DON JUAN DE MENDOCE, GARCES
MENDOCE
On a toujours tort de se livrer à l'emportement
GARCÈS.
Ne cherchez pas à tous disculper. Vous lui avez mis la main dessus^ tous avez très-bien fait; il ne faut pas que , quoique vieux , celui qui est nouveau chrétien pense pouvoir se jouer à un Gonzalès de Mendoce.
MENDOCE
Il existe des hommes qui ^ se confiant dans leurs richesses , sont fiers , arrogans et osés.
GARGÈS.
C'est pour ces sortes de gens que le connétable don Ignigo portait toujours (le trait est admirable) deux épées ; l'une était à sa ceinture , l'autre lui servait de canne. On lui demandait un jour à quoi
JOURHÉE I, SCÈNE III. 887
bon cet appareil. Il répondit : Celle que je ceins est pour repondre à ceux qui la ceignent comme moi , celle qui me sert de bâton , pour châtier ceux qui n'ont pas d'autres armes.
MENDOGE^
11 montrait bien que les cavaliers doivent avoir deux ëpéës pour deux sortes de querelles ; cependant moi^ au milieu de toutes les miennes^ je n'ai point d'armes ^^^K Fais-moi le plaisir de me prêter ton e'pée, afin qu'à tout événement, je ne me trouve pas désarmé quoique prisonnier.
GARCÉS.
La voilà : je suis bien aise d'être revenu dans ma patrie , dans une occasion où je puis vous servir si vous avez des ennemis.
Dans quel état , mon cHer Garces , te trouves-tu après la bataille de Lépante (é) ?
GARCÈS.
Comme un soldat qui a eu l'inestimable bonheur de combattre dans une journée aussi mémorable, sous les ordres du rejeton de cet aigle divin , dont le vol infatigable et rapide couvrait de ses ailes le monde entier ^'^^
MEIîDOCE.
Comment est revenu le seigneur don Juan d'Autriche ?
GARCÈS.
Satisfait du succès de son courage et de ses talens.
MENDOGE.
Cette bataille a-t-elle été réellement aussi importante 7
gârgès.
Êcoutez-moi avec attention. La sainte ligue...
MENDOGE.
Arrête : une femme voilée entre dans cet appartement.
GARGES
C'est jouer de malheur. J'avais beau jeu pour commencer un conte, voilà qu'il retourne d'une figure qui va tout déranger.
(Isabelle entre voilëe.)
ISABELLE
Seigneur don Juan de Mendoce , sera-t-il permis à une femme, qui vient vous demander seulement de vos nouvelles , de savoir comment vous vous trouvez dans cette prison ?
MENDOGE.
Pourquoi non? Va-t'en , Garces.
GARGÈS.
Soit; mais songez, seigneur, que peut-«tre...
MENDOGE.
Ne crains rien , je l'ai reconnue à la voix.
GARGÈS.
Puisqu'il en est ainsi, je pars.
(H sort.) MENDOGE.
Adieu. Mes yeux et mes oreilles, charmante dame, me tiennent dans ua doute égal. St j'en crois
JOURNÉE I, SCÈNE IIL 389
mes yeux ^ vous ne paraissez pas ce que voua êtes ; si j'en crois mes oreilles , vous n'êtes pas ce que vous paraissez. Veuillez donc faire disparaître le léger nuage qui couvre vos appas ^ afin que si la lumière dissipe cet obstacle , je puisse dire qu'aujourd'hui le jour s'est deux fois levé pour moi.
ISABELLE
Pour que vous n'ayez point , don Juan , à chercher quelle est celle qui peut venir vous trouver, je me hâte de me découvrir : il en coûterait trop à ma jalousie, si vous pensiez devoir cette attention à quel que autre qu'à moi.
( Elle se découvre.) MENDOGB.
Isabelle! c'est vous ! vous dans ma demeure ! vous dans ce costume, hors de la vôtre! vous daignez venir me trouver ! Comment, sans orgueil, aurais -je pu croire à tant de bonheur ^*^ ? J'étais forcé d'en douter.
ISABELLE
Depuis que j'ai appris les événemens qui sont arrivés et votre arrestation, mon amour ne m'a pas accordé un moment de repos ; et profitant de l'absence de mon frère, don Alvar Tuzani, je suis venue avec une seule femme. Voyez ce que peut mon afifection pour vous.
MENDOGE.
Quand je reçois une telle faveur, que m'importent les malheurs que j'éprouve..»
( Iaè« entre. )
IlSÈ.^.
Ah ! mademoiselle.
ISABELLE
Qu as-tu , Inès ?
INÈS
Don Alvar, mon maître^ vient d'entrer.
Aurait-il pu me reconnaître malgré mon déguisement?
MENDOGE.
Quelle nouvelle aventure !
ISABELLE
S'il m'a suivie ^ je suis morte.
MENDOGE.
Que craignez-vous auprès de moi ? Entrez dans cette salle , et fermez la porte ; s'il vient vous y chercher, soyez sûre qu'il n'y pénétrera qu'après m'avoir donné mille morts.
ISABELLE
Dans quel péril je me trouve ! ciel ! secourezmoi.
(Elle s^enferme avec Inès. Don AIrar entre.) DON ALVAR.
Seigneur don Juan de Mendoce , je voudrais vous parler en particulier.
MENDOGE.
Je suis seul.
ISABELLE, à part.
Quelle pâleur couvre sa figure !
DON ALVAR
Vous me permettrez alors de fermer celte porte.
JOURNÉE I, SCÈNE IIL Sgi
MEKDOCE.
Volontiers, ( A pari. ) L'afifàire s'engage bie»,
D O N A LY A R l^rme la port* <d*entrtfe.
Maintenant que nous sommes seuls y veuillez m'écouter avec attention. Je viens d'apprendre qu'on doit venir vous voir.
MENDOCE
Il est vrai.
DON ALYAR.
Dans cette prison.
MENDOCE
J'en conviens.
DON ALVAR
Et cette visite m'ofiense dans ce que j^ai de plus cher/
ISABELLE» 4 part.
Peut-il parier plus clairement ?
MENDOCE, à part.
Il n'y a plus à attendre. ••
DON ALVAR
Aussi; pour la défense de mon honneur, j'ai touIu arriver avant ces personnes chargées de propositions d'accommodement qui ne me conviennent pas.
Pour ceci, je ne le comprends point.
DON ALVAR
Je vais m'expliquer plus clairement.
ISABELLE, ipart.
Courage , mon âme ! ce n'est pc^ moi qu'il cherche.
39a LE SIÈGE DE L'ALPUJARRA,
DON àLYAR.
Le corregîdor et don Fernand de Valor^ parent de don Juan Malech^ veulent vous réconcilier avec ce dernier^ et il me convient d y mettre obstacle. Quant aux raisons pour lesquelles je dois m'y opposer, je pourrais en alléguer beaucoup ; mais je ne veux point en rendre compte. Quoi qu'il en soit, et si vous voulez par caprice , je voudrais savoir de vous , si celui qui met son courage à maltraiter un vieillard, pourra le montrer avec un jeune homme; et à cet effet, je viens seul pour vous combattre à outrance.
MENDOCE
Vous m'auriez obligé de me dire sur-le-champ le sujet de votre visite, parce que dans le premier moment, je croyais que c'était un motif de quelque considération qui vous attirait ici. Quant à celui qui vous y conduit réellement , je n'y attache aucune importance ; et puisqu'on ne doit jamais refuser de se mesurer avec celui qui «eus provoque , tirez l'épée avant l'arrivée de ces négociateurs dont il vous importe de troubler les démarches, quelles que s(Hent les raisons qui vous y déterminent.
DON ALVAR
Je venais pour cela. Il m'est plus nécessaire que vous ne le pensez d'en finir promptement avec vous.
MENDOCE
Eh bien, nous sommes ici tout-à-fait seuls.
(ns se battent.) ISABELLE, à part.
Je passe de malheurs en malheurs. ciel ! je vois
JOURNÉE I, SCÈNE III. SgJ
combattre mon amant et mon frère , et je ne puis les arrêter !
MENDOGE.
Quelle valeur !
DON ALVAI^.
Quelle adresse I
ISABELLE
Que pourrais-je faire ? Je les vois acharnés l'un contre l'autre, et je fais des vœux pour tous les deux : de chaque côté ma vie et mon honneur sont également intéressés ^''^.
I (Doo Alvar Ironclie sur une chaise. Isabelle sort et retient Meiidoce.)
DON ALVAR
Je suis tombé en bronchant sur cette chaise.
ISABELLE, entrant Toilëe.
Arrête, don Juan. Mais qu'ai-je fait? je n'ai pas été maîtresse de me contenir.
( Elle s'^oigne. ) BON ALVAR.
Vous avez eu tort de ne pas me prévenir qu*il y avait ici du monde.
MENDOCE
Puisque c'était pour vous donner la vie, ne vous plaignez pas; si cette personne vous défend, j'ai à combattre contre deux. Cependant elle a eu tort de vous secourir ; je connais les lois de l'honneur, et votre chute étant l'effet du hasard , je vous aurais laissé relever.
DON ALVAR
J'ai deux obligations à cette dame : la première de m'avoir sauvé la vie, la seconde de l'avoir fait
aTant que je ne pusse la receTrâr de tous. Ain» , ne TOUS deraiit rien , mon courage est tout prêt à reeommencer le combat.
HENBOCB.
Il ne tient qutk tous , don AlTar.
ISABELLE. &p«t.
Que ne poîs-je appeler da secours!
HENDOCE.
On firappe. Qn'allons-nons faire?
Don ALTAR.
Que Fnn des deux meure ; le sunriTant ouTrira.
HENDOCE.
Vous aTCz raison.
ISABELLE
Non , j WTrirai d'abord pour qu'ils entrent.
HENDOCE.
rTouTrez pas.
DON ALYAB.
N'ouvrez pas.
(InbeDb oawn •! «t ntome en lorUnt par I« corr^idor q^ «aUe avec dcm Fer-
■andâ^TaloB*)
ISABELLE
Seigneur^ ces deux caraliers renient se tuer.
LE G0RRÉGID0R«
Arrêtez , madame ; les voyant ainsi combattre sous vos yeux , on voit bien que c'est vous qui êtes la cause de leur difierent.
JOURNÉE I, SCÈNE III. SgS
ISABELLE, à part.
Malheureuse ! cin voulant tes sauver je me perds.
' DON ALVAR
Je ne dois point souffrir qu'une dame à qui je dois la vie se trouve dans une position fâcheuse. D'ailleurs je n'ai à dire que la vérité : l'amour n'était pour rien dans ce duel. Je suis parent de don Juan Malech^ et j'étais venu tirer satisfaction de l'injure qu'il a reçue.
Cela est vrai : c'est par hasard que cette dame s'est trouvée chez moi.
LE CORREGIDOR
Toutes ces inimitiés devant cesser par les arrangemens qui sont déjà pris, il vaut mieux que tout se terniine sans qu'il y ait de sang versé : c'est la meilleure vengeance. Vous pouvez , mesdames , vous retirer.
ISABELLE, à part.
C'est le seul événement heureux qui m'arrive.
(Elle sort avec Inès.) DON FERNAND.
Seigneur don Juan de Mendoce , il paraît convenable à vos parens comme aux nôtres que tout finisse en famille, et qu'une heureuse alliance mette un terme à ces différends. En donnant votre main à donne Clara, qui est le phénix de Grenade, vous devenez...
MENDOCE
N'en dites pas davantage , seigneur don Fernand
de Valop; je vois à cette union de graves inconvéniens. Si donne Clara est un phénix, qu'elle demeure en Arabie ; les montagnes de la Castille ne conviennent pas à cette merveille , et mes parens auraient dû savoir que les hommes comme moi y ne se marieilt pas pour raccommoder Thonneur des autres, qu'il ne convient pas de mêler le sang des Mendoces à celui des Malechs , et que ces deuj: noms réunis ne vont pas bien ensemble ^'^\
DON FERNAND
Don Juan Malech est un homme...
MENDOCE
Comme vous.
DON FERNAND
Oui, comme moi, puisqu'il descend comme moi des rois de Grenade , et que , comme les miens , ses ancêtres ont tous porté la couronne.
MENDOCE
Eh bien , sans être rois , les miens valurent mieux que des rois , car ils étaient bergers dans les Asturies ^'^\
DON ALVAR
Tout ce que dira sur ce sujet don Fernand de Valor, je suis prêt à le soutenir l'épée à la main.
LE GORRÉGIDOR.
Ici le magistrat doit cesser ses fonctions ; je sais être cavalier quand il faut l'être, et j'étais Zugniga en Castille avant d'être corrégidor à Grenade ; ainsi, déposant cette vare ^^•^, où et quand vous le désirerez, vous me trouverez à côté de don Juan.
un DOMESTIQUE.
Il arrlre dn monde.
LE CORRÉGIDOR
Contenons-nous : je reprends l'autorité de mon office. Don Juan^ tous demeurerez dans ce château.
MENDOCE
J'obéirai à vos ordres.
LE CORRÉGIDOR
Vous , seigneurs, sortez de cette enceinte.
' MENDOCE
Et; si vous avez quelque satisfaction à exiger...
LE CORRÉGIDOR
Vous nous trouverez , don Juan et moi...
MENDOCE
Au lieu que vous choisirez. . •
LE CORRÉGIDOR
Avec l'épëe et le mianteau seulement.
(D sort avec Mendoee.) DON FERNAND, àlui-«i«me.
Et mon honneur peut supporter ce traitement !
DON ALVARfèloi-inéme.
Et mon courage souffrirait ces insultes !
DON FERNAND
Et c'est parce que je suis devenu chrétien qu'on ose me faire cet affront I
DON ALVAR
Et parce que j'ai embrassé leur loi , personne ne 1 Tiendra à mon aide !
DON FERNAND
Vive Dieu ! c'est lâcheté de ne pas chercher la yengeance.
DON ALYAR.
Vive Dieu! c'est être infâme de laisser cette insolence impunie.
DON FERNAND
Que le ciel m'offre l'occasion...
DON ALVAR
Que le hasard me favorise...
DON FERNAND
S'il daigne répondre à mes vœux...
DON ALVAR
S'il m'offre une chance honorable...
DON FERNAND
Je saurai montrer à l'Espagne •••
DON ALVAR
L'Espagne pleurera long-temps...
La force des bras des Valors. »
DON ALVAR
De la puissance de l'épée des Tuzanis.
DON FERNAND
Vous m'avez entendu ?
JOURNÉE I, SCENE IIL 399
DON ALVAR
Oui,
DON FERNAND
Que notre bouche se taise > et que les bras commencexit à s'expliquer.
DON ALVAR
Et qui vous dit de ne pas commencer ?
( 111 sortent.)
FIN DE LA PREMIÈRE JOURNEE
4oo LE SIÈGE DE L*ALPUJARRA,
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JOiJRNÉE DEUXIÈME