DON DIÈGUE , GINÈS , INÈS
INÈS
Qui frappe ?
GINÈS
Un très-humble serviteur de toutes vos grâces qui arrive à vos pieds aussi amoureux qu'il est parti.
INÈS
C'est toi, Ginès? et tu ne me donnes pas une embrassade ?
GINES.
Une, deux, trois, si tu veux, je ne suis point avare.
INÈS
Comment es-tu venu?
Tu le sauras ensuite. Mon maître veut te parler.
INÈS
Il est arrivé aussi?
DON DIÈ6UE, s'approcbant.
Oui , très-désireux de te voir et d'apprendre des nouvelles de Bëatrix.
INÈS
Elle se porte à merveille et sera enchantée...
(Beatrix entre.)
BÉATRIX
Qui donc est-ce, Inès, pour que tu t'arrêtes si long-temps?
DON DIÈGUE
C'est un voyageur long-temps agite' par les orages de l'absence, dont le vaisseau ballotté entre les écueils souffrit l'inconstance des vagues, jusqu'à ce que la mer plus tranquille, le ciel plus serein , lui aient permis de prendre port à vos pieds. C'est là qu'il consacrera la mémoire du bonheur qui l'attendait après son naufrage.
BÉATRIX, ipart.
Comme ils mentent, ces hommes! mais je veux dissimuler. ( Haut. ) Vous avez beau, seigneur don Diègue.... Mais je vous le dirai ensuite. ( A Inès. ) Inès, fais en sorte qu'Isabelle ne vienne pas dans ce salon. Je ne veux pas que dès le premier jour elle connaisse mes soucis.
INÈS
. Vous avez raison . Ginès, nous nous verronsbientô t .
GINÈS
Tiens-moi parole , et tu verras que la chanson a raison, qui dit:
Je t'aime un peu , belle Inës.
(Inès sort, )
BÉATRIX
Vous avez beau , seigneur don Diègue , exagérer les tourmens de l'absence , vous ne pourrez jamais exprimer ce que j'ai souffert, moi toujours amante et toujours fidèle, (ji part.) Qu'il est mal aisé de cacher ma peine et ma colère !
DON DI£GUE,& Ginès.
Bravo ! Elle ne sait rien .
GINÈS, à don Diègue.
Comment l'eût-elle pu savoir ?
BÉATRIX
Vous êtes-vous bien trouvé du séjour de Madrid?
DON DlÉGUE.
Comme un homn^e absent de vos attraits. Un amant pendant l'absence n'a qu'un seul plaisir.
Quel est-il ?
DON DIEGUE
Celui de penser qu'il doit revenir aux pieds de l'objet qu'il aime.
BÉATRIX, à part.
Qu'il est faux! J'ai la rage dans le cœur, et ne puis parler qu'à peine ^^K ( Haut. ) Où en est votre procès ?
DON DIÈGUE
Je l'ai laissé dans le même état, parce que mon peu de santé m'a obligé à de revenir.
BÉATRIX
De quoi étiez-vous malade ?
DON DIÈGUE
Du mal de ne pas vous voir.
BÉATRIX
N'y a-t-il rien à voir à Madrid ? On dit que les dames y sont belles.
DON DIÈGUE
Comme je n'en ai regardé aucune^ je ne puis vous en donner mon avis.
BÉATRIX
Aucune ?
Parle toi-même, Ginès; dis quelle fut ma constance.
GINÈS
Je l'ai vu si constant, qu'il a été près de mourir d'amour.
BÉÂTRIX.
Peut-être; mais, pour qui?
DON DIÈGUE
Pour qui serait-ce , sinon pour vous ?
BÉATRIX
Alors vous n'êtes pas ce cavalier , qui , changeant en procès criminel laffaire civile qui l'appelait k la capitale , avez si bien poursuivi les audiences, qu'un personnage de robe longue, et ce n'était pas un juge , vous condamna à mort : sentence cruelle dont un rival voulut être l'exécuteur ^'°\
GINÈS, àdonDiègue.
Comment l'a-t-elle pu savoir? Nous voilà dans de beaux draps.
TOM. II. Caldéron. m
a58 IL NE FAUT PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE ,
DON DIÈGUE, àGinàs.
Je suis perdu.
GINÈS
Qu'aveznTous à me regarder ? Je ne lui ai pas dit une parole.
DON DIÈGUE
Qu'ai-je eJ|tendu ?
GINÈS
Mot à mot toute notre aventure.
BÉATRIX
Tout se sait^ don Diègue. Et puisque vous connaissez les raisons que j'ai de m'offenser de la conduite d'un traître, d'un infidèle, d'un menteur, d'un inconstant, d'un malhonnête, qui veut me faire passer les outrages pour des galanteries, ne me revoyez de votre vie , si vous ne voulez qu'une seconde leçon vous apprenne qu'à Valence aussi, il y a telle dame pour qui un amant déloyal peut recevoir la mort.
DON DIÈGUE
Sopgez....
BÉATRIX
Songez, don Diègue, qu'il est tard , et que je ne veux pas que la peine me coûte aujourd'hui plus que ne m*a coûté d'autres fois le plaisir de vous voir.
DON DIÈGUE
Jusqu'à ce que vous soyez détrompée....
DON JUAN, en dehors.
N'a-t-on point ici de lumière ?
Malheureuse! c'est mon frère.
GINÈS
Son frère ! Comment l'a-t-il pu savoir ?
INES, accourant.
Mademoiselle I mon maître monte.
DON DIÈGUK.
Que dois-je faire?
BÉATRIX
Je ne sais.
INÈS
Si bien, moi. Entrez dans cette salle, vous y res-^ terez caché jusqu'à ce que vous puissiez sortir.
BEATRIX
Que je suis à plaindre !
INÈS
Entrez vite.
GINÈS
Je m'abonne volontiers pour ma part de cette aventure, à deux cents coups de bâton.
(Inèa les enferme.) BÉATRIX.
Ferme bien la porte.
INÈS
C'est fait.
DON JUAN, derrière la scène.
Il est presque nuit , et on n'a pas encore éclairé ?
*o ÏL NE FAUT PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE ,
(Il ralrv avec Girios. Lëonor entre d« Taotre côté portant des flambeaux.)
LÉONOR
Voilà de la lumière.
DON CARLOS, «part.
En voyant Le'onor porter des flambeaux , la lumière m'a aveuglé. ( Hctut. ) Permettez-moi , ma cousine^ de vous baiser la main^ si je suis digne d'obtenir une telle faveur, {ji part. ) Ah ! Léonor, toi dans cet état !
BÉATRIX
En vain vous voulez me calmer avec des politesses. Vous ne pourrez m'obliger à oublier le tort c[ue vous avez fait à notre maison y en cherchant iine autre demeure.
DON CARLOS
Je Ae suis déjà disculpé auprès de don Juan ; il voudra bien à son tour m'excuser auprès de vous. Mais quoique je ne profite pas aujourd'hui de l'honneur que vous voulez me faire, vous pouvez être sûre que sans que je sois dans votre maison , vous y «vez mon âme et ma vie à votre service.
DON JUAN
J'ai déjà dit à ma sœur les motifs que vous avez pour ne pas honorer notre retraite de votre séjour.
Puisque notre bonheur doit être si court, permettez qu'en passant aussi, je vous serve comme il me sera possible ; mais veuillez passer dans mon
JOURNÉE I, SCÈNE IV. a6»
appartement, vous y serez mieux. Isabelle, e'claire mon coiisin. ( A part. ) Gel, ayez pitié de moi.
(Elle sort arec Inès.) LÉONOR.
Seigneur don Carlos, j'ai aujourd'hui rhoniieur de vous servir. Quel plus grand bien pouvais-je espérer ?
DON CARLOS
Ah ! Léonor, si je pouvais te laisser dans un e'tat plus brillant, tu ne serais pas....
LÉONOR
C'est plus encore que je ne mérite, puisque j'en suis à ce degré de malheur que je ne suis pas digne que tu croies à mes sermens.
DON CARLOS
Personne a-t-il jamais cru de vains discours contre le témoignage de ses yeux ?
LÉONOR
Plus d'un l'a fait.
DON GâRLOS.
Et a mal fait.
Contenez-vous, de grâce; ne donnez rien à soupçonner.
DON CARLOS
Et qui pourrait se contenir, en voyant Léonor sous le costume d'Isabelle ?
(Ils sortent.) (Inès rentre et ouvre la porte de la salle où sont cachas don Diègoe et Ginêj.)
GINKSk
Inès, pouvons-nous sortir ?
a6a IL NE FAUT PAS TOUJOURS CAVER AU PIRE ,
INÈS
Non ; vous les retrouveriez sur le passage.
GINÈS
Que ferons-nous ?
INÈS
Vous attendrez que notre hôte s'en aille.
GINÈS
Quel est cet hôte ?
INÈS
Un cousin de notre maison. Je reviendrai pour vous faire partir ; et si mon maître fermait la porte^ après qu'il sera endormi , vous descendrez par ce balcon.
GINÈS
Par ce....
Ce balcon.
GINÈS
Inès, pour me conserver, je ne saute pas même au bal. Arrange -le de telle manière que je descende par un escalier.
DON DIÈGUE
Arrange-le comme tu voudras, Inès.
GINÈS
Vous , seigneur , qui êtes accoutume à avoir la tête fendue, un saut à faire ne vous semble rien.
INÈS
Enfermez-vous bien, et taisez-vous.
JOURNÉE I, SCÈNE IV. a63
DON DIÈGUE
Qai s'est vu dans un tel embarras ?
GINÈS
Moi ^ sans savoir pourquoi ni comment*
(Us rtntrent.)
INÈS
Tout est bien embrouillé dans la maison , fasçe le ciel que tout finisse bien !
FIN DE LA PREMIÈRE JOURNEE
»64 IL NE FAUT PAS TOUJOURS GiVER AU PIRE ,
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JOURNÉE DEUXIÈME