SCÈNE III
Cbmbre d'Eugénie et de Clara y dans la maison de don Alonze.
a ARA, EUGÉNIE, MARIE NUGNE, BRIGITTE.
CLARA
Pliez ce m'anteau , Marie Nugne.Que ne pouvons- Ions avoir uji chapelain dans la maison pour être bpeDsées de sortir, et ne pas aller dans de telles bulesl
EUGÉNIE
% j'étais de bonne humeur, je te répondrais : Que ne pouvons-nous avoir dix lieues à faire pour aller i l'église , afin de voir et de courir davantage !
MARIE NUGNE.
Je suis de l'avis de l'aînée.
BRIGITTE
Je m'en tiens à celui de la cadette.
^ MARIE NUGNE.
ig. Pourquoi?
j^ BRIGITTE.
Parce que je n'ai pas vu en ma vicf une seule
de ces scrupuleuses qui ne fit des sottises à la première occasion.
( Don AloDBO et don Torribio paraif «eut aa fond du tbéâtre. )
DON ALONZE
Âttendez-moi dans votre appartement. Je vais lui parler.
( Il s'avance. ) DON TORRIBIO.
Oui, mon oncle, (ji part.) Je vais me cacher pour entendre ce qu elle répondra.
( Il se cacke. ) DON ÂLONZE, à part.
C'est un singulier bonheur qu'il ait choisi Ëugé* nie. Qull l'emmène dans la montagne. Ce dont j'ai le moins besoin à Madrid, c'est d'une fille d'esprit, rhétoricienne, poëte, et qui pis est jeune et jolie. ^Haut.) Je viens te parler, E^énie; tu peux rester Clara. {4 Eugénie.) J'ai à te féliciter, (à Clara )^ à te témoigner des regrets.
EUGÉNIE
A moi des félicitations , mon père?
CLARA
A moi des condoléances?
DON ALONZE
L'un et l'autre.
TOUTES DEUX
Pourquoi donc?
DON ALONZE
Ce sont des contrastes de l'amour. Don Torribio m'a témoigné combien il désire d'obtenir la main d'Eugénie ; et quoique je dusse , puisque tu es l'aînée , Clara, t' établir la première, je dois cédera
JOURNÉE m, SCÈNE HI, 95
son choix, et je vous témoigne , à toi le plaisir ^ -d toila peine que j'éprouve en voyant que tu deviens, {à Eugénie) Eugénie, (à Clara) Clara, que tu cesses d'être , la première de notre maison.
CLARA
Quelle que soit cette perte , je n'en suis pas moins enchantée de voir ma sœur heureuse ; et je la prie : de recevoir, au lieu des témoignages de ma douleur, j de sincères félicitations sur sa félicité. ( Elle rembrasse. ) Puisses-tu en jouir longues annnées ! ( j4 part. ) C'est la premiène fois qu'on a eu du plaisir i être dédaignée.
( £llo sort. } BON TORRIBIO.Àpart.
Comme ma sœur Técuyère est affligée de me perdre ! Voyons comment celle-ci sentira le bonheur de (n'obtenir.
EUaÉIîIË, à part.
Il ne me manquait plus que ce malheur après toutes les inquiétudes de la journée.
DON ALONZE
Allons , que me réponds-tu? Décide-toi.
SCGJSNIE.
Reconnaissante de cette faveur , je dévoue mille
fois ma vie à vous obéir. Ce n'est point à moi à faire
mon choix , mon devoir est dans la soumission^ mais
quand je vois la satisfaction chez vous , chez mon
^ ^usin un amour fidèle, je puis du moins vous en
émoigner ma gratitude. ( ji part. ) Dût-il m'en cou-
ar la vie y je ne l'épouserai jamais.
loo GARDEZ-VOUS DE L'EAU QUI DORT, l'en ^ vead, ou bien je vais le demander moi-même je jure de ne reparaître devant elle que tout charge de Je-ne-saifr-quoi.
(II sort.) DON ALONZE.
A-t-on vu pareille extravagance ? Arrêtez , mon neveu : écoutezrmoi.
( GI«ra et Eugénie entrent. )
Qu'avez- vous, mon pJère ? pourquoi ces cris?
EUGÉNIE
Contre qui êtes-vous en colère ?
DON ALONZE
Contre toi , ingrate.
EUGÉNIE
Contre moi , lorsque je ne pense qu'à vous obéîr.^
DON ALONZE
Viens ça . Qu'as-tu dit à Torribio ? Il est dans und telle fureur , qu'il n'y a pas moyen de lui parler.
EUGÉNIE
Moi! je n'ai pas vu mon cousin d'aujourd'hui.
DON ALONZK.
Que dis-tu ? j
EUGÉNIE/
La vérité'.
DON ALONZE
Vive Dieu ! Si tu me trompes , si tu lui as parb trop librement, je te... Mais il faut que je Je suive et que je tache de le ramener pour qu'il n'aille p^
JOURNÉE II, SCÈNE III. loi
dans les rues demander où Ton'tvend du Je-ne-saisquoi. *"* /'
EUGÉNIE. ' .-:;
Comment aurais-je pu dire à mon ^îoifôin quelque chose de de'sagr ëable ? ' / ' : .
( D. Alonse gorr,*) .• .
CLARA. " y .'
Tu n'as pas besoin de dissimuler avec moi. Sa'ps . t'a voir entendue, je sais bien que tu es capable Aé. perdre ton établissement pour le plaisir de dire un bon mot.
EUGENIE.
Tu veux te moquer de moi en parlant de mon établissement. Mais je prends ton ironie pour une louange, en voyaiît qu'une bête, un imbécile fait hommage à mes attraits, même de l'âme qull n'a pas.
CLARA
Que prétends-tu dire par-là ? Que personne ne m'offre son cœur ? Tu crois peut-être pouvoir lutter de mérite avec moi ? Ce n'est pas cela. Mais tous les hommes me voient avec respect, et je sais me conduire de manière à ce que tout le monde m'estime autrement que toi. Tout ce qui nous distingue c'est qu'ils te regardent... je ne veux pas dire comment, et que moi ^ ils me considèrent comme une conquête impossible.
EUGENIE.
Il y a encore une autre raison.
OLARA.
Quoi donc?
• -: EUGÉNIE
Tu me forceras h te dire comme au cousin.
\V/' CLARA
Achèye^ ' '• '
'-/••* EUGÉNIE
.. Què-tu manques de Je-ne-sais-quoî.
(Elle tort.) CLARA.
Tu ne me le diras pas^ parce que si j'avais à te répondre, je pourrais, s'il le fallait... Mais que vois-je? Qui porte ses pas jusqu'ici ? Qui cherchez-TOus , monsieur ?
(DooFëliz entre.)
■■■• DON FÉLIX, à part.
Amitié, qui me forces à me dévouer pour mes amis, ne m'engage pas à une trahison lorsque ta m'obliges à voir une beauté à laquelle je ne puis résister ! (Haut.) Ayant vu , mademoiselle , sortir votre cousin , bientôt après suivi de votre père, j'ai pris la liberté de venir vous parler ?
CLARA
A moi?
DON FÉLIX
A vous.
CLARA
Que dites-vous ? vous , venir me parler !
DON FÉLIX
Oui , mademoiselle , parce qu'en cela je sais que je vous sers et que je ne vous offense pas.
JOURNÉE II, SCÈNE III. io3
CLARA
Plut au ciel qu'une étourdie ne m'oblige pas à me réjouir !••«... Mais non, cela ne se peut pas.
EUGÉIÏIE, se cachant.
Avec qui parle donc ma sœur ? Il sera bien que je l'écoute.
CLARA
J'en doute encore, {ji part.) J'ai peine à contenir mes sentimens. ( Haut. ) Est-ce bien moi que vous cherchez ?
Oui, je vous le répète.
CLARA
' Avant que vous vous expliquiez....
EUGÉNIE, à part.
Oh ! s'il s'agissait des conquêtes possibles ou impossibles !
CLARA
Qui que vous soyez, quelque soit votre objet, veuillez sortir sans me le dire ; car il n'y a rien qui puisse m' obliger à vous écouter.
DON FÉLIX
Je m'en irai sans le dire , si c'est ce que vous désirez; mais non sans que vous le sachiez. Vous verrez, dans cette lettre, le motif de ma visite, et c'est ainsi que vous l'apprendrez sans que je vous en parle.
EUGÉNIE
Ah ! si elle prenait la lettre , comme j'aurais à lui en dire !
10^ GARDEZ^VOUS DE UEAU QVl DORT,
DON FÉLIX
Prenez ce papier , et adî^ .
CLARA
Un billet à moi !
Pour vous décider à le lire, je vous dirai que VQtre honneur y est engage'; je crains qu'entraînes ^ par leur jalousie^ don Pèdre et don Juan ne hasardent, je ne dis pas seulement leur vie, mais votie réputation dont la perte serait bien plus fatale.
EUGENIE, àpast.
Si elle prend la lettre je suis morte.
Songez à ce que vous dites. Je ne connais ni vous, ni don Juan, ni don Pèdre. . J
EUGÉNIE
Malheureuse que je suis! Il s'est trompé, et si elle ' lit ce billet^ tout va retomber sur moi.
€LâRA, à part.
Cest la première fois que la vue d'un cavaKer* m'a fait désirer de cesser d être moi-même, et je n'ai pa y réussir. (Jiaut.) Qu'attendcz^voos poiur vous retirer?
DON FÉLrX.
Puisque ce que vou» croyez vou» devoir t9iis^ oblige si impérieusement à nier vos secrets , et ài»e refuser une reconnaissance que je mérite peut-êtie,. pour vous avoir dit ma situation et eelil^e de ioe& deux amis , satisfait d'avoir fait tout ce que jt è%r^
JOUftNÉE IT, SCè^NE IIÎ. loS
ais faire pour €ux et p»ur yeus ^ je yais m'elotgner.
dieu.
Un )aàf>i êneere* (A part.) Sans^ doute ii se tromj>c ; faut que je m'en éclaircisse. (Haut.) Pour savoir eque je vous dois, à qui erôyez-vous parler?
DOW FÉLIX
N'etes-vous pas mademoiaelle Eugénie?
CLARA
Oui.
Peut-on être plus à plaindre ?
CLARA
Donnez-moi votre billet , et adieu.
ElifGÉWIE, à<p«rt.
U faut que je rempêche. {Accourant sur la scène.) Ma sœur !
CLARA
Que veux-tu? Qu'est-ce qui te trouble?
EUGÉNIE
Mon père et mon cousin rentrent. Je viens t'en ivcrtîr pour ta sûreté'; pour moi, commetule vois, c suis parfaitement tranquille. Vois ce que nous ïvons à faire.
DOIT FÉLIX
Quelle position fâcheuse !
CLARA
Ce qu'il y a à faire ? Qu'ils entrent et qu'on sache Wut Je ne veux pas que tu te vantes d'avoir fait cette
io6 GARDEZ^VOUS DE L'EAU QUI DORT,
démarche pour moi. Mon père^ mon cousin, Otagnès; accourez.
EUGÉNIE, à part.
S'ils étaient arrivés en effet , dans qiielle peine je me serais mise?
CLARA
Personne ne peut-il m'entendre ?
DON ALONZE, en dedans.
J'entends Clara appeler.
EUGÉNIE
Malheureuse ! ce que j'avais voulu feindre se trouve vrai.
CLARA
Venez tous.
EUGÉNIE
Ne rends pas publique la visite que te fait ce cavalier.
CLARA
Je le veux.
Je vais me retirer dans ce cabinet, pour n'être pas du moihs enveloppé.
( Il se cache. *— Don Alonie , don Torribio , Otagnès, Marie Nugne et Brigitte entrent.) DON ALONZE, DON TORRIBIO, MARIE NUGNE.
Qu'est cela?
CLARA
Un homme....
EUGÉNIE
Je suis perdue !
CLARA
Est dans notre maison.... Je l'ai vu d'ici; dansl^
corridor du galetas.... U a saute sur une cloison* Montez-y , qu'il ne puisse pas se cacher pour voler cette nuit.
DON ALONZE
Ces tentatives sont à craindre.
MARIE NUGNE.
Et dans la maison d'un homme qui revient du Mexique.
DON TORRIBIO
Que personne ne passe avant moi. Je monterai le premier à l'assaut, le galetas fut-il Maestricht. Ma cousine verra au moins que j'ai du courage , si je manque de Je-ne-sais-quoi.
Je vous suis.
OTAGNÈS.
Le tranchant de Tisonne ^'^^ marche avec vous. Je vaux encore mille Cids.
( Ils sortent. ) CLARA.
Voyez , vous autres, qu'il ne cherche pas à descendre par l'autre escalier. Regardez bien.
MARIE NUGNE.
Je serai un Argus.
BRIGITTE
Moi, un lynx.
(Elles sortent toutes deux. ) CLARA.
Vois donc à quoi sert tout ton esprit ? Malgré tes prétentions, au premier embarras, tu te troubles, à la première alarme /le cœur te manque. Venez , cava-
168 GARDEZ-VOUS DE L'EAU QUI DORT, lier, maintenant votre sortie est libre. Donne2>-niai cette lettre.
DON FÉLIX
Ce dont je vous avertis n'est pas difficile , mais est d'une haute importance. Que le ciel vous protège !
( Il remet la lettre. ) EUGENIE.
Et je n'ai pu l'empêcher !
Amour, ne m'ëgare pas! Chez elle l'esprit le dispute à la beautë. Mais c'est la dame de mes amis, il est impossible que je lui adresse mes vœux.
(U sort.) CLARA,
Mon père , cet homme est déjà passé à «ne autre maison ; il est inutile de le chercher davantage.
( Ils reTienoent tous. )
DON ALONZE
Cela doit être ainsi ; car nous n'avons pu le découvrir.
DON TORRIBIO
U faut qu'il soit sorcier, et qu'il se soit rendu invisible.
CLARA
Je vous dis que je l'ai vu , très-sain et trèsingambe^ passer à la maison voisine/
DON ALONZE
Examinons partout avec soin la mienne, et prenons des pre'cautions pour l'avenir.
( n sort «lr«o Otagnèi )
DON TORRIBIO
Eh tien ! Eugénie , que dites-vous à présent de mon Je-ne-sais-quoi ?
EUGÉNIE
Je ne suis point d'humeur de plaisanter.
(Ilsort.) CLAtlA.
Petite sotte, orgueilleuse, j'ai fait ce que tu viens de voir, pour te montrer que l'esprit et le caractère consistent à agir, et non pas à parler. Retire-toi ; je veux voir ce que contient ce papier.
EUGÉNIE, s'en allant.
Je n'aurai point de repos , que je ne connaisse ce »iiystère.
CLA.RA
Je l'ai éloignée, parce que, si c'était une ruse que ce cavalier eût employée pour me décider à prendre son billet, je ne veux pas qu'elle s'en doute.
(Elle m.)
« Celui-là n'offense pas votre honneur , qui , pour
»le conserver, s'expose à ce que vous voyiez une
» offense dans le service qu'il cherche à vous rendre ;
»et ainsi j'espère que votre reconnaissance me par-
» donnera ce que votre rései've trouverait de témé-
»raire dans ma conduite. Don Juan est revenu de
» Hongrie, plus amoureux que jamais, et don Pèdre
» ^ous suit, p^us enflammé encore par votre absence.
*11 est impossiMe d'éviter qu'ils ne se fassent con-
. * mitre leur amour, et qu'ils ne remettent au sort
[ ^des armes à prononcer sur leurs prétentions. Votre
El» GAU>£Z-VOrS DE UEAU QUI DOftT,
a n^Qtaitioa en âouâirirmii ; mais tous poorez encore jt T remédier aLsem^ent. en ordonnant, soit ^ don » Pèdre de retourner, soLt ^ don Juan de s^alseiiter. M En restant toujours maîtresse de tos sentimens , >i ^OGS pourrez ainsi prerenir tous les accidens. Je A TOUS derais de tous en arertir , et de me montrer il en cela enrers tous , euTers mes anus, enrers moi- >i même, caTalier, hôte et ami. a
Qa ai-je lu ! que de pensées différentes se com* battent en moi , et troublent mon esprit ! Dans ce'^ qu'il dit , mais plus encore dans ce qull ne dit pas, il est bien Trai que ce billet m*o£Fense. Je crojais qu'il m'était adresse ; que le nom de ma sœur n'é^ tait qu'une ruse four m'obligisr à le lire ; et il est pour elle ! et j'en ai ressenti de la peine ! G>mment puis-je me l'aTouer , si ce n'est que Tamonr est déjà maître de moi? L'amour? non ; je suis seulement facbée d'avoir cru sottement que c*était moi qull cherchait. La vanité d'une femme est telle , que, lors même que Tamour Tofease, rindiâerence la blesse , et surtout lorsque tout [eut être su par une étourdie, une imprudente, uneloUe
' Cest moi que cela regarde.
CLARA
Qui , dans sa folle présomption , croit captiver tout le monde par un simple record» £nvie ! envie ! quelle est ta puissance parmi nous ! Je donnerais à présent, pour me venger d'Eugénie
JOURNÉE II, SCÈNE III. m
EUGÉNIE, paraissant.
En quoi fa offensé Eugénie , pour chercher à te venger d'elle ?
CLARA
Tu le verras dans ce billet , qui m*a été remis par erreur.
EUGENIE.
Je le sais.
CLARA
Eh bien ! si tu le sais , si tu sais que tu as tellement compromis ton honneur; qu'il dépend de la confidence que peuvent se faire deux étourdis; juge, ingrate ; insensée ^ si je ne dois pas me venger de la position hasardée dans laquelle... ••
EUGÉNIK
Ne t'emporte pas. Je suis charmée d'être arrivée à propos pour te montrer combien il est facile de remédier à ces malheurs qui t'épouvantent.
( Elle «^approche de la fenêtre, ) CLARA.
Que vas-tu faire ?
EUGÉNIE, appelant.
Seigneur don Pèdre !
CLARA
Que veux-tu hasarder?
EUGÉNIE
J'ai un mot à dire à un cavalier; qui est là ; dans la rue.
CLARA
Et tu oses...
:-Tori i£ lxau qui doit,
Msa père <ât d&Zi* ?a ^ten?hp? . 3 a resBrati^el-
?^ TICT «S*^
f^r^^ire:
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Seizoecr des Pêfre ! Sc^
DevdonPèdre!