‹ Caldéron (volume 3)Chapitre 39 sur 79 · TOUS ENSEMBLE · texte numérisé non relu

TOUS ENSEMBLE

Vive Cësar ! vive notre roi! vive à jamais!..

( Don Jérôme de Hanaa , don Pèdre Torrellaa , «ntrent. )

DON JÉaOME.

Seigneur don Pèdre , soyez le bienvenu ; comme % désirais cette rencontre!

( Us s'emLrassent. ) DON PÈDRE.

Et vous^ mon ami, mon cher parent, que je suis fccnreux de vous trouver ici !

3o4 LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,

Don JÉRÔME.

Hé bien! comment êtes-vôus?

Très-bien portant dlabord ; ensuite traité à merveille par notre jeune roi , par toute sa cour;.... et vous mon ami?

DON JEROME

Je ne sais trop que vous répondre : vous respirez la joie , le bonheur ; dois-je vous entretenir de mes peines ? Non j laissons cela pour un autre moment. Racontez-moi votre voyage.

DON PÈDRE

Mon ami ^ les biens et les maux sont communs entre nous ; ma joie est la vôtre , votre chagrin est le mien : ne vaudrait-il pas mieux me parler d'abord de vos peines? Le récit de mon bonheur vous servirait ensuite de consolation.

DON JÉRÔME

Non, mon ami; commençons par ce qui fait du bien ; c'est la bonne méthode...

DON PÈDRE

Il y aurait quelque chose à dire à cet égard ; il est toujours avantageux de pouvoir compter sur un dénoûment favorable. C'est un lit de repos qui nous attend.

DON JÉRÔME

Don Pèdre, c'est moi qui souffre. Vous êtes plein de contentement ; il est plus à propos de soulager d'abord le malade, en appliquant le remède d'avance.

JOURNÉE I, SCÈNE I. 3o5

DON PKDBE.

Vous le voulez, je cède;.. Aussitôt que l'invincible Charles V, héritier de Jeanne, fille des rois catholiques, et de Philippe I". d'Autriche, auquel llSspagne doit la glorieuse alliance du lion de Castille avec l'aigle des Césars; aussitôt, dis-je, que l'invincible Charles, devenu majeur, eut pris possession de ce royaume, de graves motifs l'obligèrent à retourner en Flandre. Amante fidèle et passionnée, l'Espagne n'a cessé de gémir de cette absence d'un an, qui lui parut avoir duré des siècles. — Elle apprend aujourd'hui que son maître revient brillant d'un nouVel éclat, que le diadème impérial orne sa tête auguste ; que son illustre aïeul , Maximilien , lui a légué le sceptre des Romains; tous les cœurs ivres de joie et d'espérance volent au-devant du monarque. Les villes s'empressent de nommer des députés qui lui portent les hommages de son peuple ; et moi qui n'osais aspirer à cet honneur ( bien que la fortune se plaise parfois à favcftiser le moins digne), j'ai obtenu les

plus

sont satisfaits. Ah! cher don Jérôme, si vous aviez eu comme moi le bonjxeur de contempler cet illustre monarque ! quel mélange admirable de grâce et de majesté! comme il inspire l'amour et le respect tout à la fois! Mon âme est partagée entre ces deux sentimens : j'ai vu de près ce jeune héros qui, à peine en sa dix-huitième année, possède toute l'expérience

TOM. I. Caldéron. . 20

3o6 LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE, d'un âge consomme ; ce n'est pas tout encore , la noblesse des deux Castilles s'est rendue auprès de sa majesté ; les plus grands seigneurs ont cru devoir s'y trouver en personne; en effet, quel plus bel ornement de la cour que la présence de tant d'illustres chevaliers! Je dois vous dire aussi ^ mon ami ,. que . tous ces seigneurs m'ont traité avec beaucoup de bienveillance ; j'en reviens coniblé d'honneui^s; mais celui qui a le plus cherché à m'attacher à lui , c'est l'amiral de Gastilleé. Â peine arrivé dans cette ville, il est venu chez nH)î j il m'a permis de l'accompagner à la fête de la cour; trois nobles ducs étaient seuls invités , celui d' Albe , celui d' Alburquerque , et celui de Béjar. Mais tous les gentilshommes de sa maison ou de sa suite ont partagé cet honneur. Je sais bien que cette distinction n'était pas accordée entièrement 4 ma personne; ma qualité de député de la capitale de l'Aragon y était pour quelque chose; car l'amiral, déjà issu du sang royal de Castille, avant le mariage de notre roi Jean II avec la fille de don Fadrique Henriquez, dont Ferdinand -le -Catholique fut le digne petit-fils, aime à voir dans celte alliance un motif d'intérêt pour les Âragonnais. C'était là probablement la cause de la distinction dont j'ai été l'objet; mais il y a toujours un certain plaisir à jouir soi-même d'une faveur, fût-elle due aux mérites d'autruî, et notre vanité s'en trouve flattée. Pénétré de reconnaissance , aussitôt que le roi eut pris la résolution d'entrer en Espagne par l'Aragon , laissant la Navarre à sa droite, j'ai cru de mon devoir d'offrir à l'amiral ma maison pendant le se-

JOURNÉE I, SCÈNE ï. 307

jour qu'il ferait à Sarragosse; il a' daigné ÏSLCceyh-

ter Vous voyez si j'ai raison d'être satisfait: le

procès important du majorât que je re'clame , mon avancement^ soit en paix, soit en guerre, Jes honneurs auxquels je puis prétendre, mon existence ( et personne ne sait d'avance celle qui lui est destinée ), tous mes intérêts , en un mot, peuvent me rendre nécessaire l'appui d'un protecteur. L'amiral sera le mien, et je ne saurais en avoir un meilleur.

Ce bonheur est général; sans vouloir blesser Famour-propre de personne , puisque chacun croit avoir au moins les mêmes droite que les autres , je pense que tous les gentilshommes de Sarragosse sont aussi satisfaits que vous-même. — Moi , par exemple , j'ai cru devoir offrir ma maison à la disposition de la cour, et j'ai pour hôte le marquis de Brandebourg , seigneur allemand , qui jouit des bonnes grâces du roi, et qui par sa haute valeur a mérité l'honneur detre général en chef des armées de l'empire.

DON PÈDRK.

En effet, le marquis de Brandebourg joint à l'éclat d'une naissance illustre et d'une valeur insigne les qualités les plus aimables : aussi est-il généralerarent estimé.... Mais parlons d'autre chose : en attendant que le roi sorte pour aller à la messe , nous en avons tout le temps; veuillez bien, mon ami, me communiquer ce qui cause votre chagrin.

DON JEROME

Don Pèdre, je ne m'en cacherai point avec vous,

3o8 LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE, mon malheur est d'avoir vu une belle dont je n*essaierai point de vous faire le portrait , car il faudrait me servir des lieux communs ordinaires^ et TOUS dire , sans rien exagérer toutefois , que chaque tresse de sa blonde chevelure est un rayon du soleil ; que sa peau blanche et fine a la fraîcheur et l'éclat de la neige ; que ses sourcils sont deux arcs-en-<;iel , ses yeux des étoiles brillantes ^ ses joues des roses entourées de jasmin ^ ses dents des perles du plus bel orient , son cou un bloc d'ivoire gracieusement arrondi^ enfin ^ sa taillç celle d'une nymphe

DON PEDRE.

Ma foi, je suis ravi de vous entendre. La chose était un peu froide au commencement : — il faut de l'amour dans une histoire ; — autrement, c'est un corps sans âme.

DON JÉRÔME

Vous vous moquez de mes peines.

DON PÈDRE

Eh ! que voulez-vous? je tremblais qu'il ne vous fût arrivé quelque fâcheux événement.

DON JEROME

Quel plus fâcheux événement, don Pèdre, que de mourir trompé dans ses plus douces espérances! Un souffle rigoureux a chassé les idées de bonheur dont je m étais bercé; mes illusions se sont évanouies comme un faible nuage poussé par les vents orageux.

DON PÈDRE

Mais c'est très-bien , mon ami : voilà un chagrin qui a quelque chose d'aérien , qui est fort élégam-

JOURNÉE I, SCÈNE I. Sog

ment exprime ! Jamais un amant n'a meilleure grâce que lorsqu'il se désole des rigueurs qu'il e'prouve. L'amour satisfait est bon poui' certaines gens : un homme d'esprit n'a besoin que d'un motif pour savoir se plaindre avec grâce. Allons , mon cher, souffrez^ aimez, espérez, et croyez que l'amour dédommage des peines qu'il fait endurer. Savoir souffrir, c'est avoir toute sorte de droits à ses faveurs.

DON JÉRÔME

Le conseil vaudrait encore mieux , s'il ne venait pas trop tard.

Comment cela?

DON JÉRÔME

La cause de mon tourment...,.

DON PÈDRE

Dites.

DON JÉRÔME

Est la rigueur avec laquelle je suis traité.

DON PÈDRE

Ah!

DON JEROME

Ensuite , la jalousie

DON PÈDRE

Ceci est autre chose De qui étes-vous jaloux?

DON JÉRÔME

Je ne sais de qui ; mais je le suis.

DON PÈDRE

Sans savoir de qui ?

3i^ LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,

DOn JEROME.

Oui.

Dites donc

DOIT JÉRÔME

Dans les commencemens de ma passion pour celtf cruelle , je tentai la fidélité d'une suivante qui , avant d'être à sou service ; avait eu quelques liaisons avec mon valet. Cette fille m'avertit que le cœur de sa maîti^esse n'était plus libre ; mais elle ne put jamais me faire connaître mon rival : elle n'est entrée que depuis peu dans la maison. Cherchant à savoir la cause des dédains dont je suis la victime , elle entendit^ un jour, une ancienne servante dire à sa maîtresse : a Madame , bientôt il w sera rendu à votre amour ; le ciel permettra qu'il » arrive ; votre demande sera favorablement ac- » cueillie , et lui , — il obtiendra la possession des » biens qu'il réclame : alors il n'y aura plus qu'un » seul désir dans toute la famille, et votre maria&e

' Kl

» ne sera plus différé. « C'est ainsi que, sans savoir le nom de ce rival heureux , il ne me resta plus de doute sur mon malheur. J'ai beau veiller nuit et jour, sans m'écarter de la rue qu'elle habite, je n'ai pu jusqu'à cet instant découvrir le plus faible indice ; d'où je conclus que ces mots : il sera rendu à votre amours signifient qu'il y a quelque brouillerie momentanée qui les empêche de se voir?.... Votre arrivée

( Gocizalve entre. )

GONZALVE

Seigneur

JOURNÉE I, SCÈNE I. 3ii

Que veux- tu, animal?

GONZALJE.

Il est temps de venir, si vous voulez vous joindre au cortège : l'empereur entre déjà dans la première cour du palais. —

DON JÉRÔME

Je suspends mon récit. — J'en étais au moment cîi je vous ai rencontré : c'est vous qui devez être.... niais nous parlerons de cela dans un moment plus iavorable. Cette dame va venir tout à l'heure présenter un mémoire à sa majesté, au sujet du droit ^'elle prétend avoir à une certaine dignité héréditaire dans sa famille; je ne veux point avoir à' ses jeux un air de disgrâce. Il faut que je me trouve à la cour ; je ne puis en ce moment vous en dire davantage : ayez la complaisance de m'attendre; je xeriens

(Il sort aTCcGonsalvc. ) DON PÈDRE.

Ce n'est pas ainsi que je traite mes amours : personne n'en sait rien ; je n'ai d'autre confident que inoi-même. ma chère Violante ! pour tous les «^iens du monde, je ne confierais pas mon secret au Jtieilleur de mes amis , à mon parent le plus proche J'accours à Sarragosse, sur l'aile des vents:

J6 trouve que les minutes de retard sont des siècles ; ^ cependant, arrivé depuis quelques heures , je •^'ai point encore osé m'approcher des lieux qu'elle Kabite. J'attends que la nuit , qui a toujours protégé mon amour , vienne la favoriser de son ombre.

3i2 LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,

( Ginès entre. )

GIMÈS.

Grâce au ciel, je vous trouve une fois seul et libre !

DON PÈDRE

Que me veux-tu ?

GlNÈS.

Que vous me fassiez mon compte^ et prendre congé de vous.

DON PÈDBE.

C'est bien. Qu'y a-t-il de nouveau pour me quitter ainsi?

GINÈS

Ce qu'il y a ? une injustice que vous avez com- .niise h. mon égard* C'est bien assez d'avoir attendu à ce que vous fussiez rentré dans votre maison pour m'en aller.

DON PÈDRE

Moi, une injustice à ton égard !

GINÈS

Oui; et si criante, qu'elle n'a pas d'exemple depuis qu'il existe des valets en forme de pages , au service de maîtres qui ne soient pas vieux.

DON PÈDRE

Quelle est donc cette injustice? je ne la conçois pas.

Un amour de contrebande qui s'est glissé entre nous, sans me payer les droits, à moi, votre écuyer fidèle! Comment, depuis une année entière, vous gardez tout pour vous; vous ne parlez qu'entre r6s

JOURNÉE I, SCÈNE I. 3i3

lents y et jamais avec moi ! Dès que la nuit arrive , irons voilà disparu Jusqu'au retour de l'aurore. Si vous revenez content , c'est votre affaire ; si vous revenez triste, c'est moi qui paie la mauvaise humeur. Rossez-moi, je le veux bien; mais au moins ditesmoi : «Une telle est un aspic , une furie , » alors à la bonne heure ; mais être rossé , et ne pas connaître ta dame qui occupe votre |>ensée ! Mon honneur ne saurait y consentir; je ne veux pas souflfrir plus long-temps ; si je puis rencontrer un maître plus communicatif , quelle que soit son humeur....

DON PÈDRE

Sans doute, tu as noyé ta raison dans le vin.

GINÈS

Non, seigneur, le vin n'est ici pour rien. Je nie la majeure : ou le nom de madame Une telle, ou mon compte et je pars.

( On entend lu Lruit d'une musique guerrière. ) DON PÈDRE.

Retire-toi; nous nous verrons tantôt; ce n'est pas le moment des bouffonneries : c'est le roi qui sort.

GINES.

Tenez, voilà sur son passage une dame de qualité ' qai s'avance vers sa majesté ; elle est bien accompagnée. Parmi les chevaliers j'en vois un....

Qui?

GINÈS

Don Jérôme de Hansa , votre parent , voli-e ami.

3r4 LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,

DON PÈDRE

Ciell que vois-je? Violante est sans doute la dame dont il voulait me parler. douleur !

GINES.

Le roi est là.

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