SCÈNE III
Même décoration.
DON ALONZE seul.
Ce n'est point en vain , ce'leste amitié, que l'antiquité t'ëleva des autels. Tu es la déesse à qui les hommes d'honneur doivent leur adoration et leur foi. Je viens, pour remplir les devoirs que tu m'imposes, chercher ici un ami; car s'il a généreusement renoncé à mes secours, ce n'est pas une raison pour que je renonce à l'assister. Il y a du monde, je vais m'envelopper dans mon manteau pour n'être pas reconnu.
(Louis et Manuel entrent. )
LOUIS
Cavalier, la fortune force deux hommes d'honneur à demander des secours de cette manière pour netre pas obligés à le faire d'une façon moins honnête. Si vous pouvez nous aider de votre superflu , vous nous ferez une grande grâce; sinon, voilà la route,* et puisse Dieu vous la faire suivre avec toute sorte de prospérités !
Louis Pérez , que mes pleurs et mes embrassemens vous attestent la part que je prends à vos malheurs. Qu'est ceci?
LOUIS
Que vois-je? don Alon«;e!
DON ALONZE
Embrassez-moi mille fois.
LOUIS
Comment , au moment où je vous croyais citoyen des ondes et habitant d'un vaisseau , vous trouve'-je à Salvatierra? Quelmotif vous y conduit, seigneur?
DON ALONZE
Je viens vous joindre. Lorsque je vis la flotte prête à mettre à la voile , au moment où j'allais poser le pied dans la chaloupe , le souvenir de ce que vous aviez fait pour moi vint me couvrir de honte, et, désespéré de vous avoir laissé partir seul, je me déterminai à venir vous rejoindre, pour ne pas être sans cesse tourmenté des mêmes regrets. On ne perd pas pour une seule injustice un ami tel que moi; vous m'avez offensé, mais je viens prendre moimême la satisfaction que vous me devez , en mourant auprès de vous. Je suis ici, mon ami; à quoi voulez-vous m'employer?
Agréez mon humble reconnaissance.
DON ALONZE
Voyons , que faites-vous ici ?
LOUIS
Manuel et moi, nous vivons encore, en défendant notre existence au prix de celle des autres.
DON ALONZE
Puisque je suis arrivé , cela doit se passer autrement. Ce village, au pied de ces rochers, mappar-
JOURNÉE ni. SCÈNE III. 193
tient. Ty entrerai, sous cet humble costume, chez un ie mes vassaux à qui je puis me fier, et nous y serons en sûreté jusqu'à ce que nous décidions ce que vous avez à faire. Âttendez-moi ici; je disposerai tout et reviendrai vous avertir. Que le bonheur nous attende, que le malheur nous menace, nous n'aurons tous les trois qu'une même fortune.
( Il «rt. ) LOUIS, à Manuel.
Eh bien , mon ami. *
MÂNUËU
Je vois du monde venir de ce côté.
LOUIS
Us sont beaucoup. Gagnons au pied, et fions-nous à l'âpreté du chemin.
Si nous fuyons , le bruit des feuilles avertira que nous sommes dans le bois. Que faire ?
LOUIS
Cachons-nous dans ces rochers. Couchés entre leurs quartiers, nous y serons en sûreté.
MANUEL
C'est bien Te meilleur moyen, car nous n'avons pas le temps d'en choisir un autre. Ils arrivent.
LOUIS
Âpres montagnes, soyez le sépulcre d'un vivant. Heureux encore celui qui va lui-même s'ensevelir dans son tombeau.
(Ut M cachent et te ooavrent de l>rancl^ige8. Donne héonor entre a? ec Jean-BaplUte
' ;: et''dét:4omestiqueft. )
ToX. II* Calâ^wêfh l3
JEAN-BAPTISTE
Ici, belle Le'onor, au milieu de ces fleurs variées, protégée contre ce soleil par ces dômes de verdure qu'embellissent les myrtes et les lauriers , vous pouvez braver la chaleur ; le soleil n'osera vous y atteindre ; les précipices qui nous environnent lui rap-
lent la chute de Phaéton ^^^K k
LÉONOR
Quelle que soit la force de ses rayons, je ne puis me détourner. La santé chancelante de l'amiral réclame mes soins. Il m'appelle pour que mon aurore embellisse son couchant. Cependant je resterai un moment; j'espère que ce nuage qui s'élève avec rapidité couvrira le soleil de ses voiles ^'4^
(Le juge eofre.)
LE JUGE
En cherchant ces hommes que le ciel semble cacher , dont je ne retrouve pas une trace qui satisfasse mon impatience , j'ai appris, belle Léonor, la triste nouvelle qui vous afflige , les soins pieux qui vont vous éloigner de nous, et aucune autre occupation n'a pu me détourner de venir vous offrir l'assurance de mon dévouement entier à votre service.
LOUIS, 4 Manuel.
Vous entendez , Manuel !
MANUEL
Parlez plus bas. ^
LOUIS
Je suis résolu à châtier publiquement ce traître ; trouverai -je jamais upe occassion meilleure que
JOURNÉE III, SCÈNE III. igS
celle-ci , oîi je rencontre à la fois la vengeance et la gloire f en défendant mon honneur et celui de mon ami? Le juge, la partie et le faux témoin sont ensemble ; je vais n* montrer.
MANUET.
Songez-y bien.
Je suis déterminé. ^'^^ Je défends mon honneur* au risque dé ma vie.
MANUEL
Allez ; puisque vous êtes décidé , je ne puis ni ne dois vous arrêter : il s'agit de l'honneur. Mais attendez , j'entends arriver du monde.
LOUIS
ciel ! voilà l'occasion perdue !
LÉONOB.
Il vient Quelqu'un.
LE JUGE
Qu'est ceci?
(Pèdre entre conduit* par des alguauls. • JEAN-BAPTISTE.
\ C'est un prisonnier qu'on vous amène.
UN ALGUAZIL
Seigneur juge, ce paysan a été domestique de
Louis Pérez j nous l'avons trouvé sur la- route de
. Portugal, et il faut qu'il sache de ses' nouvelles y car
. il est absent de Salvatierra depuis la première fuite
de son mailare, il est revenu en même temps que lui ,
et maintenant il ûiyait.
Ce sont de graves indices.
PÈDBE.
Très-graves, seigneur; parce ^'en Allemagne, en Flandre, à la Chine et au Japon , où je serai, il y sera aussi.
LE JUGE
Bon ; et où donc est-il à pre'sent?
PEDKE.
Il viendra bientôt me joindre , car c'est un maître si fidèle , que, s'il me voit prisonnier^ il se laissera prendre , pour le seul plaisir d'être avec moi.
LE JUGE
Mais enfin où est-il?
PÈDBE.
Pour cela, je Fignore ; mais je suis pfét à jurer qu'il n'est pas loin d'ici.
LE JUGE
D'après quoi as-tu cette idée ?
PÈDRE
Parce que si j'y suis il faut qu'il y soit aussi. Il m'aime si tendrement, qu'il ne peut s'écarter de moi. Mais parlons sérieusement ; si je savais où il se cache je ne manquerais pas de vous le dire à l'instant , pour me mettre à Fabri de sa vengeance. Ce que je crains le plus au monde, c'est Louis Pérez: ai je quittai Salvatierra , ce fut pour fîiir sa rigueur; je me réfugiai .en Portugal , ce même jour j'y vis arriver Louis ; je passai en Andalousie , Louis fut le pre*
mier que j^ rencontrai ; je revins en Galice, et surle-champ Louis revint en Galice , où la nuit dernière il me laissa pour mort. Délivre de ses mains et voulant m'ëchapper y ces gens-ci m'ont atteint au premier village. Us m'ont arrête comme son domestique ; mais je ne le suis plus ; je suis à vos pieds^ seigneur juge : j'y suis complètement innocent; mais je vous dis que si vous allez à la chasse de Louis Pérez , vous n'avez qu'à me placer où vous voudrez comme appeau. Je parie ma tête qu'il viendra à la réclame et tombera dans vos filets.
LE JUGB.
Ce n'est pas ta folie , ou ta simplicité feinte , qui te délivreront de mes mains. Indique-'moi vite son asile ; sinon ^ le chevalet te le fera bien dire.
PÈDRE
Ni cheval, ni chevalet, je vous prie j je n'ai jamais été bon écuyer ; et si je connaissais la retraite de Louis, vous sentez bien que, pour éviter la douleur, je laisserais bien courir ma langue avant d'essayer de courir sur votre chevalet ^'®^ ; mais je n'en sais absolument rien.
LE JUGE
Nous verrons bien. Conduisez-le à ce village , enfermez-l'y, et gardez-le avec soin , jusqu'à ce que je le fasse tranférer à Salvatierra. Prenez bien garde qu'il ne s'évade pas, car, à son courage et à son effronterie , on voit que c'est un homme de cœur, et dont sans doute son maître se servait.
igS LOUIS PÉREZ DE GALICE,
PÈDRE
Je vous parais aussi vaillant que cela ! Parbleu! de quatre hommes qu'il y a là pour me garder , vous en avez trois de reste. De trois, il y en aurait deux, de deux, un; d'un seul, la moitié; de celte moitié , l'autre ; et enfin n'y en eût-il aucun , cet aucun serait de trop.
( Les algoasils sortent avec lui. ; LE JUGE.
Allez.
LOUIS, ÀMauuei.
Puisque ceux qui étaient armés sont partis , puisque le ciel m'offre l'occasion que' je désirais, puisque je trouve réunis Léonor , Jean-Baptiste et le juge, sans autre garde que leurs personnes , je n'attends plus rien, et je vais profiter de cette heureuse circonstance.
MANUEL
Tù n'as plus à hésiter.
LE JUGE^ à Lëonor.
Où peuvent se cacher^ ces gens-là?
(Manuel et Iiouis paraissent. )
MANUEL
Ici , seigneur, si vous êtes bien aise de le savoir.
LOUIS
Dieu garde les gens de bien ! nous voici tous réunis.
JEAN-BAPTISTE
Que vois-je ? ô ciel !
JOURNÉE III, SCÈNE lïL i<^,
LÉONOR
Que deviendrai-je?
LE JUGE
Dieu puisse me protéger !
LOUIS
Que personne ne bouge. Restez chacun à votre place pendant que je dis quatre mots au seigneur Baptiste.
LE JUGE
Holà !
LOUIS
Non , ne vous dérangez pas.
MAKUEL.
Il est inutile que vous appeliez , ou bien le domestique qui a déjà eu l'honneur de vous servir chez vous, paraîtra pour vous répondre.
LE JUGE
Est-ce ainsi qu'on traite un homme revêtu de ma: charge ? Est - ce ainsi qu'on perd le respect à la justice ?
LOUIS
Personne ne la respecte plus que moi. Je ne vous offense en rien , seigneur ; au contraire, je suis votre serviteur; et un serviteur si exact, si ponctuel, que, pour que vous ne preniez pas la peine de me chercher en tant de lieux différëns, je viens vous joindre moi-même.
LE JUGE
Ainsi votre insolence va jusques à vous présenter devant cette dame , devant Léonor, dont votre trahison a versé le sang , qui vous poursuit, qui réclame
aoo LOUIS PÉREZ DE GALICE,
une yengeance que ces fleurs ^ qui semblent teintes
de ce sang précieux, paraissent aussi demander avec
elle?
LOUIS
Bien loin de l'ofTenser, je lui rends service. Jelni enlève le motif d'un acharnement indigne dun sang aussi illustre, aussi généreux que le sien. Je dissipe les soupçons que lui a donnés un témoin qui l'a trompée, Dites-moi, vous-même, donne Léonor, si don Âlonze avait eu le malheur de tuer votre frère corps à corps , sans avantage , sans trahison , poursuivriez-vous avec tant de rigueur votre vengeance et le châtiment que les lois infligent?
LÉOIÏOR.
Non, sans doute. Et quoique l'on n'instruise pas les femmes des lois du point d'honneur qui gouvernent les hommes, mon cœur sait du moins ce qu'on doit au malheur; si c'eût été dans un combat égal que don Diègue eût succombé, don Alonze pourrait être, dans ma maison même , à l'abri de ma vengeance : je lui pardonneraisjje le protégerais peut-être , s'il n'avait été que ma^feureux.
J'accepte cette parole ; et puisque la loi ordonne que nulle déposition ne soit valable, si le témoin n'est confronté, Jean-Baptiste, voilà la tienne; je lai lue : déclare à présent ce qu'il y a de vrai et. de faux.
' (11 lui donne la. feuille de papier. ) LÉOI90R, à part.
Quelle audacieuse résolution !
JOURNÉE III, SCÈNE III. ao»
LOOIS.*
Premièrement^ tu dis là que tu étais caché lorsque tu yis les deux gentilshommes se battre ; cela est-il vrai ?
^ JEAN-BAPTISTE
Oui , c'est vrai .
LOUIS
Tu ajoutes que tu me yis sortir d'au milieu des Luissons, et me mettre à côté de don Âlonze^ l'épée à la main. Tu sais bien qu'en cela tu te trompes; dis la vérité.
JEAN-BAPTISTE
C'est la vérité que j'ai dite.
LOUIS
Ta bouche infâme en a menti.
(H lui lire un coup de pistolet.) JEAN-BAPTISTE.
Dieu me ^oit en aide I
Monsieur le juge , ajoutez ce meurtre à la procédure; et adieu. Manuel , détache les chevaux de ces seigneurs^ et partons : comme ils ont affaire dans ces montagnes^ ils n'en auront pa3 besoin. Salut.
(Ils sortent.) LE JUGE.
Par la vie du roi ! cette arrogance sera châtiée , ou il m'en coûtera la vie.
JEAN-BAPTISTS.
Écoutez ; donne Léonor; apprenez que je meurs
justement ; tout ce que j'ai dit était faux ; je ne voulais que'carter du pays Louis Pérez, qui mettait obstacle à mes vues sur sa sœur. C'est corps à corps, épee à ëpëe ^ que don Alonse donna la mort à votre frère. Telle est la vérité. Je vous le dis à haute voix, pour avoir dans ma triste fin cette dette de moins à payer.
(Il meurt.) (Les alguiBilt reviennent avec Pèdre.)
UN âLGUâZIL.
Au bruit du coup qu'on a tiré , nous sommes revenus pour prendre vos ordres.
LE JUGE
Venez tous; Louis Pérez est dans cette montagne.
Ne vous l'avais-je pas dit, qu'il ne manquerait pas de venir à ma suite ?
LE JDGE.
Il faut qu'ils meurent aujourd'hui ; que deui hommes restent avec celui-là , qui est évidemnient coupable , et que les autres me suivent.
PÈDRE
On m'accusait de cacher oii était *Louis : j'ai dit qu il viendrait , et il est venu ; que peut-on me reprocher maintenant?
UN ALGUAZIL
Restons tous les deux avec lui. {A Pedre.) Allons, traître, marche, et tais-toi.
(Lé juge y les algnaiiU et PèJre sortent cle différens c4lës.)
JOURNÉE III, SCÈNE IV. 2o3
LÉONOB seule.
Je serais (achëe qu'ils pussent Fatteindre. Je fus, il est vrai, irritée contre lui; mais aujourd'hui, sachant la vëritë, la vengeance me semblerait une barbarie : je veux lui sauver la vie si je le puis. Quel est le pouvoir du courage , qu'il se fasse aimcfr de ceux-mémes qu'il a offensés !
(EUesort. ) ^