‹ Caldéron (volume 2)Chapitre 43 sur 73 · DON CARLOS, FABIO · texte numérisé non relu

DON CARLOS, FABIO

DON CARLOS

JLouT est-il prêt?

FABia

Tout est arrangé , le linge , les malles ; il ne nous faut plus que les cheyaux de poste.

DON CARLOS

Il faut encore autre chose.

FABIO

Quoi donc ?

Que don Juan sache que je pars ce matin , afin que je puisse prendre congé de lui.

FABIO

N'est-il pas instruit de votre départ ?

DON CARLOS

Ni lui, ni Léonor ne le savent; hier au soir encore je n'étais pas décidé.

JOURNÉE II, SCÈNE I. !i65

FABIO

Je cours lavertir.

DON GA.RLOS.

Attends. H semble qu'il ait deviné ma pensée , car il entre à l'auberge, quoiqu'il soit à peine jour. ( Don Juan entre. ) Si matin , don Juan ! Qui vous a fait lever de si bonne heure ?

DON JUAN

Je puis vous adresser la même question. Où allezvous sitôt ?

DON CARLOS

En rentrant hier au soir, j'appris que deux galères d'Italie sont mouillées à Vinaroz , et je ne veux pas perdre l'occasion d'en profiter. Je ne puis vivre tant que je ne serai pas éloigné de Léonor; je meurs du désir de la voir, et je meurs aussi d'envie de la quitter. Le plus prudent, en de telles occasions, est de fuir le danger. Aussi, à présent que je suis tranquille sur son sort, je veux, avec votre agrément, partir aujourd'hui.

S'il dépendait de mai , don Carlos , de vous accorder ou de vous refuser cette permission, ce me serait un grand soulagement dans la peine où je suis, de pouvoir vous empêcher de partir.

DON CARLOS

Pourquoi donc?

DON JUAN

Parce qu'il y va de ce que j'ai de plus cher, de vous retenir un ou deux jours encore à Valence.

a66 IL NE FAUT PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE ,

DON CARLOS

Fabio !

FABIO

Seigneur.

•DOW GARLO;S.

Quand le postillon Tiendra, tu le congédieras. ( Fabio sort. ) Vous voyez, don Juan, que vos désirs sont des ordres pour moi. Qu'y a-t-il de nouveau?

DON JUAN

Nous sommes seuls.

DON CARLOS

Oui.

Veuillez fermer cette porte .

DON CARLO^

Elle est fermée. Ou'est ceci?

DON JUAN

C'est , mon cher Carlos , un malheur , une peine si grande , qu'il n'est que vous seul au monde à qui je puisse la confier ; comme mon ami , votre âme est la moitié de la mienne : comme mon parent , notre sang est le même. Voyez comme d'un jour à l'autre l'inconstante fortune fait tourner sa roue. Hier, dans vos infortunes , vous vîntes réclamer mon aide, aujourd'hui c'est moi qui viens réclamer la vôtre. Quel malheur importun que le mien, qui se hâte à ce point de réclamer les dettes qu'on a contractées ?

DON CARLOS

Que peut-il être arrivé depuis hier au soir, qui vous ait troublé ainsi ?

DON JUAN

Après que vous fûtes sorti de chez moi , où vous ne voulûtes pas accepter un lit, et où je ne crus pas devoir vous presser; après que vous eûtes refusé Toffre que je vous faisais de vous accompagner , je voulus me retirer et examinai toutes les portes de ma maison , ce qui est chez moi une ancienne habi- ^ tude et non l'effet d'aucun soupçon. Je rentrai dans ma chambre, et, agité par les événemens de la journée, mille diverses imaginations m'occupèrent tellement , qu'à peine je commençais à m'endormir, que le sommeil fuyait de mes yeux. J'étais depuis quelque temps dans cet état , lorsque j'entendis ( je frémis de le dire ), que l'on ouvrait la fenêtre d'une salle qui donne sur la rue; je pensai que c'était une des femmes de la maison qui voulait causer. Pour la reconnaître j'entrouvris ma croisée, afin que si j'entendais quelque chose qui me la fît distinguer , je pusse sans bruit et sans éclat remédier au mal. Personne n'était dans la rue , et, désabusé de mes soupçons, je pensais déjà que le vent pouvait avoir occasioné le bruit qui m'avait réveillé; mais combien les espérances du bien sont promptement dissipées ! J'étais prêt à refermer ma fenêtre, lorsque je vis qu'un homme descendait par le balcon ; je courus chercher une arquebuse, mais, quelque hâte que je misse à mon retour, cet homme

et un autre étaient déjà à l'abri de mes coups. En

268 IL NE FAUT PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE , même temps, on ferma le balcon, de peur sans doute qu'il ne me restât la vaine consolation d'imaginer que c'étaient des voleurs, car, dans ce cas-là, celui qui referme la croisée est complice de celui qui s'enfuit. Je voulus m'élancer après eux, mais ils couraient et avaient de l'avantage; il ne me restait plus , convaincu que je voudrais en vain les poursuivre , qu'à chercher à connaître celle des femmes de la maison que je trouverais éveillée et debout, à une heure aussi indue. J'ouvris la porte de mon appartement , mais celui de ma sœur était fermé; je n'avais plus rien à faire, car, en frappant, toutes se seraient troublées à la fois , ji'aurais trouvé sur les fronts les plus innocens les mêmes indices de faute, et j'aurais pour une autre fois mis la coupable sur ses gardes. Rien n'est plus imprudent à un homme offensé que de faire connaître l'outrage qu'il a reçu, lorsqu'il n'est pas en état d'en tirer satisfaction. Aussi je ne veux point qu'il y ait le moindre changement dans ma maison. On m'y verra, tel qu'on m'y a toujours vu, sans soupçons, sans contrainte, et je forcerai même mes traits à déguiser mes inquiétudes. Mais, pour être tranquille, il me faudrait un ami sûr, qui pût veiller au dehors , si je suis chez moi, dans ma maison si je sors. Et si je dois me fier à un autre , à qui puis-je mieux m'adresser qu'à vous, qui, comme je vous le disais, êtes par l'amitié la moitié de mon âme, et qui, en qualité de parent , êtes aussi intéressé que moi aux affronts que recevrait un sanp qui est aussi le vôtre ? Voici donc mon projet. J'ai dans ma chambre un cabinet uniquement rempli de mes livres et de mes

papiers de famille ; jamais aucun de mes domestiques n'y entre; en vous y cachant^ mon cher ami... On frappe.

( On frappe k la porte. ) DON CARLOS, & don Juan.

Attendez. {A la porte. ) Qui est-ce ?

FABIO, en dedans.

C'est moi, seigneur, ouvrez vite.

DON CARLOS, ouvrant la porte.

Tu vois que je m'étais enfermé, pourquoi fraj)pes-tu ?

FABIO

Pour vous apprendre un fâcheux événement qu'il faut que vous sachiez tout de suite.

DON CARLOS

Achève.

FABIO

Je vous attendais à la porte , lorsque j'ai vu le père de Léonor arriver en voyageur , et demander si l'on pouvait le loger.

DON CARLOS

Que me dis-tu?

FABIO

Ge que j'ai vu. Vous sentez que je ne pouvais différer de vous l'apprendre, d'autant plus qu'on lui a répondu qu'il aurait une chambre ; et, maintenant qu'il met pied à terre , il vous verrait si vous sortiez.

DON CARLOS

Quelle nouvelle infortune! Sans doute, il vient l\ Valence afin de poursuivre Léonor et moi.

DON JUAN

Vous, oonnàit*il ?

DON CARLOS

Sans doute.

DON JUAN, àFaLio.

Épie donc le moment où Carlos pourra sortir de son appartement sans être vu , et avertis-nous surle-champ.

FABIO

Maintenant vous pouvez passer. Il vient d'entrer dans la chambre qu'on lui a donnée.

Profitons d'a}K)rd de ce moment pour nous en aller. Nous verrons , arrivés chez moi y ce que nous aurons à faire.

DON CARLOS

Partons à l'instant.

DON JUAN

Venez , il vous convient à présent , autant qu'à moi j que vous soyez caché dans ma maison.

DON CARLOS

Que de craintes différentes m'environnent !

DON JUAN

Que de soucis m'afiligent !

DON CARLOS

Âh ! Léonor^ combien tu me coûtes !

(Hs sortent.)

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