‹ Caldéron (volume 3)Chapitre 41 sur 79 · LE MARQUIS DE BRANDEBOURG · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE BRANDEBOURG

Les dames espagnoles sont supérieures aux dames de tous les autres pays. Quelle bonne mine ! quelle grâce!

LAMIRAL

Si vous dites cela , marquis de Brandebourg, que nous reste-t-il à dire à nous autres?

LE MARQUIS

La même chose; il n y a pas de vaDité à se rendre soi-même justice.

( Ils sortent. ) DONA VIOLANTE.

Arrêtez-vous , don Jérôme ; vous ne devez pas me suivre.

DON JEROME

Madame , je sais ce que je dois , je me range parmi vos serviteurs.

DONA VIOLANTE

Arrêtez-vous , dis*je , ou je m'arrête moi-même.

DON JÉRÔME

Madame^ vous accompagner, ce n'est pas ua acte de familiarité de ma part. — C'est m'acquitter d'un devoir.

Je n'insiste pas davantage. Il faut respecter le '

lieu où nous sommes ( A part. ) Ah! don Pèdre,

si cette nuit doit combler mes vœux, dieu d'amour! fais qu elle arrive bientôt.

( Elle sort ) GINÈS.

Nous voilà seuls ; revenons à notre compte. — Je vous sers depuis....

DON PÈDRE

M ise'rable , c'est de cela que tu viens me parler , lorsque j'ëtoufFe de peine, de colère, de rage!....

GlNÈS.

Et doii viennent toutes ces choses-là. — Vous étiez, il n'y a qu'un moment , si calme, si affable

ivec moi ! Seigneur^ qai vous a donc trouble le jujeinent?

D0I9 PÈDRE

Tu raisonnes^ et tu ne vois pas combien je souffre !

( n le maltraite. ) GINÈS.

£t moi aussi ^ par concomitance.

DON F-ÈDRE

Tais-toi ^ ne me pousse pas à bout.

Calmez-vous, seigneur, puisque je ne suis pas ligne d apprendre par la parole ce qui vous arrive, ue me le dites pas avec les mains, je vous en conjure 5 je n'entends pas ce dernier langage. — Et je reviens à mon compte ; je veux m'en aller , ou savoir à quelle belle dame je suis redevable de toutes les contrariëte's dont je suis la victime.

DON PÈDRE

Tu ne le sauras pas , et tu ne t'en iras pas. Prends garde à toi.

( Don Jérôme ent^re. }

DON JEROME

Don Pèdre?

DON PÈDRE, àGinès.

Retire- toi.

GINÈS

Encore celle-ci !

DON JÉRÔME

Vous connaissez à présent celle que j'adore. — Je vous avais prévenu qu'elle allait venir se présenter il Fcmpereur.

3o.o LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,

que j'ai dans la rue opposée, et cette réserve doit durer jusqu'à ce que nos affaires particulières, sa demande à l'empereur, ou la fin de mon procès, nous donnent les moyens de nous unir conyenablement... — ÀTOuer mon amour à don Jérôme, c'est trahir mon serment ; c'est manquer à ma parole de n'en parler à qui que ce soit ; ne pas l'aTOuer, c'est moimême tolérer lâchement la honte de savoir qu un autre lui adresse ses vœux... D'un autre côté, être, moi y la cause de la jalousie de don Jérôme, tandis qu'il me donne toute sa confiance , c'est agir a^ec duplicité , c'est une félonie ; laisser mollement courir le temps , pour attendre qu'il devienne plus favorable, c'est encore une lâcheté, car au bout du compte viendra notre mariage qui révélera tout; et quelle infamie alors! on dira que j'ai consenti à ce qu'un autre aimât celle dont je songeais à faire mon épouse. — Ajoutons à cela que don Jérôme a dit qu'il n'y aurait qu'un lâche qui pût se contenir si l'on provoquait sa jalousie ouvertement... — Se montrer dans ce cas, c'est aussitôt compromettre l'honneur de sa dame, c'est compromettre également un ami qui ne manquera pas de vouloir en tirer une satisfaction. — Ne pas se montrer, cela revient à peu près au même; elle sera courtisée , il sera son amant déclaré ; j'aurai le droit de me plaindre de l'un et de l'autre, et je les aurai perdus tous les deux .

Comment trouver un moyen pour justifier une brouiilerie avec Violante , qui me laissât la liberté d'agir au gré de don Jérôme? Tâchons de faire naître ce moyen. — J'irai la voir ce soir. — Je

JOURNÉE I, SCÈNE III. Sut

in^efforcerai de dissimuler mon émotion ; je prendrai pour prétexte la sérénade. Je me plaindrai; je l'accuserai d'inconstance, ma jalousie me servira d'excuse auprès d'elle. Elle aura à se reprocher d'en être la cause; et enfin , si cela ne réussit pas, dusseje perdre Violante, je n'y tiens plus, ma tête s'y perd. — Ces tiraillemens en sens opposés, ces doutes, ces transports de jalousie, ce supplice d'esprit et de cœur , me forcent à rompre le silence. — Sau- Tons du moins l'honneur. — Si le proverbe amoureux dit : Ma dame avant tout, le proverbe ment; c'est l'honneur qui est le premier; c'est l'honneur qui doit passer avant toute chose.

( n t en Ta. )

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