÈNE I. iî»5

sœur , si ce papier ne me donnait pas des soupçons et même des indices que toi-même...

ISABELLE

Tais-toi. C'est aussi trop me presser ; que me veuxtu^ Louis Ferez? songe que tu es mon frère et non pas mon mari , et que , dans cette occasion , un frère sage aurait reçu comme bonne la première excuse , la première satisfaction qu'on lui aurait donnée. Ne Yaut-il pas mieux lorsqu'on ne peut remédier au jnal , feindre de l'ignorer que se mettre dans la nécessité de se déclarer, tout-à-fait ? Je suis ta sœur , je connais mes obligations : apprends-le de moi aujourd'hui , et souviens-t'en ; sans cela^ peut-être demain je le dirais d'une autre manière.

( Elle sort avec Caasilde.) LOUIS.

Elle a raison. Oui ^ j'aurais mieux fait de dissimuler mon injure et de feindre de recevoir sa satisfaction ; je me suis trompé. Maintenant il faut que j'agisse autrement. Ah I cruelle sœur ! tu seras la cause de ma mort !

(Caaailde entre. )

CÂSSILDE.

Un Portugais bien mis est arrivé chez nous et vous demande.

LOUIS, à paru

Dissimulons. ( ^ Cassilde. ) Dis-lui de venir.

(Manuel Mendes entre.)

MANUEL

Mon cher Ferez , si cette permission avait tardé un instant de plus^ mon impatience l'aurait devancée.

Embrassez-moi mille fois. Manuel, la mort pourra rompre ces nœu^s , mais elle ne saurait les détacher. Quel est le motif de cette heureuse y^nue ? yous à Salvatierra !

MâNUEU

Oui , et ce n'est pas sans peine , ce p'est pas sans courir risque de la vie (|ue j'ai pu parvenir ici.

iioqis

Je suis fâché que ce soient des moti6 fâeh^ux qm yous amènent en ce pays. «

MA2MUEL.

Si yous m'accueillez, j'oublie toutes mes douleurs.

Jusqu'à ce que je sache la cause de votre chagrin , le motif de votre voyage, et ce qui vous a$t WTÎvé en Portugal , vous me verrez en souci ; ^f; qu^ii'U y ait de l'indiscrétion à vouloir rapf^rendf fi à la pr^ mière vue , mon cœur désire tellement d^ p»vt^r votre affliction, qu'il faut que je sorfaçde e^|:t^ p^m^. Allons, qu'avez-vous ?

MANUEL

Écoutez-moi. Vous vous souvenez, Louis Ferez, car je pense que l'absence n'a pas effacé le souvenir 4e notre amitié , de ce temps heurçux où vous fûtes mon hôte à Lisbonne à cause de quelques événemens qui, vous obligeant à quitter laCastilîe, vous avaient déterminé à honorer ma maison de votre présence. Mais il n^e s'agit çQmt ici de vqia^ : ArriyQn^ 4 ce qui me regarde. Vkms yous siQuvieadre;!; Bmn de cette

JOURNÉE I, SCÈNE I. il5

heureuse afiêction qui tenait alors toutes mes fa-* cultes captives ; je n'ai pas besoin d'exalter ma passion , je suis Portugais, c'est tout dire ^^K Jeanne de Meneses est l'adorable maîtresse de ma vie : pour peindre ses attraits, la voix et les expressions me manqueraient à la fois ; c'est une divinité à laquelle l'amour même ferait des sacrifices comme à l'idole de son autel, comme à la déitë de son temple ^^\ Nous vécûmes pendant deux ans dans une liaison tranquille et fortunée; ma tendresse récompensée ne ressentait d'autre jalousie que celleCqui , par une légère crainte , un faible soupçon , réveille l'amour sans le blesser. C'était ainsi que j'étais chaque jour plus ëpris et plus content, puisque l'amour sans jalotisie est comme un corps sans âme.

Mais malheur à celui qui prend le poison pour un remède, qui réveille le feu caché sous la cendre, qui veut apprivoiser un animal venimeux, qui s'expose à silloniier les mers seutement pour son plaisir ; et malheur enfin à celui qui joue avec la jalousie , car il finit par être empoisonné par ce qu'il Croyait salutaire, par être piqué par l'aspic qu'il avait nourri, par être enseveli par ce cristal dont l'apparence le flattait; et la jalousie , lorsqu'elle se déclare, est plus terrible que la mer irritée, le feu dévorant, l'aspic traître, le poison perfide.

Ce fut un cavalier galant, vaillant, aimable, libéral, qui fut l'objet de la mienne. J'ai vengé avec èe'fer, sur sa vie , les peines qu'il m'avait Causées; ihàîs je ne les vengerai pas avec la langue , sur son honneur ; et un absent est toujours à l'abri de mes discours. 'Ce cavdlîer, enfin, sans parler davantage

de ses qualités, la demanda à son père; je n'ai plus qu'à vous dire qu'il e'tait riche, et vous devinerez qu'entre un riche et un avare les accords furent bientôt faits. Enfin arriva le jour des noces de mon rival; j'aurais mieux dit de sa mort, puisque ses fêtes de mariage furent des honneurs funèbres : les parures et le deuil, le lit nuptial et le sépulcre furent confondus ensemble. Déjà les amis et les parens étaient réunis; déjà la nuit pleine d'une som* bre hoiTeur , étendait ses voiles noirs, lorsque, désespéré, j'entre dans la maison, je cherche le futur époux, ma main et ma voix s'exprimèrent à la fois ; l'une s'écria : C^st à moi qu'appartient cette beauté; l'autre le laissa gissant sur la place, de deux coups de poignard. Ainsi la foudre frappe à l'instant même où le bruit du tonnerre se fait entendre.

Tout le monde se trouble; résolu, désespéré, méprisant la vie, décidé à mourir en tuant mes ennemis, j'ai cependant, au milieu du désordre, le bonheur d'enlever mon amante, que je place surle-champ sur un cheval, je dirais sur un oiseau, sur un zéphir, mais pourquoi vanter sa vitesse? Je fuyais, et sa course encore me paraissait rapide. Enfin nous franchissons la frontière; et, arrivés sur les terres de Castille , nous saluons le port qui s'ouvre à nos infortunes. Nous allons vers Salvatierra, sûrs de trouver en vous du secours. ( // se met à genoux • ) Louis Ferez» je suis à vos pieds; nous sommes amis; et notre amitié est telle, que les siècles à venir en garderont la mémoire. Donnez l'hospitalité à un malheureux , si ce n'est parce qu'il vous aime , du

Aïoins parce qu'il se confie h vous , et qu'il est d'un cœur noble d'accepter de telles obligations; du moins à cause de cette beauté que j'ai laissée dans ce bosquet au bord de la rivière ^ ne voulant pas qu'elle me suivît jusqu'à ce que je vous eusse parlé. Comme j'allais vous chercher^ j'ai su d'un domestique que vous demeuriez dans cette maison au milieu de ce désert^ et je me jette dans vos bras, reconn Asant , obligé , plein de confiance , de satisfaction^ de crainte^ et surtout d'amour. C'est tout vous dire : puisque je suis amoureux , toute faveur m'est due.

LOUIS

Je suis si offensé. Manuel Mendez , de tous vos détours et de tous vos complimens y que j'étais au moment de ne pas vous répondre. Et, vive Dieu I pour me dire : Louis Pérez , j'ai tué un gentilhomme , je mène une dame avec moi , et je viens chez vous ; est-il donc besoin de tant de phrases et de formalités ? Je veux vous enseigner comment il faut parler ; écoutez-moi : Manuel , venez dans ma maison , c'est la vôtre ; demeurez-y long-temps et en bonne santé, je vous y recevrai et vous servirai de mon mieux. A présent retournez où vous avez laissé cette dame , et menez-là où elle sera tranquille et satisfaite. Je reste, moi, et ne vsfis pas la recevoir, parce que je ne sais pas faire de politesses , et qu'il faut que je demeure pour préparer tout ce qui est nécessaire à son service.

MANUEL

Permettez-moi de vous embrasser encore , pour

vous témoigner ma .reconnaissance de TOtre yraie

amitié.

LOUIS

C'est bon ; allez vite : cette dame , se voyant seule dans lin pays étranger, sera inquiète ; je ne veux point vous retenir. ( Manuel sort. ) Isabelle ?

(Isabelle entre. }

ISABELLE

Que me veux-tu ? •

LOUIS

Te dire que si jamais rattachement que j'ai pour toi mérita quelque reconnaissance , tu me le montres à présent. Oublie tes ennuis; ne donnons pas à des étrangers des sujets de parler,; il y aura .du temps pour tout. Apprends qu'il nous est arrivé des hôtes à qui j'ai des obligations., et que je veux m'en acquitter. Manuel Mendez vient ici avec sa femme.

ISABELLE

Je suis prête à faire ce qui t'est agréable en cela et en tout. ( On entend un cliquetis (Tépées. ) Dieu me soit en aide ! Quel est ce bruit ?

J'entends des cris, le cliquetis des épées.

LE GORRÉ6IDOR, derri/^re la Mène. -

Ou prisonnier, ou mort , il faut que nous l'ayons*

AUTRE VOIX, derrière la «cène.

Nous ne pourrons l'atteindre.

ISABELLE

Je vois là un homme qui court à cheval, poursuivi par un grand nombre de gens à pied.

LE GOBBEGIDOR, derrière la scèoe.

Tirez sur lui.

(Oo tire un coiip de fusil.) ISABELLE.

Dieu te pardonne !

LOUIS

Qu'est-ce donc ?

ISABELLE

On Fa tué d'un coup d'arquebuse.

LOUIS

Non ; il a été plus heureux : les balles n'ont frappé que le cheval , il reste étendu sur la place , et le cavalier, se retirant à pied , défend sa vie en faisant sortir la foudre de son épée.

Déjà poursuivi de tous , il arrive auprès de nous.

(Don Alonie entre Tëpëe à la main.) DON ALONZE.

Ciel, secourez un malheureux à qui la force et Tkaleine manquent à la fois !

LOUIS

Eh bien, seigneur don Alonze, que se passe-t-il?

DON ALONZE

Je ne puis m'arrêter pour vous le conter. Je vous prie seulement, Louis Pérez, de me protéger; car ce que je viens de faire m'oblige à me réfugier en Portugal.

LOUIS

Bon courage ! C'est pour de telles occasions que sont faits les cœurs généreux. Ici près est le pont

TOM. II. Caidéron. g

i3o LOUIS PÉREZ DE GALICE,

sur le fleuYe qui sépare le Portugal de la Castille ; si vous le passez ^ vous êtes en sûreté. Moi je vais rester dans ce défile', pour arrêter ceux qui vous poursuivent ; soyez sûr qu'ils ne continueront leur marche qu'après m'avoir mis en morceaux.

DON ALONZE

La valeur de ce bras est une muraille assez puissante pour défendre ma vie ; que le ciel conserve la vôtre !

(Jl sort.) (Le corrëgidor entre avec sa suite.)

UN ALGUAZIL

Il est passé par ici.

LOOIS.

Messieurs, pourriez -vous me dire qu'est ceci? Que cherchez-vous ?

4 LE CORRËGIDOR.

Don Alonze de Tordoya n'a-t-il pas fui par ce chemin ?

LOUIS

Il est inutile que vous alliez plus loin , il doit être déjà près du pont ; il semblait que le vent lui prêtât ses ailes.

LE CORRËGIDOR.

Suivons-le.

LOUIS

.Attendez, seigneur.

LE CORRËGIDOR.

Qu'est-ce à dhhe, attendre?

LOUIS

Tenez ^ seigneur corrëgidor, vous avez fait les

JOURNÉE I» SCÈNE I. i3i

dliligences nécessaires ; votre devoir est rempli , et vous auriez tort de poursuivre ce cavalier avec tant de rigueur. La justice ne doit pas user toujours de la totalité de ses droits.

LE CORKEGIDOR.

Je vous répondrais, si je ne voulais l'atteindre.

LOUIS

Écoutez un mot, seigneur.

LE C0RRE6ID0R.

Je soupçonne que votre intention est de m'arrêter?

LOUIS

Si les convenances, si mes prières ne suffisent pas pour vous détourner de suivre vos projets, lorsque vous serez forcé d'y renoncer, je ne vous en aurai pas d'obligation.

LE C0RRÉ6ID0R.

Et comment y serais-je forcé ?

LOUIS

A coups d'épée , seigneur. Je me suis promis de défendre ce passage ; je suis résolu à tenir mon engagement. Vive Dieu ! qu'aucun des hommes ici présens ne franchisse cette raie.

( Il trace une raie aircc son é\>ée. ) LE CORREGIDOR.

Tuez-le.

LOUIS

Doucement, arrêtez.

LE CORREGIDOR

Tue&-le.

i32 LOUIS PÉREZ DE GALICE,

UN ALGUAZIL

Meure Liouis Pérez.

LOUIS

Canailles, chiens, poules mouillées; tenez, Toilà comme je meurs.

( Il les chasse à coups dVpëe ) LE CORRÉGIDOR, derrière la scène.

Je suis blessé.

UN ALGUAZIL, derrière la trène.

Je suis mort.

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