SCÈNE IIL
Salle dans la maison de campagne du prince des Ursins.
CÉLIO, DON JUAN habillé simplement.
CÉLIO
Que Youlez-Tous , seigneur ?
DON JUAN
Parler au prince , et lui montrer ce tableau que t viens d'achever.
CÉLIO
11 n'y est point dans ce moment ; il est parti pour a chasse.
270 LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUli,
DOy JCA5.
Rentrera-t-il bientôt ?
CÉLIO
Je Tignore.
CCâisnt.) DOa JCA5.
O ma malheureuse fortune! quel est ton état?
Mais , non ; je ne yeux point le savoir, ce serait doubler mes peines. Juste ciel ! que de choses arriTent plus aisément qu'on ne peut les croire. Qui pourrait penser y entre ceux qui me connaissent,, qu'étant qui je suis y je me trouve dans cette situation ? mds \ plutôt qui pourrait ne pas le croire, puisque Hn- . yiolable loi de Thonneur m y a contraint ? Maudit soit celui qui le premier établit une loi si rigoureuse!
Il ne savait ce que c'était que l'honneur, ce l^slateur injuste, téméraire , qui mit le mien à la disposition d'un autre que moi. Eh quoi ! ma gloire dépend d'un autre ! Et celui-là est outragé, qui pleure l'attentat , et non celui qui l'a commis ! Ma renommée souffre du mal que je ressens , et ne peut se prévaloir du bien que je fais. Maudit soit celui qui le premier établit une loi si rigoureuse !
Quoi ! cet honneur qui naît ayec moi est esclave d'un autre ! une volonté qui m'est étrangère suffit pour me condamner; et le monde approuve cet usage infâme! Il permet qu'il y ait honte là où il n'y a pas de crime , qu'un homme d'honneur soit puni parce qu'un scélérat a commis un forfait, et que j'aie à souffrir la punition du tort même dont j'ai souffert ! Maudit soit celui qui le premier établit une loi si rigoureuse !
De tous les malheureux qui couvrent la terre , en est-il un plus infortuné que moi ?
( Jeannet entre* )
JEA.NNET.
Moi! qui, compagnon de votre infortune, attache à Totre destinée p suis encore plus à plaindre.
DON JUAN
Jeannet , je me rappelais les événemens qui m'ont coùduitici depuis que je quittai ma fortune, ma famille, ma patrie, pour tâcher d'atteindre mon ennemi.
JEANNET
Et TOUS n'en trouyâtes aucune trace.
Ne rencontrant point d'indices sur les côtes voisines, déguisé^ seul, affligé
JEANNET
Vous vîntes à Naples.
DON JUAN
J'imaginais que , si ce crime était le fruit d'un ancien amour, le ravisseur y aurait conduit sa proie.
JEANNET
Et ici notre fonds diminua chaque jour et finit par s'épuiser.
DON JUAN
Déshonoré comme je le suis, je ne voulus m'a- | dresser à personne.
JEANNET
Four moi , je vous jure que la faim me l'aurait fait dire à toute la terre ; don Louis n'est-il pas votre anii?
DON JUAN
Sans doute. Mais à quel ami aurais-je pu me confier , dont le regard n'eût été un reproche contre mon honneur ? Moi , j'aurais vu face à face quelqu'un qui eût connu ma disgrâce ^ qui aurait pris des ménagemens pour me parler, qui aurait eu pitié de nion sort ! On ne saura pas qui je suis , car je ne suis rien que je ne sois vengé ; aussi , tout en continuant mes recherches , j'ai voulu que les curieux indiscrets me prissent pour un artiste.
JEANNET
Vous n'êtes pas le premier qui ait vécu de son talent,
DON JUAN
Voyant qu'il y avait ici des tableaux à faire , j'y pris de l'ouvrage. Quelle folie ! mais c'est une folie honorable, telle enfin que je pouvais la faire ^'^; et si j'eusse connu pour qui je travaillais, je serais plutôt mort de faim.
JEANNET
Vous auriez eu tort; mais pourquoi....
DON JUAN
Parce qu'une fois le prince en me regardant crut se rappeler de m' avoir vu.
JEANNET
Songez donc que le malheur vous a changé à un tel point , que votre maigreur surtout est telle , que vous n'avez point à craindre d'être reconnu ; d'ailleurs dans votre état^ dans votre costume, vous ne pouvez le présumer, et encore moins de la part du prince qui ne vous a vu qu'une fois. Mais le voici.
JOURNÉE m, SCÈNE III. 273
( Le princv eotre. )
DON JUAN
Je suis à vos pieds , mon prince.
LE PRINCE
Pourquoi m'attendais-tu , Espagnol ?
J ai pepsë que vous seriez bien aise de savoir que • j'ûi terminé le tableau auquel je travaillais , et j'ai • voulu vous l'annoncer le premier.
LE PRINCE
Je te remercie de ton empressement. Quel est celui que tu as fini?
DON JUAN
Celui d'Hercule , où j'ai tâche de peindre à H fois la force et la beauté. La colère du héros, en voyant le Centaure enlever Déjanire, est retracée avec tant de vérité , on voit si bien son ardeur pour l'atteindre , qu'il n'est pas un homme qui , en apercevant ses traits , ne dise : il est jaloux. Le Centaure est à l'extrémité de la toile. Tel est le sujet principal; et dans le lointain on voit dans de plus petites dimensions, le moment où le héros se brûle lui-même. Cest d'après cela que je me propose d'y mettre pour devise : Celui qui commence par vivre dans la jalousie finira par mourir dans les tour mens.
LE PRINCE
Je te remercie non-seulement de l'exécution, maïs de la composition de ce tableau. Il convient à ma situation ; je suis jaloux dans ce moment, et puisque tu m'as parlé de ce sentiment, je vais te donner
TOM. I. Cal^i-on, l8
274 LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR, l'occasion de me rendre un signalé service que je réclame de ton amitié.
DON JUAN
Je suis né pour vous obéir.
Sache donc qu'une beauté que je n'avais vu qu'une seule fois s'était rendue maîtresse de mon cœur y au point qu'une longue absence Jkii pu me la faire oublier. Maintenant , par un très-grand hasard , j'ai appris où elle est retirée, et en attendant que mon amour puisse trouver quelque moyen de solliciter ses bontés, je pense que rien ne pourrait plus soulager mes peines, et me distraire de ses rigueurs, qu'un portrait d'elle. Tu es-étranger j; tune la connais pas, et je j^uis te confier son secret.
DON JUAN
Je suis tout dévoué à votre service ; mais si c'est une beauté parfaite, je n'ose m'engager, seigneur.; à la peindre bien ressemblante.
LE PRINCE
Pourquoi ?
DON JUAN
J'ai fait quelque essai là-dessus , et j'ai vu qu'il était difficile de peindre U beauté, {A part. ) Malheureux !
^. LE PRINCE
Je sais combien cette tâche est malaisée lorsque le modèle est sans défauts, mais je me fie à ton habileté pour réussir. Et quand même , Espagnol, je ne te choisirais pas pour ton talent , je te choisirais à cause de ta discrétion .
DON JUAN
Vous pouvez conjpter sur mes efforts.
Viens avec moi : je t'avertis que lors même que nous réussirons à la voir, tu ne pourras la peindre qu'à la dérobée. Pour moi , je serai à la porte , et quçlque danger que tu aies à courir, je saurai t'en délivrer.
DON JUAN
J'irai, pi'ince, me confiant sur votre parole et un peu sur ma propre valeur. Car quoique je sois un simple artiste , ' c'est peut-être parce que je suis homme d'honneur que je me trouve en cet état.
, LE PRINCE
Il est aisé d'avoir cette opinion de toi. Sois sûr que ma reconnaissance remplira tous tes désirs.
( Le prince sort. ) DON JUAN, à part.
Ah ! vous ne savez pas ce que je désire.
JEANNET
Qu'y a-t-il de nouveau?
DON JUAN
Tu rangeras dans ma petite caisse des couleurs , mes pinceaux ;... • tu y joindras deux pistolets.
JEANNET
Quelle est cette nouvelle aventure ? Où allez-vous ?
DON JUAN
Je ne sais; où le prince me conduit, je dois le sui-
276 LE PEINTRE DE SON DÉSHONNEUR, vre , puisque l'insulte qu'a reçue mon honneur me force à être son peintre jusqu'au moment où, teignant mon épée dans le sang de mon ennemi, je deviendrai le PEINTRE DE MON DÉSHONNEUR.
(Ik «ortent. )