SCÈNE V
Une chambre qui sert de prison.
^UZANI, ALœUSCOUS, les mains liées.
ALCOUSCOUfl.
Nous voilà seuls tous les deux, moi pouvoir parler et te demander, seigneur Tozani, ce que toi venir faire ici : tuer ou mourir ?
TUZAWr.
Tuer, et non pas mourir.
ALGOUSGOUS.
Celui qui mettre paix dans une querelle en être toujours la dupe.
TUZANI.
N'étant pour rien dans cette affaire, je ne me suis pas mis en défense ; sans cela , mille soldats ne m'auraient pas arrêté.
ALCOUSCODS.
Moi le croire; mais parier pour les mille.
46a LE SIÈGE DE L'ALFUJARRA,
TU Z INI.
Enfin , j'ai perdu l'occasion de voir l'infâme qui a pu se vanter d'avoir enlevé ces bijoux en donnant la mort à une femme.
ALCOUSCOUS.
Ce n'être pas le pire : on a mandé venir le confesseur, et comment se confesser si n'être pas chrétien?
TUZANI.
Puisque je vis encore , je veux au moins vendre cher mes derniers jours.
ALCOUSCOOS.
Toi penser encore faire quelque chose ?
TUZANI.
Tuer ce factionnaire.
ALCOUSCOUS.
Avec quelles mains?
TUZANI.
Ne pourrais-tu avec tes dents délier les cordes qui m'attachent par derrière? ensuite je saurai me servir d'un poignard caché dans ma ceinture , et qui a échappé aux recherches.
ALCOUSCOUS.
L'ouvrage n'être ni aisé ni agréable ^"^.
TUZANI.
Hâte-toi ; je prends garde qu'on ne te voie pas.
ALCOUSCOUS.
Toi être détaché; à présent toi me détacher.
TDZANL
Je ne puis maintenant , quelqu'un vient.
ALCODSCOUS.
Et ainsi rester muet et attaché.
( Un soldat conduisant Garces enchaîné. )
LE SOLDAT
Vous VOUS trouverez là avec le camarade qui a tiré avec tant de courage Fépée en votre faveur, et son domestique qui est muet. Vous les voyez.
GARGÈS.
Quoique je sois piqué de m'être laissé prendre, j'en suis satisfait à quelques égards, puisque cela me procure l'occasion de délivrer celui qui m'a sauvé la vie. Je me déclarerai plutôt coupable que de le laisser en peine. (j4u soldat. ) Y ons, mon cher, veuillez dire à don Juan de Mendoce, mon seigneur, que je suis ici en prison ; qu'il me fasse l'honneur et la grâce de venir me voir pour demander ma vie au prince don Juan d'Autriche : mes services sont assez grands pour avoir mérité cette faveur.
LE SOLDAT
Aussitôt que j'aurai fini ma faction , j'irai le lui dire.
TUZANIi iAIcouscoQs.
Régarde sans affectation quel est ce nouvel hôte que le factionnaire vient de conduire ici.
ALGOUSCOUS.
Moi le voir. Allah !
TUZAfll.
Qu as-tu ?
àLCOUSCOUS.
L*hoiume qui être arrivé là.. ..
TUZANI.
Eh bien ?
ALCOUSGOUS.
Moi être rempli d^horreur...
TUZAHI.
Achêre.
ALCOUSCODS.
Moi 9 moorir de peur.
TVrAHI.
KiivMpie lot*
ALCOUSCODS.
Il Mrt Hmnoie crétin , mon maître, & qui moi T^r le pown. Ami-être lui saroir qu etra ici,
m^iis jsanier loi^ovfs Baa figure; si loi me voir^ ne ïirrà pas le Ti»çe.
Sans me cw am iitr», et suas que je tous eusse ja- <^€ utile « votre epèe ma donné la vie ; tous !Qi^nt^ ^vmiKîoa le su aj&cts de tous Toir ainsi, et M K" p^u^ais me owfci>cJer de me trouTer en prison , ^v !a(^^*ftiî . ^i^'T IWtu! parce que j*espère que je tous
TTlA^l
ALGOUSCOUS, àpart.
Lui être prisonnier et l'homme de la querelle. Moi ne l'avoir pas reconnu à cause de l'empressement à me battre.
GARCÈS.
Que cette arrestation ne vous mette pas en peine , cavalier; je vous ai une telle obligation^ que je sacrifierais ma vie plutôt que de souffrir que vous payassiez de la vôtre un délit que j'ai seul commis.
TUZANI.
Je puis l'attendre de votre loyauté. Au reste, ce n'est pas ma captivité qui m'inquiète : ce qui me i^che le plus , en vérité , c'est que vous êtes la cause que j'ai perdu l'occasion d'accomplir le dessein qui ,m'a conduit dans ce pays.
■j ^ LE SOLDAT.
^ Vous ne risquez la mort ni l'un ni l'autre. J'ai (I toujours entendu dire , et vous le savez sans doute mieux que moi, que dans une aventure pareille, B lorsqu'on trouve plusieurs complices et qu'il n'y a qu'un mort , lorsque l'événement n'est point le résultat d'une trahison, on ne prend qu'un des accusés, le plus laid, et c'est lui que l'on fait mourir.
m ALGOUSGOUS, àpart.
* Puisse crever qui dit telle chose!
LE 50LDAT.
Ainsi, sur les trois, c'est le muet qui mourra.
"^ (Il •on.)
TOM. II. CaUéron, 3o
ALC0USC0U8,èp«rt.
Cela être clair ! comme si moi être le plus laid du monde !
GARGÈS.
Vous m'avez déjà tant oblige, que j'espère que vous m'accorderez une nouvelle grâce.
ALC0U8C0US, ipwt.
Le plus laid devoir mourir I
GARGÈS.
Veuillez me dire à qui je dois la vie.
TUZANI.
Je ne suis qu'un soldat , qui suis venu £âre cette campagne en volontaire, uniquement poHr chercker un homme à qui j'ai affaire. Voilà ce qui m'a conduit à Farmëe.
ALGOUSGOUS,èpart.
Le plus laid devoir mourir !
GARGÈS.
Je pourrais peut-être vous donner quelques rcnseignemens, je connais beaucoup de monde. Corn-' ment se nomme votre homme ?
TOZANI.
Je ne sais.
GARGÈS.
Dans quel terce sert-il?
TUZANI.
Je ne sais.
Quelle est sa figure ? quelle est sa taille ?
^ JOURNÉE m , SCÈNE V. 467
ak Je ne sais.
GARCÈS.
11 VOUS sera vraiment aisé de le découvrir, si •j vous ne connaissez son nom, son signalement, ni le corps dans lequel il sert.
TDZANl.
Eh bien ! sans savoir un mot de tout cela, j aï été ^ déjà au moment de le trouver.
GA.RCÈS.
Ce ne sont pas des énigmes faciles à deviner que
les vôtres. Mais n'ayez point de souci : son altesse
■t m'accordera la vie ; j'en suis sûr. Elle m'a des obli-
€ gâtions , et des obligations telles , que sans moi elle
■ ne serait pas entrée dans Galère. Nous serons libres,
nous pourrons ensemble retrouver l'occasion que
vous avez perdue ; et, reconnaissant de vos bontés ,
vous me verrez à vos côtés , vive Dieu I pour le bien
et pour le mal.
C'est donc vous qui êtes entré le premier à Galère.
GARCES
Plùt au ciel que ce ne fût pas moi !
TUZkTHh
Comment? cette action vous a couvert de gloire.
GARCES
Depuis le moment fatal où j'y ai mis le pied , je ne sais quelle funeste influence, quel sort rigoureux, quelle étoile me poursuit; mais depuis ce jour je n'ai que du guignon. Je n'ai pas joué une chance >
je n'ai pas entrepris une chose ^ qui ne m'ait mal
réussi.
TUZANI.
Pourquoi attribuez-vous à cette journée la cause de votre malheur?
GARCES
Que sais-je? Il vient peut-être de ce que j y ai tué une Morisque , et le ciel s'en est offensé , parce qu'en effet sa beauté était divine.
TUZANI.
Elle était aussi belle ?
GARCES
Oui.
TUZANI, è part.
Âh ! épouse adorée ! ( Haut. ) Comment cela vous arriva-t-il ?
GARCÈS.
Je vais vous le dire. Étant de garde un jour dans une forêt sombre qui empruntait à la nuit l'obscurité de ses voiles, je pris un Morisque. Je neveux pas vous dire, le récit serait trop long, comment le coquin me trompa, et me conduisit au milieu des précipices , d'où il appela à son secours les soldats de l'Alpujarra. Je fus obligé de fuir; je me cachai dans une grotte , et il suSIt de vous dire que ce fut l'entrée de la mine qui, monstre de feu, renveça le mur de la place. Ce fut moi qui indiquai cette caverne à don Juan d'Autriche , moi qui fus de garde à la mine pendant la nuit, moi qui défendis l'entrée de la brèche jusqu'à l'arrivée des troupes , et moi enfin qui , tel que la salamandre , pénétrai
au milieu des flammes ju|qu'à une maison qui sans doute était ta place d'armes des assiégés , puisque leur plus grande force y était réunie.... Quavezvous ? il semble que mon récit vous fatigue , que vous Fécoutez avec peine ?
TCZANI. ,.
Y Ce n'est rien ; j'étais un moment distrait par nies P ehagrins.
GARCES
J'arrivai enfin ^ plein 4'audap^ et de fureur^ au premier but de mes désirs^ 4 la maison ou plutôt au palais de Malech , en même temp^ qUç don Lope de Figueroa , l'honneur et la gloire de sa patrie , s'était emparé de FAlcazar ^^^^ déjà environné de .flàm? mes. Le gouverneur fut tué. Moi^ qui, tout en cheri chant la gloire, ne négligeais pas le butin, qx^oique le profit et l'honneur se trouvent rarement ensemble, je parcourus toutes les salles, et parvins enfin à une petite pièce , dernière retraite de l'Africaine la plus belle que mes yeux aient jamais vue. Que ne puis-je vous la peindre! Mais ce n'est pas le moment de faire des portraits. Confuse et troublée de me voir, comme si les courtines d'un lit étaient les Courtines d'une place , elle chercha à s y réfugier... Qu'est-ce donc , des larmes roulent dans vos yeux ? \ous êtes pâle et sans couleur. »
TUZàKI.
Votre récit me rappelle des circonstances de mes malheurs qui ressemblant à cet événement.
GARCES
Allons, soyez tranquille ; si vous êtes affligé d'à-
voir perdu roocasion que yous attendiez^ elle se représentera : en la cherchant an peut la trouver.
rvzkVh Oui : Vous ayez bien raison. Veuillez poursuiTre.
GARCES
Je la joignis aisément : elle était couverte de tant de parures, ornée de tant de bijoux , qu'il semblait qu'elle attendît son amant , et qu'elle s'apprêtât pour rhymen et non pour le tombeau. Voyant tant de beauté, je voulus lui acciM-der la rie , pourvu que ses bontés fussent caution de sa rançon. A peine je lui prenais la main , qu'elle s'écria : er chrétien, si c'est l'ardeur du gain qui t'attire dans ces lieux, car l'acier d'un guerrier serait souillé du sang d'une femme , que ces bijoux satisfassent ta soif des richesses , et laisse intacte la pureté d'un sein où sont renfermés des mystères que lui-même ne comprend pas encore, m Je voulus employer la force...
TUZANI, ^gartf.
Arrête! arrête! que fais-tu? n'approche pas.... ( Revenant à lui. ) Que dis-je ? mes chagrins me font perdre le sens et entraînent mes paroles. Continuezi de grâce; votre récit distraira d'autant plus mes ennuis , que c'est une affaire qui m'est tout-à-fait étrangère. ( jà part. ) Plût au ciel ! maintenant je le hais encore plus amant que meurtrier.
GARCÈS.
Elle poussa des cris pour défendre sa vie et son honneur. Voyant que d'autres soldats venaient, que j'avais perdu l'un des prix de mon audace, je vou-
lus du moins conseryer l'autre^ et ne rien avoir à partager avec ceux qui étaient près d'entrer. Ainsi ^ mon amour se changeant en vengeance ^ passant d'un extrême à l'autre y entraîné par je ne sais quelle iîirie qui égara mon bras ( c'est une infamie même de le dire ) , abandonnant un ciel de lis et de roses pour m'emparer de quelques bijoux et d'un collier de perles^ je lui perçai le sein.
TOZANI.
Est-ce ainsi que fut porté le coup de poignard ?
(Il poignarde Gircès.) GARCES.
Je me meurs»
ALGODSGOUS.
Autant de fait.
TUZAJ9I.
Meurs y traître !
GARGÈS.
C'est toi qui me tues ?
TUZANI.
Oui , cette beauté assassinée ^ cette rose eâfeuillée^ était l'âme de ma vie : sa mémoire est encore la vie de mon âme. C'est toi que je cherchais ; c'est toi que me faisait suivre , jusque d^ns le camp ennemi , l'espérance de venger son malheur et mon amour.
GARGèS.
Ah ! ... tu m'as frappé sans armes ^ en trahison.
TUZANI.
Les lois du point d'honneur ne sont point de sai-
son lorsqu'on punit un assassinat. Don AIv^arTnza-
ni , son ëpoux , est celui qui te tue.
(U le fnipp« encore») ALCOUSCOUS.
Et moi , chien de chrétien , être Alcouscous , et t'ayoir enlevé le bissac dans la montagne.
GARCÈS.
Pourquoi me donnais-tu la yie si tu devais me tuer? Sentinelle , à laide ! au secours !••• je meurs.
(n meurt.) (Don Jean de Mcndoce entre a^ec des aoldaU. )
MENDOCE
Quels sont ces cris ? Entrons , je reconnais la voix de Garces qui m'avait envoyé appeler... Que vois-je!
TUZâNI, enlevant Téptfe d'un soldat.
Donne-moi cette épee. ( j4 Mendoce. ) Seigneur don Juan de Mendoce^ si vous êtes siirpris de me voir^ reconnaissez Tuzani qu'on nomme le foudre de l'Alpujarra. Je suis venu pour venger la mort d'une beauté parfaite ; celui-là aime faiblement qui ne venge pas ce qu'il aime. Dans une circonstance différente j'ai été vous chercher dans une autre prison ^ où , avec des succès égaux , nous mesurâmes nos épées corps à corps. Si c'est vous qui venez me provoquer dans celle-ci , vous pouviez venir seul, un cavalier tel que vous suflisait ; si c'est le hasard qui vous conduit , un cœur noble doit défendre le malheur arrivé pour une noble cause. Protégez ma sortie.
MENDOCE
Dans une occasion si extraordinaire je serais bieu
JOUHNÉE III, SCÈNE V. 4^3
lise , Tuzani , que mon devoir et ma réputation me permissent de soutenir votre rétraite. Mais je ne 3uis manquer au service du roi, et pour son service rous devez mourir, puisqu'on vous trouve dans son
irmëe. Le premier je vais...
Si VOUS me fermez le passage , mon épëe me Toumra.
( n M liât arec les loIdaU. ) UN SOLDAT.
Je suis mort !