CHOEUR DE MUSICIENS
Des que je vous aperçoi , Mon coeur vous sent disparaître; On voit bien que c'est pour moi Que le destin vous fit naître.
(Les instrumens continuent a jouer Tair pendant le dialogue auirant. ) MALËHA, à elle-même.
Combien je souffre d'avoir entendu ces chants!
TUZÂMI, de même.
Quel sinistre présage m'offre ce couplet !
JOURNÉE II, SCÈNE II. 4i5
MALÉUA.
Au moment où mon père Tient conclure mon mariage*
TDZANI;
Au moment où l'amour s'apprête à couronner mes feux....
MALÉHA.
Bonheur que j'espérais; écoutez*
TCZANI.
Écoutez^ désirs impatiens,...
CHOEUR
Des que je tous aperçoî , Mon cœur vous sent disparaître; On voit bien que c'est pour moi Que le destin vous fît naître.
MALEGH, à Aben-Humeya.
L'amour se plaît à mêler ses jeux aux jeux san^ glans de Mars ; et je viens , sire , te prévenir que Maléha va recevoir de ma main l'époux que son cœur a choisi.
ABEN-HUMÉYA.
Qui est assez heureux pour l'obtenir?
MALECH.
Sire, Tuzani, ton beau-frère.
ABEN-HUMEYA.
Je suis bien aise que ta prudence ait approuvé leurs feux. Ils n'auraient pu vivre l'un sans l'autre^ Qu'ils approchent.
MALÉHA.
Je tombe, sire, à tes pieds.r
4i6 LE SIÈGE DE L'ALPUJARRA,
TUZANI.
Accorde-moi Thonneur de baiser ta main.
ABEN-HUMÉYA.
Venez dans mes bras ^ mes amis ; et puisque d'après la sainte loi de l'Alcoran , dont nous avons repris l'obseryance^ la seule cérémonie du mariage est la délivrance des arrhes, je veux que Tuzani les donne sous mes yeux à la divine Maléha.
TUZANI.
Ce que je puis t'offrir est peu pour toi ; il n'est rien qui ne cède à ton éclat; et en présentant au soleil de ma vie des diamans, je ne fais que te rendre ce qui t'appartient. Voici un Cupidon armé de ses flèches : même formé de diamans, Cupidon cède toujours à ton pouvoir. Ces perles de l'Orient sont les larmes de l'Aurore ; elle ne les regrettera pas lorsqu'elle t'en verra parée. Cet aigle d'émeraudes indique par sa couleur mon espérance ; l'aigle seul a le droit de regarder le soleil. Ce clou de rubis servira à retenir tes cheveux d'or : je n'en ai plus besoin; pour moi la fortune a fixé sa roue. Ce souvenir.... Mais, non , ne le prends pas; j'espère que tu conserveras mon souvenir sans que je te le donne.
MALÉHA.
J'accepte les arrhes, Tuzani ; et, reconnaissante de ton amour, je te promets de les garder jusqu'à la mort.
LIDORE.
Reçois, mon amie, mes félicitations de cette union. ( jé part, ) Elle aggrave encore mon mal.
JOURNÉE II, SCÈNE II. 4ij
MÂLÉHA:
Allons^ que l'union de vos mains soit le gage de celle de vos âmes.
TUZÂNI, AMalecfe^
Tu me vois à tes pieds.
MALÉHA, iTaiani.
Tes bras vont m'enchaîner à jamais.
TUZANI ET MALÉHA, ensemble.
Je suis au comble de mes vœux.
(Au moment où ils se donnent les mains, on enUnd le bruit da tambour.)
TOUS
ciel ! qu'entends-je ?
MALÉHA.
C'est le bruit des caisses espagnoles qui fait retentir ces rochers; ce ne sont point nos tambours.
TUZANI.
Fut-il un malheur égal au mien ?
ABEIÏ-HUMÉYA.
Suspendez les fétes^ jusqu'à cie que nous sachions ce qui se passe de nouveau.
TUZANI.
Ne le devines-tu pas , sire ? Qu y aurait-il de plus nouveau, de plus étrange, que mon bonheur? Au moment où le soleil commençait à éclairer ma bonne fortune, les armes de l'Espagnol viennent écKpser ses rayons.
ToM» II. Caldéron. HJ
4i8 LE SIÈGE DE L'ÂLPU JARKA ,
( AIcouscous entre arec une besace.)
ALGOUSCOUS, à Aben-Httmeya«
Grâces h Mahomet et Allah ^ me voilà à tes pieds.
TDZANI.
Où étais-tu, AIcouscous?
ALCOUSCOUS.
Enfin , être tous réunis.
ABEN-HDMEYA.
Que t'est-il arrivé?
ALCODSCOUS.
Aujourd'hui être à mon poste, et arriver comm^ par la poste, un Espagnol qui me prendre parderrière. Eux être trois, et me conduire à don Juan; moi feindre le crétin, dire croire eja Dieu: eux laisser la vie à AIcouscous, et mfoi rester captif du soldat qui ne s'en vantera pas. Lui se cacher de ses camarades , et demander à moi en secret le chemin de l'Alpojarra ; moi tout prêt à le conduire; et quand me trouver en assez mauvais chemin , prendre mes jambes à mon cou , grimper sur les rochers , et laisser lui sans esclave et sans déjeuner : les voilà. Lui vouloir me suivre, mais frères à moi arriver, et moi détaler, et venir te dire que je laisse tout près don Juan d'Autruche , avec le marquis de Mont-de-Chair, celui de La Belette , et celui qui dompte les soldats les plus phlegmatiques , don Lope de Figue-ronde, et Sanche-FIIabile avec lui ^"\ Tous vont arriver contre loi, dans l'Alpojarra ; ainsi , ta majesté , tiens-toi sur tes gardes.
AB£N-HUB(ÉYA.
Tes discours enflamment encore plus mon courage.
LIDORE.
Déjà sur le revers de cette haute montagne^ derrière laquelle le soleil va cacher son éclat ^ on voit confusément descendre les escadrons armes qui foulent notre territoire.
MALECH.
Grenade a employé toutes ses ressources pour réunir des troupes contre nous.
ABEN-HUMEITA.
Le monde, et plusieurs mondes, seraient peu pour nous vaincre , lors même que celui à qui est donnée la charge de soumettre cet inextricable labyrinthe de rochers et de verdure, serait le fils de Mars ^^^^ comme il est celui de Charles Quint. Ils ont beau couvrir d'apprêts militaires tout ce qu'embrasse notre immense horizon , ces vallons seront leurs tombeaux , ces rochers seront leurs monumens. Et puisque des circonstances favorables nous offrent l'occasion de les combattre, qu'ils nous trouvent sous les armes , prêts à résister à tous leurs efforts. Ainsi, que chacun retourne à son poste. Toi, Malech , à Galère; toi, Tuzani, àGabia ; je resterai à Berja. Que celui sur qui Allah fera tomber la première impétuosité des infidèles, compte sur la protection d'Allah , dont nous défendons la cause , et sur les prompts secours que je m'empresserai de réunir. Brave Tuzani, mon frère, retourne à Gabia ; nous fêterons avec plus de joie le bonheur que
4ao LE SIÈGE DE L'ALPUJARRA,
te réserve Famour, lorsque notre valeur nous aim
donné la victoire (A).
(Ib sortent tous, oxcepttf MalAa, Béat ris et Tuiani.) MALEHA, sans chanter (**).
Que l'on ne demande pas , Trop fugitive allégresse Pour qui sont lesTaux appas De votre rapide ivresse?
TUZANI.
Des que je vous aperçoi Mon cœur vous sent disparaître; On voit bien que c'est pour moi Que le destin vous fit naître.
MALEHA.
Félicités trompeuses^ qui expirez avant de voir le jourj
TUZANI.
Roses flétries avant d'être écloses ,
MALEHA.^
Si vous cédez au plus léger souffle du sort^
TUZANI.
Ne dites point que vous donnez le bonheur;
MALEHA.
Hélas! on ne peut voua posséder.
TUZANL
' Et vous n'accordez qu'un instant d^une Jugitive allégresse.
MALEHA.
Joies des malheureux , vous êtes le fruit éteint dans son germe ^ puisque vous disparaissez avant
qu'il ait pu vous saisir. Sans doute , lorsque vous m'avez flatte'e, c'était par erreur j le sort vous des^ tinait à rendre heureux un autre : pourquoi vous montrer à moi? pourquoi m'offrir les appas de votre rapide ivresse ?
TUZANI.
A peine l'espérance m'avait-elle réjoui, qu'elle s'est évanouie comme la fleur du matin. J'étais hier dans le délire de la joie, je succombe aujourd'hui au délire de la tristesse : hier mon cœur, était rempli de bonheur, il s'enivrait de l'espoir de ses félicités , et déjà il les sent disparaître.
uàleha.
On vous donne le nom de plaisir, et vous me faites sentir mieux ma peine.
TUZANI.
Un seul moment de disgrâce, détruit tout le bonheur que vous m'aviez donné.
MALÉHA.
On vous reconnaît à la lenteur avec laquelle Vous venez.
TUZANI.
A la rapidité de votre fuite.
MALÉHA.
Votre peu de durée montre assez que c'était pour moi que Is destin swusfit naître.
TDZANI.
Chère Maléha , je ne sais si j^oserai l'adresser la parole. Hélas ! au moment où l'amour m'offrait la plus douce victoire, le cours de mon bonheur
s^arrête de nouveau. Je me tairai , car ma bouche est impuissante pour t'exprimer les sentimens qui déchirent mon cœur.
UALÉHà.
Garde le silence , ami; aussi bien, saisie de mes maux , il me serait impossible de t'ëcouter : mon esprit, trop occupe par les souffrances de mon âme, ne porterait qu'à peine son attention , même à tes discours. Hëlas! nos infortunes sont si grandes, que , nous refusant jusqu'à la plus légère consolation y icomme elles t'empêchent de me parler, elles m'empêchent de t'entendre.
TUZANI.
Le roi m'envoie à Gabia lorsque tu restes à Galère ; et l'amour, dans sa lutte arec l'honneur, cède en gémissant à sa puissance. Sois heureuse et tranquille , mon adorable épouse; et fasse le ciel que les efforts des ennemis qui nous menacent, se tournent contre Gabia, et qu'ils ne t'alarment pas dans ta retraite !
MALÉHA.
Je ne pourrai donc pas te voir jusqu'à la fin de la campagne ?
TUZANI.
Que dis-tu? La distance de deux lieues qui sépare ces deux places , est-elle donc si grande que mon amour ne puisse les franchir chaque nuit ?
MALEHA.
Je sens à ma tendresse que des obstacles plus forts encore pourraient ne pas t'arrêter. Tpus les soirs , mon ami, je t'attendrai à la poterne.
TUZANI.
Et moi^ sûr de ton amour, j'irai tous les soirs y voir celle que j'adore. Adieu. Que cet embrassement soit le sceau de nos promesses.
(On entend le tambour.) MALÉHA.
Les bruits de guerre te rappellent aux armes.
TUZANI.
Quel malheur !
MALÉHA.
Quel chagrin! Et Ces. donc là aimer?
TUZANI.
C'est mourir.
MALÉHA.
Hélas ! l'amour n'est qu'une pénible mort !
(Elle sort d*un côté , Tustni de IVmtre. ) . , ZARA (Béitrix).
Puisque nous sommes restés seuls , approche , Alcouscous.
ALCOUSGOUS.
Zara , demander le bissac ou moi ?
ZARA
Toujours bouffon, lorsque chacun gémit. Allons, viens.
ALCOUSGOUS.
La politesse être pour moi ou pour le bissac ?
ZARA
C'était pour toi ; mais puisque tu manques ainsi d'égards pour mon amour, il faut que je voie ce qu'il contient.
âLGOUSCOUS.
Moi dire bien , Tamour être pour le bissac.
ZARA
Voilà du cochon , et tu as tort de le porter ainsi. Voilà du vin.... ciel ! tout ce que tu as là est du poison; je neveux ni le toucher^ ni le voir. Prends-y garde, Alcouscous; tu es perdu pour toujours si tu en goûtes.
(Elle sort. ) ALCOUSCOUS seul.
Tout être du poison I Oh ! oh ! il faut le croire ; Zara le dire y et femme se connaître en venin ; et puis Zara le voir, et la gourmande n'en pas goûter; preuve de poison. Le crétin voulait faire mourir Alcouscous; mais grand prophète Mahomet me protéger, parce que moi lui offrir d'aller à la Mèche voir son jambon. ( On entend le tambour. ) Encore le patapan des caisses , et puis toute la montagne pleine de soldats! 11 faut rejoindre Tozani.... Qui veut du poison ? Poison à vendre !
(Il sort.)
"^ JOURNÉE tl, SCÈNE III. 425