SCÈNE PREMIÈRE
Salon de l'hôtel de don Louis , à Naples.
DON LOWIS lisant une lettre.
w Vous me priez de vous apprendre pourquoi n don Juan Roca a été si long-temps sans tous écrire; » je voudrais pouvoir me dispenser de vous le dire, » mais je dois vous obéir. A la fin du dernier car- » naval , pendant qu'il était à la maison de cam- » pagne de don Diègue de Càrdone , elle fut con- » sumée par un incendie si violent, qu'à peine ceux » qui s'y trouvaient purent sauver leur vie. Don >) Juan arracha du milieu des flammes son épouse » évanouie; et pour aller au secours des autres, la » confia à des matelots qui étaient sans doute des pi- » rates déguisés. Ils mirent sur-le-champ à la voile, » et l'enlevèrent. Don Juan se jeta en vain à la nage; » on le retira de la mer à demi mort; et à peine » fut-il rétabli , qu'il partit avec un seul domes- » tique, sans que depuis on ait su de ses nouvelles ^ ni de celles de son épouse. »
JOURNÉE III, SCÈNE I. aSS
Je n'en lis pas davantage; les larmes inondent mes yeux y le cœur me manque. Dieu puissant! à combien de périls est exposé l'honneur de l'homme le plus vertueux! Et, quoique sa propre conduite le disculpe aux yeux des hommes , pour être involontaire , le malheur qui lui est arrivé n'en est pas moins un outrage. Je donnerais à présent, pour sa^ voir où est don Juan, pour me mettre à ses côtés, et suivre sa fortune, tout ce que je possède au monde. Nous irions ensemble parcourir jusqu'aux lieux les plus retirés de la terre , pour faire de cet infâme pirate un exemple qui effrayât l'univers.
(Porcie entre avec Julie. )
PORCIE
Mon père.
DON LOUIS
Que veux-tu , ma fille ?
PORCIE
Puis-je savoir quelle cause vous attriste ainsi , et fait que tout seul vous exhalez des plaintes et des menaces.
Je ne sais ce que c'est. ( A part. ) Puisque je partage les peines de don Juan , je dois en cacher le sujet. {Haut.) J'ai reçu des lettres relatives à des atïaires de mon ancien gouvernement.
PORCIE
Je suis fâchée de vous trouver dans cette disposition d'esprit, car je venais vous prier de m'accorder une grâce.
a54 LE PEINTRE DE SON DESHONNEUR,
DON LOUIS
Et qu'attends-tu pour le faire ?
PORGIE
Je pense que lorsqu'on demande à contre-temps , il est difficile d'obtenir ce qu'on désire.
DON LOUIS
Il n'y a point de contre-temps pour toi ; mon cœur est toujours le même pour ma chère , mon unique enfant.
PORCIE
Je^e confie dans votre bonté , et je vais parler avec plus de courage. Alvar....
DON LOUIS
N'en dis pas davantage.
PORGIE
Vous voyez bien que le moment n'était pas convenable.
Tu te trompes; tu ne trouveras pas de moment où je ne te défende de me parler de lui. Je croyais te l'avoir assez répété.
PORGIE
Mais qu'a fait mon frère ^ seigneur, pour que le ressentiment que vous avez contre lui ne puisse pas s'affaiblir ?
DON LOUIS
Ce qu'il a fait? abandonner le foyer paternel sans que l'on sache comment ni pourquoi; revenir ensuite avec un front hypocrite, et avoir l'inso-
lence de penser que mes bras et ma maison lui seront encore ouverts !
P ORGIE
L'indépendance de son âge peut le disculper. Et, ^ après tout, est-ce un si grand crime, si nous le Toyons sans passion , qu'un jeune homme , vous sachant de'ter miné à vivre à la campagne , au milieu de grossiers paysans , ait eu un moment de folle impatience, et qu'égaré par de mauvais conseils, il ait passé un mois hors de la maison? Enfin, depuis son retour, respectant votre juste colère, il est resté, sans en sortir, dans le vieux château que vous avez au milieu des forêts. Que mes larmes du moins , si ce n'est son repentir, obtiennent devons son pardon!
DON LOUIS
Il faut que je fasse quelque chose pour toi , mais c'est pour toi seule. Fais-lui savoir qu'il peut revenir.
PORCIE
Je lui en porterai moi-même la nouvelle. J'irai ce soir chasser dans la forêt, et je l'avertirai que vous lui permettez de venir vous baiser la main.
DON LOUIS
Dis tout ce que tu voudras. ( j4 part. ) Juste ciel ! Que pourrai-je faire , pour savoir où est don Juan ? Vive Dieu! on verrait en moi un exemple d'amitié^ tel que n'en a jamais offert le monde.
(Il sort.) JULIE.
Votre intercession a obtenu un plein succès.
PORCIE
L'amitié que j'ai pour mon frère ne m'a pas seule dirigée ; j'y suis intéressée aussi* S'il abandonne la maison de la forêt, le prince pourra, avec moins de risques pour ma réputation, y aller quelquefois; et je trouverai des occasions de l'y voir. Ainsi , dis au domestique qui a porté la lettre que tu m'as remise ^ que je vais ce soir à la chasse. Le prince connaît Bélard , le concierge du château ; et aussitôt que j'aurai dit à mon frère que nion père l'attend , nous pourrons causer à notre aise.