DON JUAN, DON FÉLIX, DON PÈDRE
HERNAND.
Que faites- vous ici, don Juan ?
DON JUAN
Je vous attends pour savoir oii vous voulez aller entendre la messe. (Bas. ) Ne sortons pas d'ici.
DON PÈDRE
Je disais la même chose. Nous irons où vous voudrez. ( Bas. ) Ne bougeons pas de cette place.
DON FÉLIX, à part.
Il est facile d'obéir à la fois à deux personnes qui ordonnent la même chose. (Haut.) Vous autres,
messieurs les amoureux , vous imaginez sans doute ]ue vous n'avez qu'à aller chacun chercher sa ielle, et m'emmener pour être le témoin de vos imours : mais , vive Dieu ! il n'en sera pas ainsi ; ît, pour aujourd'hui^ c'est moi qui vous conduirai. Je veux être amoureux à mon tour; et ainsi , jusqu'à ce que mes belles voisines soient sorties^ jusqu'à ce que nous les ayons suivies , et que j'aie décidé quelle est celle à qui je dois faire la cour, vous ne me ^itterez pas. Je vous l'ai déjà dit , il faut que j'aime toujours la femme qui se trouve le plus à portée.^
DON PÈDRE
A la bonne heure.
DON JUAN
y y consens aussi.
DON PÈDRE, bM&donF^Iix.
^ Vous ne pouviez pas, avec plus d'esprit, donner «change à don Juan.
DON JCâN, bas à don F^x.
Vous avez habilement caché mes peines à don èdre.
DON FÉLIX, k part.
Je ne le fais que pour savoir s'ils sont amoureux ^ la même, et si c'est elle... Mais, taisons-nous; la tenté arrive à présent un peu tard pour m'as- !lrvir ^^>.
DON JUAN
Je crois qu'il sort quelqu'un.
DON PEDRE.
Éfie n'est qu'un domestique , qui sans doute attend ■I maître.
82 GARDEZ-VOUS DE L'EAU QUI DORT, gner le plaisir que j'ai eu de vous voir venir habiter ce quartier. J'aurais dû différer jusqu'à ce que j'eusse pu vous rendre mes devoirs chez vous ; mais la satisfaction que j'ai d'avoir un voisin si recommandable , ne me permet pas d'attendre plus longtemps à vous offrir mes services.
DON PÈDRE
Ce sont nos sentimens que don Félix vient d'exprimer.
DON TORRIBIO. 4 part.
Qitelles sottes cérémonies !
DON ALONZE
Je VOUS remercie de l'honneur que vous me faites; et si j'avais cru mériter de telles faveurs, j'aurais rempli un devoir bien agréable en allant moi-même chez vous. Souffrez que je vous présente mon neveu. Je veux que vous ayez en lui un serviteur ^**J. Approchez, don Torribio : ces messieurs veulent vous connaître.
DON JUAN
Vous aurez en nous des serviteurs et des amis.
DON TORRIBIO
Bien obligé à votre politesse.
DON FÉLIX
Etes-vous venu en bonne santé ?
DON TORRIBIO
Grâces au ciel, elle n'est ni bonne ni mauvaise; mais là ; là y entrelaixlée comme du jambon maigre.
DON ALONZE
J'aurai l'honneur de vous voir plus à loisir. Permettez. ...
liON FELIX.
Vous êtes le maître.
DON ALONZE
Venez, don Torribio. '
DON TORBIBIO.
Et VOUS les laissez là ?
DON ALONZE
Que voulez-vous faire ? ^ *
DON TOKRIBIO.
Je le sais bien , et j*y vais de ce pas.
DPN ALONZE.
Oàdonc?
DON TORRIBIO
A la maison.
DON ALONZE
Pourquoi?
DON T.OHaiBlO.
Pour dire à mes cousi4ie3 qu'elles aient h ne pas ïrtir de tout le jour.
DON ALONZE
Doivent-elles manquer à entendre la messe !
DON TORRIBIO
^▼ec ma généalogie elles en ont plu.s qu'il nen pour étne «de- vt«iUe6 chrétiennes.
DON ÂLOIfZE.
Allons , vous ue savez ce que vous dites. Venez, que ces messieurs ne vous entendent pas.
DOIT TORRIBIO
Si j'étais le maître, qu'elles voulussent ou non, dlci ne sortiraient pas.
( Il sort avec don Alonse. ) DON FÉLIX.
Je ne sais comment j'ai pu. • . .
DON JUAN
Quoi donc ?
DON FÉLIX
IMTem pêcher de rire en voyant le cousin.
DON PÈDRE
Quelle figure extraordinaire ?
DON JUAN
Singulière tournure pour un nouveau marie!
(Cltn, Eugénie , entrent prëc^dëes d'Otagnèt, et taiTies de Marie Nngne et de Brigitte^
HERNAND.
Enfin les voilà.
DON FÉLIX
D'ici nous pourrons les voir , comme par hasard.
CLARA
Couvre-toi de ton manteau , Eugénie ; il y a du monde dans la rue.
EUGÉNIE
Et quel crime ai-je commis , pour ne pas aller le front découvert?
OTAGNÈS.
La réponse fraternelle ne s'est pas fait attendre*
MARIE NUGNE.
Taîsez-vous ; il ne tous appartient pas de parler de ces choses.
BRIGITTE
Ni à TOUS , et tous en parlez toujours , ainsi que de beaucoup d'autres qui ne tous regardent pas da-' Tantage.
don FÉLIX, à ses amis. I
€roisons-les sans affectation.
don JUâN, i part.
Fasse le ciel qu'elle se rappelle du moins mon amour !
DON PÈDRE, JLpart.
Fasse le ciel qu'elle agrée le Toyage que j'ai fait pour la suiTre 1
GLÂRA,jiEugëDi«.
Fais donc attention ; ils se rapprochent.
EUGENIE. Elle a un mouchoir àla maio.
Hé bien ! quand ils se rapprocheraient , qu'y gagnent-ils ? ( ^ part. ) Maïs que Tois-je ? Don Juan ! Sans doute le procès qui l'éloigna de moi doit être terminé. Voici bien une autre aTcnturp! DonPèdre ! c'est la première fois que par ignorance deux riyaux jse trouTcnt amis.
DON FÉLIX, à don Juan.
Quelle est celle des deux qui tous a coûté tant de ^ peines ?
DON JOAN, àdooFëlix.
Celle qui Tient un mouchoir à la main. Mais ne tournez pas encore , pour qu'elle tie Toie pas
% OA%DEZ^\Oi:S DE L'EAr QZi DOftT, qr-e x:< i3« f^ricx:^ d'elle. Afin q«e don Pèdre ne s*aprçÛTe pâLS de mc^o trocfaie, je Tais rattcndreà î'esiise : restez arec lui.
Soyez tranqmlle. ' J dcn Pêdre, ' Qind est Tobjel
de TOÇ TOPM?
Easenîe est celle qr a nn moadioir k la main et qcî a la figure déconTerte. Xe Tons tournez pas si tftl poar la toit: qn'elie ne s aperçoÎTe pas qu'elle est lobjet de notre conTersation. Restez pour que don Joan ne soupçonne pas mon amour.
Je sais au moins une choses c*est qu*ils sont tons denx amoureux de la même.
CLAfcA.
Donne-moi ton mouchoir, ma soeur , j'êtoufie sous, mon manteau.
E^fir JèeBVvre. )
Je suis tâchée d'être Tenue deToilêe; je Tondrais, pas qu'ils ne m'eussent pas Tue.
DOS FtLIX-
Je puis saToirqoelIeest celle qu'ils adorent, puisque je connais à présent le nom et le signalement ^''^
CLARA
Ne te retourne pas pour regarder.
EUGÉNIE
Jésus : quelle humeur! il est dommage, ayant eette
JOURNÉE II, SCÈNE lï. 87
lisposition à te fâcher de tout , que tu ne sois pas ma belle-mère.
( Elles to][;lent. ) DON FÉLIX.
Que j'ai souffert de la reconnaître ! Quel que soit mon souci de voir mes amis engagés dans une rivalité qui peut finir par une querelle, ma peine s^augmente encore en pensant que c'est celle qui , bien que l'autre soit belle aussi , me plut davantage lorsque je les vis hier à leur fenêtre. Mais ce n'est pas l'essentiel ; je remplirai mon devoir, et mon honneur fera taire mon amour. Je dois d'abord empêcher qu'il n'y ait entre mes amis aucun éclaircissement, jusqu'à ce que j'aie trouvé un moyen de prévenir l'éclat qu'ils pourraient faire.
{ Il sort avec Hernand. — Don Torribio et don Alunze entrent. )
DON ALONZE
Pourquoi revenez- vous?
Et pourquoi voulez- vous que je revienne, de par tous les diables! sinon, pour voir si ces hommes sont encore là, et en balayer la rue si je les y trouve?
DON ALONZE
Eh bon Dieu ! que vous importe ?
DON TORRIBfO.
Ce qui importe à tout gentilhomme , qu'il n'y ait point de galans là où il a des cousines.
DOK ALONZE.
Jamais je n'ai vu telle folie. A Madrid pei^oniie ne fait attention aux gens qui se promènent dans la rue. .. ■■.■ i
DON TORRIBIO
Eh bien , j'y fais attention , moi.
DON ALONZE
Mais enfin, pour quelle raison?
DON TORRIBIO
Far la raison que j'y fais attention»
DON ALONZE
Au reste y ils sont partis; et vous ne voyez per-* sonne.
DON TORRIBIO
Ils ont bien fait , car je venais déterminé,
El que voulie^i-vous faire ?
DON TORRIBIO
Essayer seulement si mon espadon coupait les chapeaux de castor , aussi-bien que les toques de laine de mon pays.
DON ALONZE
Mais quelle crainte avez-vous qui vous porte à ces extrémités ?
DON TORRIBIO
Jai beaucoup à craindre, et je n'ai peur de rien; mais depuis que j'ai vu ces deux astres , mes deux cousines, j'ai tant d*amour pour Eugénie, que je suis jaloux , même des hommes.
DON ALONZE
Malgré l'humeur que me donnent vos folies , je suis bien aise de voir que vous veuiliiez commencer par être amant avant de devenir époux. Soyek ce-
t raisonnable ; un homme ne doit point être ie sa femme.
DON TORRIBIO
ez-vous qu'il le soit de celle du cure' ?
DON ALONZE
lom de Dieu 9 cessez de me dire des extraya- ; qu'il vous suffise de savoir que, si vous préugënie, Eugénie sera votre femme. ( A part ) i que je désirais.
méfait passer l'ennui que Ine donne le rei ces fainéans qui reviennent faire la converins notre rue.
( DoD F^liz et âon Juan paraissent au fond du tlië&tre )
DON ALONZE
lis m'occuper sur-le-champ de faire venir les $esj venez, je veux être le. premier qui anà ma fille le choix qu'a fait d'elle votre
DON TORRIBIO
)re un mot. Ne faut-il pas faire venir la disle Rome?
DON ALONZE
3 doute.
DON TORRIBIO
>rès cela, ne pourrait-on pas abréger ?
DON ALONZE
quelle manière ?
DON TORRIBIO
le sais bien.
cjo GARDEZ-VOUS DE L'EAU QUI DORT,
DO!ï ALONZB.
Expliquez-vous.
DON TORRIBIO
En nous mariant d'abord, et en envoyant chercher à la fois la dispense de ce qu'il y aurait à' faire el Fabsolution de ce qui se trouverait fait.
(Ik sortent.) DOIS FÉLIX.
Je vous remercie de votre confiance.
DON JUAN
J'ai vu, lorsqu'elle m'a aperçu, un léger changement sur sa figure, et cela me conduit à espérer qu'il n'y a point eu de changement dans son cœur. Et ainsi , puisque mon bonheur m'a amené ici où l'amour le plus pur est protégé par la plus sincère amitié, il faut que vous fassiez quelque chose pour moi. Vous avez commencé à vous lier avec son père: continuez, je vous prie , afin qu'ayant entrée dans sa maison , vous puissiez me fournir l'occasion de lui écrire , de la voir, de lui parler.
DON FÉLIX, k part.
Me voilà placé dans une jolie situation ! Si dans cette circonstance je sers un ami, je trahis la confiance d'un autre.
DON JUAN
Vous ne me répondf^ pas.
DON FÉLÎX.
Que vous dirais-je? Je ne suis point homme, mon cher don Juan, à surprendre la confiance d'un père pour le tromper.
DON JU AN
Vous, que je croyais mon meilleur ami !..•
( Don Pèdre entre. )
I>ON PÈDRE
|)on Félix ! si mon amour....
DON FÉLIX, à part.
Il faut que je l'arrête. ( Haut. ) Vous êtes venu à propos ; vous continuerez ensuite ce que vous avez à me dire, mais je veux qu'auparavant vous soyez juge d'un différent qu'il y a entre nous, {jé part. ) Je m'expliquerai ainsi avec tous les deux.
DON PÈDRE
De quoi s'agit-il?
DON FÉLIX
Si un intime ami vous priait de vous lier avec une personne respectable ^ pour que cette nouvelle intimité vous fournit des moyens de favoriser l'amour qu'il éprouve , le feriez- vous ?
DON PÈDRE
Je le ferais.
DON FÉLIX
Moi je ne le ferais pas.
DON PÈDRE
Pourquoi ?
Parce que je vois de la déloyauté dans cette conduite. Lorsque je voudrais gagner par trahison l'amitié de cette personne, ou je réussirais ou non : si je ne l'obtenais pas, je ne servirais en rien mon aini; si je l'obtenais je serais coupable, parce que
99 GARDEZ-VOUS DE L'EAU QUI DORT, celui qui y séduit par mes fausses dëmonstratioiis , m'aurait accordé sa confiance^ serait déjàmoa ami; et pourrais-je me conduire comme un ennemi envers celui qui se livre à moi sous un anssi saint caractère? Ainsi ^ ou mes démarches seraient inutiles^ ou elles m'engageraient à une trahison.
DON PEDRE.
Puisque telle est votre opinion , il ne me reste rien, à vous dire.
i.IlMrt.) DOW JUAN.
A moi non plus, (^par^.) H faudra que je cherche un autre moyen.
( Il sort. ) DON FÉLIX
A-t-on vu un malheur pareil? U ne me suffira point de ne pas aimer pour être libre de toutes les impertinences de Tamour. Que ferai-je entre ca deux amis qui l'un et l'autre ont mis en moi leur confiance? si près de leur maîtresse ^ comment trouver un moyen d'empêcher qu'ils ne s'expliquent? comment pourrai-je m'en tirer? Je n'en sais rien. Vive Dieu ! il faut recourir aux femmes ; ce sont elles qui^ dans toutes les occasions^ augmentent ou aplanissent les difficultés. Mais comment oserai-je parler de choses aussi délicates à une demoiselle honnête et bien née? Comment pourrai-je lui dire que je connais ses secrets ^ et lui demander face à face si elle aime ou si elle n'aime pas ? Une lettre pourra me débarrasser de cette peine, car celui qui, pour sauver l'honneur d'une femme , l'avertit du péril qu'elle court , ne peut offenser son honneur. Mais cette lettre^ par quelle ruse la ferai-^je par-
enir? Je tronYerai bien quelque moyen de la re- (lettre, sans me confier à personne ni redouter d'inliscrétion. Allons, je suis décidé : en prenant le iû à témoin que si je m'aventure dans cette intrigue , c'est pour sauver deux amis d'une situation plus périlleuse.
(lUort.)