DON ALVAR, FABIO
DON ALVAR
Que fait Séraphine ?
FABIO
Vous le savez, seigneur; il est inutile de me le demander.
DON ALVAB.
Elle pleure toujours ?
FABIO
Il est vrai.
DON ALVAR
Depuis l'instant ou, évanouie dans mes bras, elle passa des dangers de Fincendie aux feux qui l'attendaient sur la mer, ses yeux n'ont point cessé de verser des larmes. A peine, revenue à elle, se vitelle en mon pouvoir, que ses pleurs commencèrent à couler, et mes plus tendres caresses n'ont pu les suspendre un seul moment jusqu'à ce jour. Je pensais, si toutefois j'eus le temps de penser, je pensais que Séraphine ....
(Sëraphine entre.)
SÉRAPHINE
Laisse-nous seuls, Fabio. {Fabio sort. ) Et vous , écoutez-moi. Je viens d'entendre mon nom sortir de
ToM. I. Caldcron, I^
258 LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR, votre bouche; vous vous entretenez de mes malheurs; etje veux profiter de cette occasion pour mettre fin à la fois à vos soucis , à mes craintes , et tous les deux à nos torts. Avez-vous donc pensé , Âlvar, que mon honneur fût si facile^ mes principes si Tains ^ ma gloire si méprisable^ ma passion si grossière , ma conduite si différente de ce qu'elle avait été jusqu'alors , que j^eusse pu me consoler de perdre mon époux , mon existence , ma réputation , en me trouvant dans vos bras^ victime de vos trahisons ^ vile proie de vos outrages?...
DON ALVAR
Nonj mais je croyais....
SÊRAPHIRB.
Vous croyiez....
DON ALVAR
Que le désespoir même qui m'avait poussé à cet attentat vous inspirerait des sentimens plus doux. La témérité est une preuve de l'amour ; et la meilleure excuse des actions qu'il inspire, c'est qu'elles soient inexcusables. C'est celui qui aime le plus qui commet les plus grandes fautes.
SERAPHINE.
Ah ! plutôt celui qui détruit tout le bonheur de celle qu'il aime n'a pour elle ni estime ni amour.
Songe, ingrat, traître, tyran Pardonneis; je
m'égare : don Alvar, mon seigneur, mon seul protecteur , puisqu'enfin un si grand malheur est arrivé , puisqu'il est irréparable , à quoi bon chercher à présent ce que nous aurions dû faire ? Le
destin Ta ainsi ordonné ; le ciel l'a permis, ne pensons plus qu'au remède : et, si j'ai des droits à obtenir quelque chose de vous, accordez-moi du moins de m' écouter sans m'interrompre.
Don Alvar, je ne respire plus sans craindre que mes soupirs ayertissant don Juan , il ne se trouve sur mes traces; je ne fais point un pas que , croyant le voir, je ne tremble de l'ombre qui me suit. Cette maison, où tu m'as conduite, sombre sépulture de ma jeunesse , entretient ces affreuses illusions. Quant à vous, vous avez triomphé de moi; mais vous ne me posséderez jamais. On n'est heureux que lorsqu'on a obtenu le cœur de ce qu'on aime ; et la beauté sans âme n'est qu'une statue de marbre, dont les attraits , dépourvus de la vie du plaisir , donnent une victoire sans jouissance. Maudite soit la brutale passion qui attend de la force de ses bras ce qu'elle devrait obtenir de la force de la tendresse !
Don Juan est noble ; il est offensé : c'est vous en dire assez. Il saura que vous êtes venu à Barcelone; car Flore, y étant restée, aura fini par le dire. Mettons un terme à ces craintes, à ces dangers, à ce malheur. Vous me connaissez; votre amour ne doit plus espérer de trouver en moi de consolation. Décidez-vous à perdre pour toujours celle qui ne TOUS appartiendra jamais ; et qu'un cloître soit le tombeau où le reste d'une vie infortunée
DOU ALVAR
Ai^réte ! Séraphine, n'en dis pas davantage; avant
que jfe côûsentel à vivre sans toi^ que là fondre
(Ot entend un coup d'arquebtise.) Juste l)îeu !
26o LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR,
SÉRAPHI9E.
Malhenrense ! C'est la seconde fois que ce hasard se renouTelle : il est Farrêt de ma condanuiation.
DO 5 ALVAR
Non ; ne craignez pas. Xai été surpris ; mais rien ne peut m'épouvanter. Holà ! qu'est cela ?
(Bélard ntre.)
BÉLARD.
Votre sœur Porcie vient en chassant , et elle est déjà arrivée aux portes du château.
DOy ALYAR.
Pendant que je vais la recevoir , veuillez , Séraphine y passer chez Bélard ; peut-être Porcie voudra-t-elle entrer dans cette chambre.
BÉLARD.
Madame ne peut sortir d'ici ; votre sœur est déjà sur la porte.
D05 ALVAR
Enfermez-vous dans cette salle.
Sé)RAPHII¥E.
ciel ! protége-moi !
(EUe se eadie. Porcie entre.) DON ALVAR.
Ma chère Porcie , qu'est-ce qui t'amène ?
PORCIE
Je viens t'embrasser, pleine de joie : d'abord , parce que mon père , plus traitable , m'a chargé de te dire qu'il veut bien te voir ; ensuite, parce qu'en arrivant à la porte de la tour, j'ai tiré le plus beau
JOURNÉE m, SCÈNE Ii: 261
coup d'arquebuse ! J'ai tue un daim à là course ^ et je pourrais presque dire au vol.
DON ALVAR
Je suis enchanté de ton succès.
PORCIE
J'en suis si glorieuse , que je ne veux pas finir de sitôt une journée si bien conrmencée. Ainsi , je continuerai à chasser ; et cependant , vas au plus vite au village^ poui* que mon père voie^ dans la promptitude avec laquelle tu iras te jeter à ses pieds , la reconnaissance que tu as du pardon qu'il t'accorde.
DON ALVAR
Tu as raison ; mais toi> ne reste pas ici.
PORGIE
Je te suivrai jusqu'à l'entrée de la forêt.
DON ALVAR
Je t'y laisserai ; viens.
PORCIE
Volontiers, (A Bélard.) Si , piar hasard^ le prince venait ce soir , dites-lui de m' attendre.
DON ALVAR.àBelard.
Aussitôt que j'aurai emmené Porcie , retire cette dame de la salle où elle est enfermée.
(Il sort avec sa sœur.) BÉLARD.
Qui pourra dire encore que le métier que je fais soit lucratif? Voilà don Alvar et Porcie qui me font tour à tour le dépositaire de leurs secrets , et fe
2&1 LE PEINTRE DE SON DÉSHONHEUR, n'en tire d'autre profit que des terreurs continuelles.
SÉRAPHINE
Porcie est-elle sortie ?
BÉLARD.
Oui.
SÉRAPHIME. '
Il me tardait y parce que cette porte n'a ni serrure ni verrou pour la fermer ^ et je n'aurais pu l'empêcher d'entrer. A pr^nt, que je suis en sûreté
BÉLARD.
En sûreté ? pas trop.
SÉRAPHINE
Pourquoi ?
BÉLARD.
Parce que Toilà un homme qui Tient.
SÉRAPHINE
Je vais encore me cacher.
(EUesecacbe.) BELARD.
Et moi trembler encore.
(Le prince entre. )
LE PRINCE
Qu'y a-t-il de nouveau^ Bélard?
BÉLARD.
Votre excellence soit la bienvenue.
LE PRINCE
Porcie m'a fait avertir que son frère s'absenterait d'ici aujourd'hui , et que je pourrais la voir ; où est-elle ?
BÉLi^RD.
Ils sont sortis ensemble ; mais elle vous prie de l'attendre.
(Porcie entre.)
PORGIE
Vous n'attendrez pas long-temps : à peine étionsnous en chemin 9 qtie je suis revenue pour vous voir.
LE VrINGE.
Il était bien temps que je pusse obtenir ce bonheur.
BÉLÂRD, àparU
Comment faille pour que l'autre n'entende pas?
SÉRAPHINE, àlaportedelasalle.
C'est le prince av^c Porcie.
PORCIE
Le séjour de mon frère dans cette maison nous avait fait perdre cette occasion de nous v^ir ; mais y enfin , je suis parvenue à lever cet obstacle.
LE PRINCE
Par quel moyen ?
PORGIE
En obtenant de mon père qu'il reçût don Alvar chez lui.
LE PRINCE
Agréez l'assurance de ma gratitude. {A part.) Et cependant ma flamme mal éteinte brûle encore ! Donnons le change à ma mémoire^ si je ne puis triompher d'elle.
BÉLARD, à part.
Elle entend tout.
SÉRAPniNE, à part.
Où irai-je , Amour , oii je ne rencontre pas ton pouvoir ?
PORCIE
J'ai toujours à me plaindre de vous.
LE PRINCE
A quel sujet, je vous prie?
PORCIB.
Je sais que vous avez à Naples une passion qui vous distrait.
LE PRINCE
Voyez si vos imputations sont fausses ! Il y a déjà long-temps que je ne vais plus à Naples. La tristesse que j'éprouvais m'a engage à me retirer dans un château voisin , où je pleurais votre absence ; depuis plusieurs jours je n'en suis pas sorti , et je ne m'occupe qu'à réunir pour ma galerie ^ des tableaux des meilleurs peintres d'Italie et même d'Espagne. Un de ceux que j'occupe pourrait rivaliser avec Apelles; et le plaisir que je goûte à le voir travailler est tel, que je passe souvent la journée dans son atelier.
PORCIE
La crainte que j'éprouve toujours de....
BELARD, accourant.
Ceci va mal.
LE PRINCE
Qu'as-tu?
PORCIE
Qu'est-il arrivé ?
BELARD.
Presque rien. Votre frère revient; il est là.
PORCIK.
Cachez-vous dans cette salle.
LE PRINCE
Je le fais à cause de vous.
SÉRAPHINE, à part.
Je ne pourrai l'empêcher.
(Le prince se cache.) BÉLARD.
Seigneur! seigneur! Bon, le voilà entre'!
(.Don Alvar entre.)
DON ALVAR, à part.
Je n'ai pu résister à mon inquie'tude. Je crains que Porcie ne voie Séraphine; et je reviens pour savoir si Bëlard a su la bien cacher.
PORCIE, à part.
O ciel ! Il aura été averti de quelque chose !
DON ALVAR, à part.
Porcie en ces lieux ! Pourquoi est-elle revenue?
PORGIE, à part.
11 s'approche ! Lui aurait-on dit....
DON ALVAR
Porcie.
PORCIE. y
Mon frère.
DON ALVAR
Pourquoi as-tu si vite quitté la forêt ?
PORCIE
Je me suis trouvée fatiguée, et je suis venue chercher un peu de repos.
DOM ALYAR,àpart.
A la bonne heure.
PORGIE
Et toi, qui te ramène si vite?
DON ALVAR
Connaissant l'humeur de mon père , il m'a seml qu'il vaudrait mieux que je revinsse avec toii
PORGIE, à paru
A merveille.
DON ALYAR.
Afin que, s'il s'emportait encore , tu pusses I doucir.
PORGIE
Eh bien ! repartons ensemble.
DON ALVAR
C'est ce dont je voulais te prier.
PORGIE
Je ne demande pas mieux*
B&LARO, àpart.
Je VOUS entends tous les deux-
DON ALYAR.èpfirt.
Par ce moyen je l'empêche de voir Sëraphine.
PORGIE, àpart.
Par ce moyen je l'empêche de voir le prince.
DON ALYAR.
Viens-tu , ma sœur ?
PORGIE
Oui.
DON ALVAR
Partons.
PORCIE
Partons.
DON ALVAR, à part.
Tout s'est arrangé à merveille; ma sœur ne la pas vue.
PORCIE, ipart.
Tout va au mieux ^ mon frère ne Ta pas vu.
(Ik «orUat.) BÉLARD.àpart.
Ah ! si vous saviez ! Mais de tous les maux qui pouvaient arriver, celui-ci est le moindre. {Haut.) Les prisonniers peuvent à présent sortir.
(Le prince entre avec Séraphine qui se oouTre la figure.)
SÉRAPHINE
' C'est en vain que vous cherchez à me connaître.
LE PRINGS.
C'est en vain que vous cherchez à n'être pas connue.
SÉRAPHINE
Songez ! . . •
LE PRINCE. y
Otez cette main; ce n'est pas assez de ce nuage pour couvrir un si beau ciel. Je sais qui vous êtes ; je sais que c'est un miracle de l'amour de vous avoir conduite ici. Je ne cherche pas à savoir quels hasards vous y ont amenée; je ne veux pas m'exposer à vous perdre au moment où je vous rencontre dans cette maison : et ainsi, pour conserver une erreur agréable, je conserve à la fois mon doute et ma certitude.
nGS LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR,
BÉLARD, à paru
Il De manquait plus autre chose, sinon qae l'amant de la sœur aimât la maîtresse du frère.
SÉRAPHINE
Généreux Frédéric des Ursins , si j'ai Tonln en vain me cacher de vous pour que tous ne me recon* nussiez pas, permettez -moi du moins de fuir votre vue ! Vous savez que vous devez me garder le secret; et je vous prie encore de vous éloigner, afin que, pleurant seule mes malheurs , je puisse obtenir le seul soulagement qu'il me soit permis d'espérer.
LE PRINCE
Vous n'avez point à craindre de refus de ma part , madame; votre nom ne sortira jamais de ma boache ; et , quelque pénible qu'il me soit de vous quitter, je ferai ce sacrifice au bonheur de vous avoir retrouvée. Adieu. Mais veuillez vous souvenir que l'intérêt que je prends à vous est plus vif et plus profond que vous ne pensez.
SERAPHINE.
«Ten aurai de la reconnaissance, si je ne puis m'en acquitter autrement. Adieu.
LE PRINCE
Que le ciel vous protège !
BÉLARD.
Ecoutez; souvenez-vous du proverbe : Tais^toi, et je me tairai.
LE PRINCE
Je m'y engage.
SÉRAPHINE
Je vous en prie.
LE PRINCE, à part jusqu'à la fin de la scène.
Quel bonheur!
- SÉRAPHINE, de même.
Quelle infortune !
LE PRINCE
Âmour^ fayorise-moi !
SERAPHINE.
Destin , prends pitië de moi !
LE PRINCE
Jai reyu Séraphine; je suisheureux pour toujours !
SÉRAPHINE
Je suis reconnue ; j'attends la mort à chaque tstant !
(Us sortent tous.)