SCÈNE IV
Mèmt décoration.
DON FERNAND, MULEY , sans épée.
DON FERNAND
Dans cette campagne déserte , théâtre de la mort, et tombeau de tant de vaillans guerriers, brave More, tu es resté seul; ta troupe, écrasée après avoir versé sur la poussière des torrens de sang, s'est retirée; et toi, ayant perdu ton cheval, tues demeuré pour servir de trophée à la valeur de mon bras; ton coursier, qui avait partagé ta gloire, a été cause de ta perte. La victoire que j'ai remportée sur toi me satisfait davantage , m'enorgueillit plus que la vue dé cette campagne couverte de sang, où les yeux attristés de voir tant d'infortunes, de contempler partout les ruines de la valeur , cherchent en vain , au milieu de cette mer de poui*pre , la verdure qui couvrait la terre. Après avoir forcé ta vaillance à me céder l'avantage, au milieu de tous ces chevaux sans maître , j'en saisis un, qui , fils des autans, respire le feu, et dont l'éclat sans tache semble dû à la neige. Rapide comme le vent, puissant comme la foudre, cygne poi^r la blancheur, superbe de sa beauté , audacieux de son courage , ses hennissemens annonçaient son orgueil; sa démarche prouvait sa force : tu te plaças derrière moi, sur ce navire vivant, qui, de la proue de son poitrail, fendant des flots de ^ng, qu'il grossissait de
son écume y semblait^ au milieu de cette mer, poussé par les vents impétueux. Il vient de succomber enfin sous la charge qui l'oppressait. Les malheurs sont lourds à supporter ; les animaux euxmêmes en ressentent le poids. Peut-être a-t-îl entendu tes plaintes; peut-être son instinct la-t-il averti de la tristesse du More, de la joie du Portugais , et il a refusé de trahir le pays qui Favait vu naître* Nallons pas plus loin; tu es afiligé. En vain ton grand cœur veut dissimuler ta peine ; le volcan qui le consume exhale d ardens soupirs de ta bouche , £iit couler de tendres larmes de tes yeux. Étonné de voir que ta valeur s'abatte et se brise à ce point sous les coups de la fortune ^^ fai dû penser qnue autre douleur t'afflige; car la pefTê^dë'lB'lloert e, le r egret d avoir succombé « certes ne sont pas d assez grandes raisons pour faire gémir avec taiîf IK 'melanoolie celui dont le bras saîfTfàpper avec tant de vigueur. Si c'est un bien^ si c'est du moins un soulagement de dévoiler les peines que Ton souffre y en attendant que nous rejoignions ma troupe , inon estim e te dem ande quelle est la cause de tos.^£Qiction ; car, je tç le répété, je ne croîs pas i[ue ma victoire en soit le seul motif. La douleur rémndue^u dehors s'adoucit du moins, si elle ne peut se dissiper ;^tm6î, qui âî'efë, dans cette occasion funeste pour toi , l'instrument de la fortune, je veux être aussi l'auteur de tes consolations, s'il m'est possible de t'en apporter quelqu'utie.
MULET
Tu es vaillant. Portugais ^'^> , et courtois autant
ToM. II. Calderon; 3
que vaillant. Tu triomphes de moi par les parole de ta bouche comme par la force de ton bras; itm vie fut à toi, lorsque tu me vainquis avec Tépe au milieu de mes soldats disperses ou morts ; e maintenant que tes discours remportent sur me une plus douce victoire, mon âme aussi t'appartieri à jamais! Par ta valeurl par ta clémence/ courageiî et sensime tour ' à loirr , tu ni'às fait dcux^^x§^te^ ça^ ^ —---^^
Emu de pitié pour ma douleur, tu me demande noble chrétien , quelle est la cause de mes soupira je sais que le poids des maux est plus aisé à suppor* ter lorsqu'on les confie; mais dans cet épanchemeis c'est un soulagement qu'on cherche; et le mal que j souffre est si cher à mon âme , que j'aurais craipt d l'affaiblir en t'en faisant la confidence. Mais je doî t'obéir; et je vais tout te dire , pour répondre à ui homme tel que toi, comme doit le faire un homip< tel que moi.
Je suis neveu du roi de Fez; mon nom est Mule^ J^£q uë ; ma famille a été illustrée par le nombre -des pachas et des béglierbeys qu'elle a fournis fils du malheur , dès l'aurore de ma vie , je m trouvai dans les bras de la mort ; une campagne dé serte, alors sépulcre des Espagnols, fut mon berceau, et je naquis à Gelves, l'année où la flotte espagnole se perdit à Gelves ^'^^ ; encore enfant, y fus appelé près du roi mon oncle, et dès lors commencèrent mes peines et mes malheurs. Je vin à Fez : une beauté que j'adorerai toujours V vivait près de moi , pour que la mort que me prépa Tait ma passion pût m'atteindre de plus près ; de
nos premières années ^'^^ , afin que la rupture des nœuds de notre affection fût plus difficile à la fois et plus cruelle, nous fûmes éleve's ensemble. Ce ne fut point par un coup de foudre quel amour enflamma nos cœurs; humble, faible, tiinide, il les n^ppa plus sûrement que s il s était montre dans sa forceetTîaKrsoBrpo^^ et, comme l'eau tombant
goutte à goutte, finit par laisser sa trace sur les pierres les plus dures , ainsi la persistance de mes larmes put enfin attendrir un cœur insensible d'abord, mais qui céda enfin, non pas à mon mérite, niais à la constance d'une tendresse sans Wnes. Je vécus ainsi pendant quelques instans trop courts, jouissant de mille douceurs innocentes. Enfin je m'éloignai; je m'éloignai, c'est tout dire : 'tn m(riraBsSîîW*ïnarâW^^ amant est venu me donner la mort. Il est heureux, je suis infortuné; il est près â^elXe , Je suis bien loin ; 11 est libre , je sufe tràjftîE ïuge' mâîhïéfi^^^ chrétien^ si j'ai tort, si c'est faiblesse de nî^afflîfier. *
DON FERNAND
More brave et galant , si tu la chéris , si tu l'idolâtres comme tu le dis, si tu es jaloux, si tu as des craintes comme l'indiquent tes douleurs, si tu ailles comme tu parais souffrir , cette peine deviendra pour toi du bonheur. Je ne veux d'autre* prix de ta -^^ncon , sinon que tu veuilles accepter ta liberté . Retourné chez les tièïis ; (ïîs à ta damé quliETcKevalicr portugais t'oflÇrê à elle pour être son esclave ; et SI elle voulait m'en payer le prix , c'est à toi que je le donne. Recouvre ta dette en amour, et fais-t'en
payer les intérêts. Déjà ce coursier qui était tombé de fatigue parait avoir repris son courage et sa vigueur; je sais ce que c'est que l'amour; je connais les peines que coûte l'absence; je ne veux point te retenir plus long-temps : tu peux partir.
MU LE Y
Je ne te réponds point; celui qui offre avec tant de générosité est assez flatté lorsqu'on accepte. Dis^ moi y Portugais , qui es-tu ?
Un soldat noble.
AtjLey.
Ta conduite le montre bien. Dans le bonheur ou le malheur . le suis ton esclave â jamais.
DON FERNAND
Monte à cheval^ il est déjà tard.
• • MULBY.
Si tu t'en aperçois, que sera-ce de celui qui était captif et retourne libre auprès de sa dame?
( Il sort. ) DON FERNAI^Dseul.
On est heureux de pouvoir donner, de pouvoir surtout donner la vie et le bonheur.
ilIXTLE Y , id^^ère ta scène.
BraVé ÏPôrtugais ?
DON FERNAND
11 in'apfpelte^ Que veux4ti?