SCÈNE PREMIÈRE
Camp de don Juan d'Autriche au pied de i'AIpujarra.
DON JUAN D'AUTRICHE , DON JUAN DE MEN- DOCE ; saite d'officiers et de soldats.
DON JUAN
Monta GNE rebelle qui, par ta hautear gigantesque, ton âpreté sauvage, ta structure étrange, fatigues de ton poids la terre, rétrécis les airs par ta niasse, et portes ton front jusqu'aux cieux , infâme repaire de brigands ! ton sein nourrit des foudres dont le bruit commencera à retentir dans tes vallons, et ira bientôt frapper les Africains au pied de l'Atlas. Aujourd'hui est le jour fatal à ta trahison ; aujourd'hui arrivent sur toi ma vengeance et ta punition. Certes, j'ai quelque honte d'une entreprise qui doit si peu augmenter ma renomm^. Ce n'est pas vaincre, c'est châtier seulement , que da^ combattre de tels ennemis. Ce n'était point un honneur digne de la gloire que j'ai déjà acquise, d'abattre des bandes de voleurs , d'assujettir une troupe de bandits ; |aussi je ne compterai pas ce triomphe comme une victoire • il n'est que l'accomplissement d'un devoir. Voudriez-
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VOUS bien, don Juan de Mendoce, me faire connaître la première origine de ce soulèvement.
MENDOCE
Veuillez, prince, m'acorder votre attention. Vous voyez devant vous , illustre rejeton de l'aigle autrichienne, vous voyez l'Alpujarra, forteresse sauvage, barbare retranchement desMorisques qui voudraient aujourd'hui, comme nos aïeux au temps de Pelage, commencer par ces montagnes à remettre l'Espagne sous le joug, ainsi que les Asturiens commencèrent par leur sauvage contrée à délivrer de ses fers leur pays opprimé par les Musulmans. Elle est forte à cause de sa hauteur , impénétrable par son âpreté , inexpugnable par sa situation , et invincible par les forces qu'elle contient : son contour est de quatorze lieues; mais, en ajoutant les détours que les vallées occasionent, elle en a plus de cinquante; parce qu'au milieu des rochers elle contient des vallons qui l'embellissent,' des champs dont la fertilité l'enrichit, des jardins qui y charment la vue; eJle est peuplée d'un grand nombre de bourgs et de villages qui paraissent être , au coucher du soleil, des rochers creux, tombés des sommets, qui restent suspendus sur les flancs de la montagne et menacent de rouler à ses pieds. Jjcs trois villes les plus considérables sont , Berja, Gavia et Galère , ce sont les forteresses qu'occupent les principaux de leurs chefs.
L'Alpujarra contient trente mille Morisques en état de porter les armes; (/*) elle fournit à leurs troupeaux une nourriture abondante : cependant ses
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4o;t LE SIÈGE t)E L'ALPUJARRA,
habitans ne mangent que peu de viande, et se nourrissent plus volontiers de fruits frais ou desséchés , et de plantes qu'ils cultivent avec succès; car ils sont parvenus à étendre le domaine de végétation , nonseulement sur la terre fertile des vallons, mais sur les rochers les plus âpres ; et telle est leur habileté , telle est leur application à l'agriculture, que , fécondées par leurs bras, les pierres elles-mêmes leur portent des fruits. Quand à l'origine de la rébellion, à raison de la part que j'ai pu y avoir, daignez me permettre de garder le silence : mais non; il vaut mieux que j'avoue que ce fut mon emportement qui en fut la première cause , que de l'imputer aul lois dures par lesquelles on voulait opprimer les Morisques* C'est l'une ou l'autre de ces causes qui a occasioné cette révolte , et il vaut mieux que je m'en attribue la faute. Enfin, soit la vivacité qui occasiona ma dispute avec Malech , soit que le lendemain de cet événement, Yalor ait été offensé de ce queFalguazil major osait s'approcher de lui et lui ôter la dague qu'il portait à sa ceinture (g) , soit enfin que ces peuples aient été poussés au désespoir par les ordres qui chaque jour arrivaient de la cour, pour rendre leur condition plus pénible, les choses en vinrent au point qu'ils résolurent de se révolter. Pour y parvenir, ils mirent en sûreté leurs richesses dans l'Alpujarra; ils y formèrent des dépôts d'armes et de munitions ; pendant trois ans , cette trahison resta cachée, malgré le nombre des complices ; chose étonnante et admirable que sur plus de trente mille hommes , d'accord pour exécuter ce projet , pas ud, dans tant de jours, par déloyauté ou par indiscré-
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tion n'ait révèle ou laissé pénétrer ce mystère. C'est bien à tort qu'on dit qu'un secret cesse de l'être lorsque trois personnes le savent; trente mille sauront le garder, s'il est nécessaire à l'intérêt de chacun.
Les premières étincelles du volcan qui s'allumait au milieu de ces montagnes furent des vols , des pillages d'églises, des violences, des assassinats , des sacrilèges, au point que Grenade, baignée dans son sang , suppliait en vain le ciel de lui donner des secours au milieu des infortunes dont elle était le théâtre. La justice accourut d'abord pour faire son devoir, mais bientôt, repousses par la violence, les magistrats durent aussi se mettre en défense et échanger la vare de l'autorité civile contre l'épée du soldat. Ils durent opposer leur force à ceux qui n'avaient pas respecté leur dignité , et ce qui commença par une résistance au pouvoir, devînt une guerre civile.
Le corrégidor fut tué ; toujours vigilante sut les dangers qui la menaçaient, la ville appela les Grena-' dins aux armes et convoqua tes milices de la contrée : leur assistance ne put suffire ; la fortune , toujours amie des nouveautés, ne cessa pas d'être dut parti des rebelles , et des malheurs plus grands se joignaient chaque jour à ceux que nous avions déjà éprouvés. Nos craintes augmentèrent , leur orgueil augmenta en même temps, et le mal s'accrut de tous les côtés ; déjà l'on sait qu'ils attendent des secours de l'Afrique, et, s'ils parviennent à les recevoir, la division affaiblira nos forces, obligées à se partager pour s'opposer à l'entrée de ces nouveaux ennemis».
4fl4 LE SIÈGE DE LALPUJARRA,
On cnûnt encore que, sî leur poaTOÎr aiig:mcnte, il n'en résulte des conséquences fàcbeuscs dans les autres parties de la monarcKie : les uomlKeux Morisques de ITstrémadoure , ceux de la nouTelle Ca^ tille et de Valence, n^attendent peut-être qu'une antre TÎctoire de ceux-ci pour se déclarer.
Hommes de cœur et de main , ils ne sont pas étrangers à la politique, et je dois tous a|^irendre quel est leur gouTcmement, comme nous FaTons su de quelques-uns de leurs prisonniers. Us résolurent d'abord de se choisir un chef; 3 y eut quelques difficultés sur le choix entre don Fernand de Valor et un homme d'une noblesse (%ale, don Ahrar Tnzani. Don JuanMalech accorda leurs prétentions en donnant la couronne à Fernand , à condition qu'il prendrait pour épouse la charmante Isabelle , sœur de son compétiteur. ( A pitrt. ) Qu*il est pénible pour moi de rappeler le nom de ceTuzani qu*ils n ont pas faiit roi, mais dont la sœur est derenue reine! ( Haut. ) Aussitôt que Valor fut couronné, la première chose qu'il ordonna , soit pour marquer une diyision plus profonde , en s opposant en tout aui lois établies à Grenade, soit pour satisÊûre aux désirs de son peuple , fut que personne ne portât le nom chrétien qu'il avait reçu au baptême, et que nul n'accomplit les cérémonies de notre religion; et^ pour donner le premier l'exemple , il signa depuis Aben-Haméya , nom des rois de G>rdoue , desquels il tire son origine. II défendit aussi de parler d'autre langue que l'arabe , de s'habiller autrement qu a l'usage africain , et de suivre d'autre culte que celui de Mahomet.
JOURNÉE II, SCÈNE I. 4o5
Il fit ensuite la répartition de ses forces. Galère , la première des villes qne vous voyez, dont les remparts et les fossés ont été faits par la nature avec tant d'art , qu'on ne peut s'en rendre maître sans verser des flots de sang, Galère est sous le commandement de Malech, père d^une jeune fille, Clara, qui a pris le nom de Maléha. Gabia la haute est sous les ordres de Tuzani, et Aben-Huméya demeure lui-même à Berja , qui est le cœur d'où, le mouvement se transmet à toutes les parties de ce colosse de pierre. Telle est la disposition générale des forces, seigneur, sur cette Alpujarra dont les barbares sommets, bientôt humiliés par vos victoires ; semblent déjà prêts à se détacher pour se proster-^ ner à vos pieds.
DON JUAN
Vous venez de parler, don Juan, comme un Mendoce et comme un brave chevalier. Ce sont deux titres pour inspirer la confiance. Quel est ce bruit de tambours?
MENDOGE.
Ce sont les troupes qui passent en revue à mesure qu elles entrent au camp.
DON JUAN
Quelle est celle-ci?
MiBNDOGE.
Ce sont les milices de Grenade et de tous les pays arrosés par le Génil.
DON JUAN
Qui les commande?
4o6 LE SIÈGE DE L'ALPOJARRA,
MENDOGE.
Le marqais de Mondëjar , comte de Tendilla et gouverneur perpe'tuel de l'Alhambra (Jk).