PAR GIHTES PÉRÈS DE RITA
DU CHAPITRE XXIL
jnL L'iPOQUE de l^inyestissement de Galère , se trouvait dans lar place une jeune sœur du capitaine Malech , qui avait été y voir des dames ses parentes. Elle fut tuée dans l'assaut ainsi qu'un grand nombre d'autres femmes ; elle était extrêmement belle et la réputation de la beauté de Maléha était répandue dans
tout le royaume de Grenade Quinze Morisques environ y
hommes ou femmes^ se sauvèrent du sac de Galère par l'aquéduc qui y conduit les eaux de la rivière. Ils racontèrent ce qui s'était passé , et le roi Aben-^Abo , qui avait déjà réuni quinze mille hommes pour dégager la place , en reçut un gtand déplaisir.
Le capitaine Malech apprit h Purchenà ces événemens. Il en fut extrépiement affligé ,,et chercha quelqu'un qui pût aller secrètement à Galère , savoir des nouvelles de sa sœur , reconnaître son corps parmi les cadavres , si elle était morte , et savoir ou on l'avait emmenée , si elle était captive. Un jeune More , qui voulait être bean<<-frère de Malech , et qui servait sa sœur depuis long-temps , s'offrit pour ce message , promit de savoir de ses nouvelles , et , si elle était prisonnière , de se présenter à don Juan , de la racheter et d'aller s'établir avec elle à Huescar ou à Murcie.
Dans ce dessin , le More prit congé de Malech , mpnta sur ua
beau cheval et prit le chemin de Galère. Arrive à OrcCi il trouva la\iltc déserte, néanmoins il enferma son cheval dans une maison qu'il connaissait , et entra dans Galère à minuit y par un temps pluvieux. Il fut consterné de voir cette ville si différente de ce qu'elle était ; il était épouvanté de voir les rues pleines de cadavres sur lesquels il bronchait à chaque pas , et, ne pouvant pas même se reconnaître dans ces rues , à cause des traverses dont on les avait coupées , il fut obligé d'attendre le jour pour retrouver la maison oii logeait sa dame, quoiqu'il la t:onnût bien. Il passa ainsi la nuit debout , appuyé contre un retranchement , sans cesse effrayé par les hurlemens des chiens, et les miaulemens des chats. Ces animaux abandonnés semblaient , par leurs cris douloureux , témoigner combien ils ressentaient leur malheur et la perte de leurs maîtres.
Au lever de l'aurore , le More courageux monta dans un lieu d'oii il pouvait apercevoir le camp de don Juan , fut émerveillé de sa grandeur , et revint en hâte dans la maison que sa maîtresse avait habitée. En entrant dans la cour , il y vit plusieurs hommes morts , et plus loin plusieurs femmes égorgées, entre lesquelles était sa chère Maléha. Il la reconnut fort bien ; quoiqu'elle fût morte depuis trois jours , elle était aussi belle que si elle eût été encore vivante. Seulement elle était trop blanche à cause de la perte de son sang. Elle était en chemise , les Chrétiens l'ayant dépouillée de ses^antres vétemens , et cela indiquait encore quelques sentimens d'honnêteté dans le soldat qui l'avait tuée , puisque cette chemise était riche et brodée en soie verte , suivant la coutume des Morisques.
Le jour de la prise de la ville , on avait sonné la retraite à la nuit tombante , et depuis , la pluie avait été si violente que les Chrétiens n'avaient pu revenir dans la place pour en abattre les fortifications , comme l'avait ordonné don Juan. C'était pour cela que le corps de Maléha se trouvait encore revêtu de sa chemise ensanglantée. Elle avait reçu deux blessures, toutes les deux à la poitrine , et c'était un spectacle digne de grande compassion, de voir une telle beauté traitée avec une telle barbarie.
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Lorsque le More eut reconnu sa dame, il la prit dans ses bras j et, pleurant à chaudes larmes , lui disait mille choses tendres et plaintives j couvrait sa bouche décolorée de baisers , s'écriant : « Mon bien , espérance de mon amour ! t'ai-je donc servie 9ept ans pour n'obtenir cette faveur dont j'aurais fait ma pins douce gloire , que lorsque tes lëvr/es glacées m'aprprennentque la mort a triomphé de tes attraits? Cruel chrétien ! comment as-tu pu avoir le détestable courage d'ôter du monde une telle perfection? N'as-tu jamais été amoureux ? Ne savais-tu pas ce qu'était une belle femme ? Si jamais tu as été épris , ne te souvenais-tu pas que tu avais aimé , et que ta dame que tu trouvais belle , avait sans doute quelque trait de celle-là? Son regard seul ne suffisait-il pas pour arrêter ta main furieuse ? Si quelque More t'avait blessé dans un combat , c'était sur un More que tu devais te venger et non pas sur un ange. Croyaistu y en la frappant , vaincre un ennemi ? Croyais-tu augmenter la gloire de ton général , en versant le sang d'une beauté telle que n'en avait jamais vue le royaume de Grenade? Tu as mal fait, chrétien ; c'était contre des guerriers qu'il fallait montrer ta
valeur. Tu as donné la mort à celle qui me donnait la vie
Que ne la faisais-tu prisonnière ! au lieu d'un esclave tu en aurais'eu deux ; je serais venu partager ses chaînes et je t'aurais servi comme ton captif. Chrétien! tu as mal fait; je te jure par l'âme de cette infortunée , que. je te chercherai et que je paierai le prix que ton lâcha forfait a mérité. >» Et il le fit , comme nous le verrons plus loin , parce qu'on finit ordinairement par trouver ce qu'on cherche bien.
Après avoir donné un libre cours à sa douleur , après avoir mille fois embrassé sa maîtresse m.orte , il résolut d'attendre la nuit afin d'enlever son corps et de le porter jusqu'au vallon de l'Almanzore ; mais, voyant l'impossibilité d'exécuter ce projet , il se résolut à ensevelir sa malheureuse amante , et ayant trouvé une piochje , il creusa une fosise au pied d'un mur et l'y enterra. Ensuite il prit un charbon et écrivit sur le mur , eu arabe , l'inscription suivante :
« Ci-gît la belle Maléha, sœur de Malech;moi, Tuzani, jel'ai
cusevelie parce qu'elle ét^t ma dame et ma déesse } un chien
de chrétien Ta égorgée , mais je le chercherai , je le rencontrerai et il mcAirra de ma main. »
Tuzaiii ne voulut pas demeurer plus long^temps à Galère, il repartit par l'aquéduc, et, comme il continuait de pleuvoir et de neiger , il put s'en retourner sans être "vn. 11 reprit son cheval à OrCe et fut d'une traite à Purchena , ou il raconta à Malech quel avait été le massacre de femmes et d^enfans , et comment il avait vu Maléha morte ; Malech en fut aa désespoir et pleura amèrement la mort de cette sœur bien^mée.
Voici ce qui arriva k ce brave More , qui était de Ca»»
toria. Il était vaillant et avait beaucoup d'esprit ; ayant été élevé dès son enfance chez de vieux chrétiens, il parlait si bien la langue castillane , que personne ne pouvait le prendre pour un Morisque. A peine est-il de retour à Purchena , que , déter< miné à venger la mort de sa dame, il quitte le vallon de TAl-^ manzore en habit de soldat chrétien , sa bonne épée à son côté, et sur l'épaule une arquebuse à rouet , dont il avait appris le maniement à Valence. Muni d'ordres de Malech , pour que les Mores ne l'arrêtassent pas , il se rendit à Buza , et de là au camp de don Juan , oii il s'engagea dans le terce de I^aples. '
DU CHAPITRE XXiy.
L'auteur raconte le siège deTijola, et comment Tucanî faci« lita l'évacuation de cette place *par la garnison : après d'autres détails et faits militaires, il continue ainsi :
Avant d'aller plus loin , je dois parler de Tùzani , qui était en qualité de soldat dans l'armée de don Juan. II conservait toujours dans sa mémoire je souvenir de la mort de la belle Maléha. Il l'avait adorée pendant sa vie , et montra encore plus après son trépas le grand amour qu'il avait pour elle. Son idée était toujours présente à sa pensée , son portrait ne quittait jamais le sein qui avait brûlé pour elle, et son amant répétait sans cesse le serment qu'il avait fait de venger sa mort , si la fortune conduisait à sa portée le chrétien qui la lui avait donnée. Pour parvenir à le découvrir , il se mêlait parmi les soldats , et lorsqu'il en voyait quelques-uns réunis , il se joi-^
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gnait à eux et commençait bientôt k mettre la conversation snr le sac de Galëre. « Certes , camarades i disait-^it , ii n'y eut jamais d'action pins brillante , ni nn te! massacre dé Mores, Pour ma part^ je puis bien avouer que j'ai tué au moins quarante femmes et des plus belles , sans comp'ter les hommes et les enfans. » Là-dessus, les soldats s'empressaient, selon leur habitude, de réciter k l'envi leurs prouesses , de dire tout ce qu'ils avaient pillé et brAlé , combien ils paient égorgé de monde. Un jour, comme il était sur ce propos, un soldat lui répondit: «' 11 faut que vous ayes un cœur de fer , si vous avez fait tout ce que vous dites. Car > après tout , c'est un spectacle déplorable que la mort d'une femme^^ surtout si elle est belle. Pourquoi punir ces malheureuses créatures dés fautes que font les hommes! Quant à moi je n'en ai tué qu'une et j'en ai eu des regrets jusqu'à l'âme , surtout après sa mort , lorsque d'autres femmes que j'avais épargnées , m'eurent appris qu'elle était la ^ur du capitaine Malech de Purchena. Et Ton voyait bien en effet que c'était une* femme de condition , à ses habits , à^^ses bracelets , à ses pendans d'oreilles que je lui enlevai après sa mott. Je lui laissai seulement sa chemise , quoiqu'elle fût riche aussi' , pour zie pas la laisser nue. Il me semble que je la vois, elle était brodée de soie verte; d'autres soldats voularent la lui enlever , mets je les ea empêchai. Le regret que j'eus de l'avoir tuée fut fort grand , parce que c'était une des plus belles femmes qu'il y eût au monde. Vive Dieu! elle était morte et faisait encore mourir d'amour tous ceux qui la voyaient ; tous me chargeaient de malédictions , disant : Malheur au vilain , à l'indigne sold'at qui put 6ter du monde une telle beauté ! C'était au point que des soldats et même des capitaines venaient l'admirer et l'un disait : J'en aurais bien donné cinq cents ducats ; l'autre : Si je l'avais rencontrée , je l'aurais offerte au roi, lui seul est digne d'un tel présent. Et véritablement , camarade , en la voyant morte , couchée par terre , avec cette chemise brodée , ces cheveux blonds comme des fils d'or, épars sur son sein , elle semblait un ange. Un fameux peintre qui est ici , à l'Armée, dans la compagnie du capitaine Bertrand de la Pégna , qui fut tué à ce même assaut , passa un jour entier à faire son portrait , et
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si ressemblant , qa'il étonne. On lui en a offert jusqu'à trois cents ducats : il n*en a pas fait plus de cas que de trois cents marayedis. Voyant que tout le monde me maudisait , honteux et désespéré , je sortis de Galère et jurai de ne plus commettre une telle action ; et , en vérité , comme je suis bon soldat y j'ai toujours cette pauvre fille qui me pèse sur le cœur. »
Tuzani avait été fort attentif à toutes les paroles du chrétien , il reconnut que c'était lui qui avait tué sa dame , et toutes les paroles par lesquelles le soldat avait vanté les appas de sa victime , étaient autant de poignards aigus qu'il enfonçsdt dans le cœur du More. Celui-ci disait en lui-même : Traître tu paieras cette mort , ou je ne serai pas Tuzani. Enfin il fut tellement ému | qu*à mesure que l'autre parlait , il pâlissait j et au point que les autres soldats s'en aperçurent et l'avertirent. Il revint à lui et demanda au soldat s'il avait conservé quelque chose des dépouilles de la More. « 11 ne m'en reste rien , lui répondit celui-ci y que les pendans d'oreilles et une bague ; j'ai vendu le reste à Baza , et , si je trouvais aujourd'hui qui TouMt m'acheter ces bijoux, je m'en déferais volontiers pour essayer si j'aurai la main heureuse au jeu. — Je les achèterai , dit Tuzani , et I si nous sommes d'accord , je les porterai à Yélez^le-Blanc , pour les montrer à une de ses sœurs qui est esclave du marquis. -^ Vous n'avez qu'à venir k ma barraque y voir s'ils vous conviennent , les payer et les emporter. •— Volontiers , partons , avec la permission de la compagnie. »
Ils se rendirent ensemble .au campement du soldat , qui tira de son sac deux pendans d'oreilles et une bague que Tuzani reconnut à l'instant pour les avoir vus cent fois à sa dame ; il ne put s'empêcher de soupirer douloureusement , et les larmes lui vinrent aux yeux. Il se contint cependant , et fut bientôt d'accord sur le prix. Il paya sur-le-champ , prit les bijoux , les serra dans son sein , et proposa au soldat d'aller se promener avec lui dans les environs d'Andarax. Lorsqu'ils furent un pe^ éloignés du village , Tuzani demanda au soldat: « Reconnaitriezvous le portrait de cette More que vous avez tuée, si je vous le montrais. «^ A l'instant , répondit le soldat , elle ne sort pas de ma mémoire ; il me semble qu'il n'y a pas une heure que
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je l'ai tuée. » Tuzanî tira alors de sa poche un portrait en lui disant : « ÉtaitH:e par hasard celle-là? » Le soldat la reconnaît à l'instant, et dit : ^ C'est elle-même , je suis émerveillé de la voir. » Le More s'écria alors ; « Dis-moi, homme sans honneur, soldat infâme) pourquoi égorgeas-tu cette beauté ? Apprends qu'elle était tout mon bien , que je devais m'unir à elle , que ton crime a détruit toutes mes espérances de bonheur. Il faut que je la venge l'épée à la main , et àéfends-toi ; nous verrons si ta me tueras comme tu as tué mon épouse , si l'acier de ton épée joindra mon sang au sien , si tu triompheras de nos deux vies , et si tu es si habile à tuer les amans. »
A ces mots, il dégaina son épée et attaqua le soldat avec violence ; celui-ci , quoique étonné , ne perdit pas courage ; il se montra brave comme un lion , et, chargeant à son tour Tuzani, ils combattirent vaillanmient d'estoc et de taille ; mais le More était adroit dans l'escrime et blessa grièvement son malheureux adversaire, en lui disant : « Reçois le prix de ta barbarie; c'est la belle Maléha qui t'envoie lamort. » Frappé mortellement, le chrétien tomba sur le carreau , et là , le Mc^re lui porta un second coup de pointe : « Tu as frappé de deux coups ma dame , lui dit-il , tu dois mourir tle deux blessures. » Il s'éloigna surle-champ en se retirant dans la montagne , d'oii il ne rentra que le soir à Andarax.
Le soldat mourut peu d'heures après; il se nommait
Francisque Garces, il était de Péal de Becerro, et faisait la guerre comme volontaire et sans solde.
Ginës Pérès raconte ensuite coinment Tuzani fut trahi par un de ses compatriotes qui était au service de don Juan.
Alors Tuzani vit qu'il avait été vendu par ce Morisque ,
mais ne perdit point de son courage et demanda au prince pourquoi il le faisait arrêter ? Don Juan s'enquit sur-le-champ de lui du lieu de sa naissance. Voyant qu'il était découvert , le More ne voulut rien nier : « Je suis , dit-i( , de Finis , village entre Cantoria et Purchena ; je suis cavalier more et mon nom est Tuzani;...... j'ai pris cet habit pour tuer un misérable qui , dans l'assaut de Galère, égorgea mon amante qui était la plus belle personne du monde , tandis qu'il pouvait la faire
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prisonnière. Je jarai de le chercher et de lai donner la mort. Je Tai cherché et je l'ai taé , il y a deux jours. Telle est la yérité, que votre altesse fasse de moi ce qu'il lui plaira: si je meurs je serai content , parce que j'ai vengé ma maîtresse , ce qui était mon seul désir ; j'espère de la bonté de Dieu que je la verrai après ma mort, et qu'elle n'aura point à se plaindre que je l'aie laissée sans vengeance. Je mourrai chrétien , et je sais qu'elle l'était aussi , car*nous étions d'accord que je devais l'enlever pour aller nous marier à Murcie , oii nous aurions attendu la fin de la guerre. Cest pour cela qu'elle avait demandé k son frère de l'envoyer à Galère , sous prétexte de voir ses parentes. Le sort n'a pas voulu qu'il en fût ainsi ; Galère s'est soulevée; elle a été prise d'assaut , ma dame a été tuée; |e l'y ai trouvée morte ; je l'ai ensevelie avec larmes ; sur son tonibean j'ai écrit son amour et ma douleur ; j'ai juré de la venger , je l'ai vengée. Maintenant tu me fais arrêter; je mourrai content si je meurs par les ordres d'un prince si illustre. J'ai seulement k t'adresser une prière , -garde le portrait de ma dame pour qu'il ne tombe pas dans les mains de quelque misérable indigne de le toucher. Prends aussi ces trois bijoux; ils semblent de peu de valeur, mais ils lui ont appartenu, ils n'ont point de prix. » Ayant ainsi parlé sans changer de visage j û fléchit le genou et offrit au prince le portrait et les bijoux de Maléha.
Le prince, émerveillé de la valeur de Tuzani, du sang-froid avec lequel il avait raconté son histoire, et compatissant pour en sa mauvaise fortune, s'approcha , prit le vélin et les joyaux : en les remettant , Tuzani poussa un profond soupir , comme si, en donnant ces gages , il donnait sa maîtresse elle-même , et avec elle son cœur. Don Juan regarda le portrait, et fut émerveillé de la beauté de la More , ainsi que les autres cavaliers . qui dirent tous devant le prince que Tuzani avait agi en brave soldat et bon cavalier en vengeant la mort d'une si belle dame.
Tuzani se disculpe ensuite de sa part d^s l'évacuation de Tijola.
Don Lo|>e, considérant la valeur de ce soldat , se leva , et après deux ou trois juremens , il dit au prince : m Le soldat s'est bien justifié , il n'y a pas de quoi le faire mourir , et si votre