LÉO90R
Tu désires cette union?
Je la désire.
LÉONOR
C'est toi qui fais mon mariage ?
DON CARLOS
Cest moi , et c'est pour cela que je suis ici , que j'ai consenti à me cacher^ afin de ne pouvoir nuire à rien en rencontrant don Diègue ou votre père.
LÉONOR
Je ne te comprends pas.
DON CARLOS
Je me comprends à merveille.
LÉONOR
Explique-toi, je t'en prie.
DON G1ARL0S.
Mon affection est si pure, mes sentimens si nobles, ma jalousie si de'sintéressée, que^ forcé de vous perdre, Léonor, je veux du moins sauver votre honneur.
LÉONOR
Je commence à deviner. Ah , Girlos !
DON CARLOS
Je veux , sans parler de l'aventure de Madrid, que le tort qu'a fait à votre réputation l'entrée de don Diègue dans une maison où je vous avais conduite, que sa sortie par un balcon la nuit précédente , je veux que tout soit réparé par le don de sa maiu.
JOURNÉE m, SCÈNE I. 829
C'est le dernier sacrifice de rafTection le plus tendre, c'est le dernier efifort de l'amour au désespoir. Je veux, pour te voir vivre avec honneur, te voir vivre dans les bras d'un autre.
LÉONOK.
mon bien ! mon âme! ma vie!
DON CARLOS
Mon mal ! ma perte ! ma mort !
LÉONOR
Si je l'ai vu la nuit du balcon, que le feu du ciel m'ëcrase à tes pieds ! Si, lorsqu'il me parla, je savais. . .
DON GARLOS.
Faussetés que tout cela.
LÉONOR
Si c'étaient des faussetés , je n'aurais pas dit à Béatrix ce que je lui ai déclaré.
DON CARLOS
Ah , traîtresse ! vous saviez que je vous écoutais.
LEONOR
Comment pouvais-je en être instruite ?
DON GARLOS.
Que sais-je? vous m'aviez aperçu, et ce qui le prouve , c'est que lorsque votre père vous poursuivait , vous êtes venue à ce cabinet.
C'est par hasard; je ne savais où j'allais; mais quand ce serait vrai , lorsque toi-même tu me pries de lui donner ma main, pourquoi le refuserais-je?
33o IL NE FAUT PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE,
DOW CARLOS
Demandez-le à toutes les femmes qui trompent deux hommes à la fois.
LÊONOR.
Je ne trompe personne.
DON CARLOS
Vous êtes toutes....
B É A T R I X , derrière la scène
Léonor ?
LÉONOR
Beatrix m'appelle.
DON CARLOS
Si tu veux faire quelque chose pour moi , ne dis pas que je sois ici.
LÉONOR
Sois tranquille. Enfin tu ne veux pas me croire?
DON CARLOS
Non. Le proverbe dit : Il faut toujours caver au pire.
( Il s^ferme . ) LÉONOR.
Je ferai mentir le proverbe. Il ne faut pas toujours GAVER AU PIRE. Ah^ Carlos! combien tu me coûtes. ...
( Elle sort. ) ( Bëatrix entre avec don Diègue. )
DON DIÈGUE
M'envoyer chercher en plein jour /Beatrix, ne pas craindre que j'entre chez vous , faire fermer votre appartement, et me recevoir dan s celui de votre
J0URI9ÉË m, SCÈNE I. 33i
frère y ce sont de singulières précautions. Est-ce bonté y est-ce trahison de votre part ? Voulez-Yous me donner oa m'ôter la vie?
BÉATRIX
Ne vous étonnez pas^ don Diègue ^ de ce changement , ni de voir avec quelle liberté je puis vous parler à cette heure et dans ma maison. Quant à l'appartement de mon frère ^ je l'ai choisi parce que Violante devant passer aujourd'hui chez pioi , je ne veux pas qu'elle vous voie. Non, don Diègue, vous n'avez rien à craindre de moi ; mon amour est si peu redoutable que je ne m'occupe plus qu'à protéger de tous mes soins celui que vous ressentez pour une autre. Je veux faire l'office d'amie, ne pouvant obtenir un autre titre, puisqu'il y a une dame qui réclame celui d'épouse.
DON DIÈGUE
Lorsque j'ai reçu le billet par lequel vous m'engagiez à vous voir , j'ai éprouvé des doutes : j'en ai eu de nouveaux, lorsque j'ai vu comment vous me receviez ; le discours que vous me tenez m'en donne d'autres encore. Veuillez vous expliquer.
DON CARLOS, àpart.
Je ne sais que penser de ceci ; il faut que je les écoute : il me semble qu'ils s'occupent de leurs peines beaucoup plus que des miennes.
BÉATRIX
Vous avez envie de ne pas entendre, don Diègue, puisque vous ne comprenez pas une manière aussi claire de parler. Mais pour qu'il -ne resle aucun
33â IL NE FAUT PAS TOUJOURS dkWEK AU PIRE , scrupule à votre amour^ je vais me déclarer davantage. Léonor a pour vous abandonné la maison paternelle ; elle a perdu ses parens , son honneur , son repos, son existence : don Juan a droit de se plaindre de vous; don Carlos est offensé; j'ai aussi des reproches à vous faire , ingrat , soit pour ma maison insultée, soit pour mon affection dédaignée; enfin le père de Léonor est à Valence. Je vois de toutes parts des dangers menacer votre vie , et il faut ou que vous périssiez sous tant d'ennemis réunis, ou que vous donniez la main à Léonor. Elle vous adore, vous l'aiinez ; tout conspire votre mort ; votre mariage avec elle sauve tout; et moi-même j^e vous y engage. M'avez-vous entendue à présent?
DOI« DIEGUE
11 serait difficile de ne pas vous comprendre ; et si vous me le permettez, charmante Béatrix , je tâcherai de vous répondre.
(Ik.s'assejentw ) DON GÂRLOS^ jtpart.
Ainst don Diègue et Béatrix s'aimaient. Mais n'ai^ je pas assez de malheurs qui me touchent, sans aller encore m'occuper de ceux des autres? Je dois écouter avec attentioii. Il n'y a point ici de feinte; car Béatrix n'aurait pas ainsi parlé, si elle avait cru que je pusse l'entendre.
DON DIÈGLE.
Je voudrais bien, Béatrix, pouvoir en ce moment me partager en deux , pour remplir à la fois les obligations de cavalier et celles d'amant, qui, lorsque je veux vous répondre, se combattent et divisent mon cœur. Si cependant je vous tiens les
discours d'un amant , vous pourriez croire que ma tendresse vous donne pour vérités des mensonges ; ainsi je vais seulement vous répondre comme cavalieç, parce qu'enfin je suis noble avant d'être amoureux. Inlaginez^ charmante Béatrix y que ce n'est pas à vous que je parle : j'oublierai un moment que je vous aime ; vous , imposez silence à votre jalousie. Je veux me souvenir seulement de mon devoir, de mon honneur, et m'expliquer comme si un autre était chargé de cette négociation. Supposez que c'est à cet autre que je réponds.
DON CARLOS
Que de précautions!
DON DIÈGUE
Je vis Léonor à Madrid ; sa beauté fit assez d'impression sur moi pour que nuit et jour je me trouvasse dans la rue qu'elle habitait. Je vis, je regardai, je pressai, j'écrivis; mais elle rejeta mon hommage avec tant de sécheresse, que ce n'était plus des dédains, mais des mépris. Mon amourpropre* fut blessé. Je me piquai de voir qu'elle ne m'accordait pas ces légers égards que les femmes savent conserver , même envers ceux qu'elles congédient : elles ont l'art de rendre les dédains même agréables. Cet art manque à Léonor. Irrité de me voir ainsi maltraité, j'eus recours au moyen le plus facile. Une de ses domestiques, que je mis dans mes intérêts en lui donnant je ne sais quel bijou , me dit que les mépris de Léonor venaient de ce qu'elle avait un autre amant. Je fus jaloux; et ici, je veux bien que vous soyez vous-même ; cette ja-
334 IL NE FAUT PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE , lousie ne me fera pas tort à vos yeux. Celui-là , au contraire , est infôiiic , qui voit avec plaisir qu'un autre obtienne ce qu'il ne peut acquérir. Cette fille m'apprit encore que sa maîtresse se proposait de se marier en secret, et que sur cette confiance elle souffrait que son amant lui parlât la nuit dans sa maison. Moi , Be'atrix , seulement pour avoir de quoi me venger, je résolus de m'en assurer, sans autre but que de faire connaître à cette orgueilleuse beauté que je savais son secret, afin qu'elle n'eût plus le droit de me dire , avec sa fierté ordinaire, que personne n'était digne de la captiver. Sa suivante me fit enfermer dans un réduit de son appartement , d'où je pus bientôt après la voir sortir pour aller dans une autre chambre : je la suivis, espérant de pouvoir entendre quelques mots que je pusse ensuite lui répéter... Oubliez ce que je vous dis , Béalrix ; je ne voudrais pas que vous sussiez qu'un homme que. vous avez honoré de quelque estime ait cherché une vengeance aussi lâche que celle d'outrager une femme... Elle m'entend\t marcher, revint sur ses pas pour voir qui c'était, et dans le même instant entra don Carlos. Vous savez les suites de cette rencontre ; je ne veux pas les répéter. Enfin , après tant d'aventures, je revins à Valence ; que la faveur de Dieu me manque à jamais, si je pensais qu'elle fût dans cette ville ! Vous savez vous-même que j'étais venu vous voir , la nuit où je fus obligé de me jeter par le balcon. Vous aviez tout appris , Béatrix ; et désireux de satifaire à votre jalousie , de dissiper vos soupçons , je vins hier au soir pour tenter de vous parler. Vous aviez
JOURNÉE m, SCÈNE I. 335
consenti à m'écouter, lorsque don Juan , qui semble toujours amené par ma .mauvaise e'toile , jentra dans la salle où j'étais caché: en me retirant devant lui je rencontrai Lçonor; et quoique je fusse surpris de la voir, et de la voir en ce costume , je sus cependant prendre ass^z sur moi pour vous disculper en l'accusant. Au milieu de ces événemens imprévus arriva don Carlos.
Si vous savez tout cela , Béatrix , comment pouvez-vous me proposer de me marier avec Léonor, avec une femme qui m'a toujours abhorré ; une femme dont les mépris sont la cause de tous mes malheurs , une femme qui est venue à Valence avec un autre amant, une femme enfin avec qui je ne me suis trouvé dans votre maison que parce que je venais vous y chercher? Peut-on me faire une pareille proposition? Si pendant mon absence vous avez trouvé quelqu'un qui vous plût davantage, un parti plus avantageux; si vous prenez mon aventure de Madrid pour un prétexte , afin de rompre avec moi ; si votre amour a changé d'objet , je ne puis que m'afiliger. Soyez inconstante , Béatrix , mais ne veuillez pas me marier : une femme que vous m'offrez ne saurait devenir ma femme.
( Ils se lèvent. ) DON CARLOS, à part.
Qu'ai-je entendu? Qui vit jamais ses soupçons plus clairement dissipés? Ah! Léonor, que je fus coupable ! Tes vérités étaient des vérités.
BÉATRIX
Qu'espérez-vous faire seul contre tant d'ennemis acharnés à vous perdre ?
Quels sont ces ennemis?
BÉATRIX
Moi, Lëonor, don Pèdre , don Carlos et mon frère.
DON DIÈGUE
De tous ceux-là, vous êtes la seule que je redoute.
BÉATRIX
Moi! pourquoi donc?
DON DIEGUE
Parce que le soin que vous prenez de cette affaire me donne lieu de penser...
( Inès et Ginèt entrent à la fois par deux portes opposées.)
GINÈS
Seigneur !
INÈS
Mademoiselle !
DON DIÈGUE
Qu'est-ce?
INÈS
Mon maître vient; je lai vu dans la rue.
GINÈS
Et le pire, c'est que le père de Le'onor est avec lui.
DON DIÈGUE
Je semble être né pour ces malheurs-là.
Il n'importerait pas que mon frère vous vît ici, mais je ne voudrais pas que don Pèdre vous y rencontrât.
GINÈS
Ce sont bien le père et le frère les plus ponctuels que je connaisse j il ne peut rien arriver qu'ils ne s'y trouvent.
DON DIÈGUE
Je vais m'enfermer un moment dans ce cabinet.
G IN Es.
Est-ce que c'est l'ouvrage de chaque jour?
DON CARLOS, du cabinet.
On n'entre point ici.
DON DIEGUE
Un homme est là. ciel !
BÉATRIX
Un homme ! Qui donc ?
GIN Es.
Abindarraëz qui , craignant de n'avoir pas de gîte, s'en est assuré un d'avance ^"\
DON DIÈGUE , àBéatrix.
Ne contrefaites pas ainsi l'étonnement. M'avoir conduit chez votre frère pour me proposer d'épouser Léonor, prouve bien que vous vouliez doi^ner une entière satisfaction au rival que vous avez caché là-dedans ^ en lui montrant que vous renonciez à moi.
BÉATRIX
Don Diègue !
ToM. II. CaldéroH. 22
( L^nor «Dtre. )
LÉONOR
Béatrix , d'où vîenl ce bruit ? Mais que vois-je ?
BÉATBIX, ÀdonDiègue.
Je ne sais qui c est.
DON DIÈGUE
Eh bien, je vous donnerai le plaisir de le savoir: dussent se réunir tous ceux qui veulent ma mort^ il faut que je voie quel est l'homme si paisible ou si lâche , qu'il ne sorte pas quand on le dëfîe sous les yeux de sa dame.
DON CARLOS, paraissant.
Me voici. Je puis éviter une affaire par égards ^ mais jamais par lâcheté.
( Don Juan entre atee don Pèdre. ) DON JUAN.
Que se passe-t-il?
DON PÈDRE
Quelle étrange confusion ! je cherchais un ennemi, j'en trouve deux devant moi. Traître don Carlos, vil don Diègue, si je ne puis me diviser pour donner à la fois à chacun de vous la mort qu'il mérite, mettez-vous du même côté , pour que je vous frappe d'un même coup.
DON JUAN
Arrêtez; voyons si la raison et la réflexion peuvent apaiser ces querelles sans en venir à l'épée : don Diègue, Béatrix vous a-t-elle parlé du moyen le plus simple et le plus facile de tout terminer ?
DON DIEGtJE.
Elle m^a proposé le plus difficile de tous : celui d'épouser Léonor, et c'est ce que je ne ferai pas.
DON PEDRE.
Je ne puis attendre davantage : oii la raison ne suffit pas , recourons au fer.
DON CÂRLOS , se metUnt à oôtë de don Diègue.
Arrêtez,
DON JUAN
Tu le défends , quand il refuse Léonor ! Toi qui voulais lui faire ce sacrifice !
DON CARLOS
Je le tuerais s'il l'eût accepté.
DON JUAN
Quel nouveau motif ?...
Parce que l'amour change tellement d'un instant à l'autre , que c'est moi qui vais épouser Léonor.
DON *JUAN
' Et tes sujets de plainte?
DON CARLOS
Je ne dois, de satisfaction à personne ; il me suffit d'être satisfait. Léonor^ tombons aux pieds de ton père.
LÉONOR
Seignevir...
34o IL NE FAUT PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE ,
DON PÈDRE
Ne me dites rien, mes enfans; mon honneur est rétabli : pour prix de tant de félicité, je vous pardonne toutes mes peines.
DON JUAN
Et vous ne voulez pas m'instruire, Carlos, de la cause de ce changement?
DON CARLOS
Mais... si vous me permettez de la dire...
DON JUAN
Je vous en prie.
DON CARLOS, se plaçant entre don Juan et don Dièguo.
Laissez-moi passer ici, don Diègue.
B£ATRIX,àpart,
Il va lui dire tout ce qu'il a entendu.
DON CARLOS
Donnez votre main à ma cousine.
DON DIÈGUE
Et ma main et mon âme.
DON JUAN
Qu'est ceci ?
DON CARLOS
Il le faut. Dans cette maison logent Léonor et Béatrix ; don Diègue y entre , don Diègue en sort ; et puisque j'épouse l'une, il faut bien, mon ami, qu'il épouse l'autre.
JOURNÉE m, SCÈNE I. 34i
DON JUAN
J avais quelques soupçons ; mais je suis encore trop heureux de n'avoir su le mal que lorsque j'apprends la guérison.
GINÈS
Voilà donc toutes les paix faites ; à nous deux , Inès. {Au public. ) Qu'après cette leçon, personne ne se méfie de sa dame, quelles que soient les apparences; car, quoi qu'en dise l'expérience, il ne faut PAS TOUJOURS GAVER AU PIRE. Fardonucz nos fautes nombreuses.