SCÈNE III
Le château de dona Séraphîne.
( Au fond du tbeâtre , bruit confus de voix de paysans qui chantent. )
GILETTE, BRITO, groupe de paysans qui chantent et dansent devant DONA SERAPHINE W.
DONA séraphîne.
Vous avez beau faire , mes amis ; rien ne peut me distraire de ma tristesse.
BRITO
Morbleu , notre maîtresse, je ne savons pas quelle peut être la cause de cette tristesse qui afflige une r si belle dame. Si j'étais comme vous, je voudrais t q[u'on ne cessât pas de chanter devant moi
Ton. I. Caldéron, Pil
DONA SÉRAPHINE
liiîto^ la cause de ma peine est si publique, qnil serait inutile de la vouloir cacher. Je me plais au contraire à ]a dire, pour en faire voir Finjustice; c'est là ma consolation.
GILETTE.
Madame , si cela peut vous consoler , soulagez votre cœur avec nous.
DONA SÉRAPHINE
Don Pèdre Torrellas est mon cousin ; nous avons droit l'un et l'autre à une succession d'importance , à laquelle nous croyons être également appelés. Nos parens communs ont voulu nous mettre d'accord, en confondant nos droits par un mayi^ge entre lui
et moi Don Pèdre avait d'abord montré qu'il
attachait du prix à cette union ; pour moi, je n'étais nullement insensible à ses soins. — Il a changé tout à coup, de la manière la plus révoltante, dès qu'on lui a parlé sérieusement de cette affaire ; il a cessé de vouloir, lorsque je m'empressais de donner mon consentement. Cette injure m'inspire une aversion profonde pour lui ; — car il suffisait d'être une femme, je ne dirai pas sa cousine, pour qu'il ne manifestât pas un pareil mépris. Mon amour s'est transforme en haine, en fureur; si je le pouvais, je lui arracherais la vie.
Voilà pourquoi je viens chercher une retraite dans mon chàfeau ; je viens m'éloigner de sa présence, jusqu'au moment favorable où je trouverai l'occasion de me venger sur sa pei'sonne ou son honneur.
JOURNÉE I, SCÈNE ÏII. 323
BRITO
Notre maîtresse ù raison. Et moi 9us$i| un jour ]ue j'étais allé à la ville ^ je vis le seigneur don Pèdre ; je lui dis qu'il était un ingrat, un méchant, an cheyalier déloyal , et que , si je le tenais entre quatre yeux , je lui apprendrais à vivre.
DONA SÉRAPHINS
Que te répondit-il?
BRITO
C'est qu'il ne me répondit rien du tout. Il est vrai que je lui avais parlé de telle manière qu'il n'avait pu m'entendre.
DONA SÉRAPHINE
Quelle uiaiserie I
GILETTE.
Madame , il ne songe qu'à vous égayer , à vous^ t distraire , en attendant le bal que nous avons dis- |)osé pour célébrer votre arrivée.
DONA SÉRAPHIME.
Il n'y a plus de plaisir pour moi.
BRITO
Nous n'en chanterons et danserons pas moins , ^ur tâcher de vous faire participer à notre joie.
( Us «hapteQt , dansent , et s'en Tont. ) BRITO, retenant Gilettc.
Gilette ?
GILETTE.
Que me veux-tu ?
BRITO
Si je dis la vérité, je veux que tu m'aimes.
DONA VIOLANTE
Enfin , mon cher bien , mon maître^ mon amour, j'ai donc le bonheur de te retoir I
DON PÈDRE
Si tu te plains de l'absence , que dois-je en dire moi-même ? {A part. ) Hëlas ! comment dissimuler mon trouble? {Haut.) C'est moi qui dois accusefJa lenteur des heures , moi pour qui ta présence est la vie , ton absence la morl.
DONA VIOLANTE
Laissons-là cette discussion , de savoir qui de nous deux souffre le plus de cette absente ; elle me déplaît.
DON PÊDRE.
Pourquoi donc ?
^ . V DONA VIOLANTE
Si c'est toi qui as raison , c'est une preuve que ton amour est le plus tendre; si c'est moi, il en résulte que tu m'aimes moins que je jie t'aime. Fâcheuse alternative , dans laquelle l'un de nous deux doit becessaii*emèht avoir quelque chose à regretter. Ainsi, .mon ami, soyons contons l'un et l'autre: qu'il te suJBSse de savoir qu'il ne s'est pas écoule une sjBule minute sans que ton image ait e'té gravée dans le souvenir , dans le cœur de ta fidèle et tendre Violante.
DON PÈDRï:.
Voici une autre question à re'soudre : Ai-je fait mieux d^ ixi^n coté , en u« cherchant pas du tout à me souvenir de toi, belle Violante?
JOURNÉE I, SCÈxNE IV. 327
DONA VIOLANTE
Comment donc, Pèdre?
DON PÈDRE
Oui; a-t-on besoin de chercher à se souvenir de ce qu'on n'a jamais oublie'?
Trêve de subtilités et de flatteries, mon amour; parlons sérieusement, avec une entière franchise, de ce qui nous importe réellement. Comment viens-tu ?
DON PÈDRE
Commequelqu'un qui vient auprès d^ i,oi.(y4 part.) Oh! que je serais heureux, si d'autres peines ne m accablaient! {Apart.) Et toi , Violante, comment es-tu?
DONA VIOLANTE
Doublement heureuse : d'abord parce que j'ai le bonheur de te voir ; ensuite parce que j'espère que l'audience du roi, où tu m'auras aperçue, sera favorable à mes vœux. La bonté de sa majesté me donne l'espérance d'obtenir ce que je sollicite, et ot pouvoir t' offrir cela de plus. As-tu éprouvé beaucoup de joie quand tu m'as vue?
DON PÈDRE
Je ne crois jamais avoir éprouvé de plus vive .sensation.
DONA VIOLANTE
Comment cela ?
DON PÈDRE
Tu sais que les biens que je possède sont peu de chose; je voudrais pouvoir t' offrir toutes les richesses
du inonde , afin que tu n'eusses rien à demander à personne. Cette idée m'afflige , me d&espère sans cesse. Quand je t'ai vue aux pieds du roi, j'ai senti mon cœur oppressé; j'ai souffert mille tourmens; j'eusse donné tout au monde , tout, hormis l'honneur, pour ne pas te voir dans cette situation.
D05A VIOLANTE
Ah ! si j'eusse pu penser que cela pouvait te déplaire , quand il aurait été question de l'empire suprême....
DON PÈDRE
Ne suppose pas des chimères,.... Violante, je veux dire que j'étais affligé de n'être pas assez riche; car lorsque je roule dans mon esprit, lorsque je calcule que....
( Musiciens , aérénade dans la roe. )
( Us diantent. )
(c L'Amour était un jour dans les jardins de Chyn pre, au moment où l'Aurore....
DON PÈDRE
Ce n est pas là ce que je voulais dire !....
DONA VIOLANTE
Qu as-tu, don Pèdre? pourquoi cet air fâché?
DON PÈDRE
Rien du tout. Mais ceci est autre chose ; j'allais verser des larmes, et voici des gens qui viennent chanter... C'est l'usage partout; on voit des gens qui chantent et d'autres qui pleurent.
LES GHANTEDRS recommencent.
» L'Amour était un jour dans les jardins de Ci*
» thère , au moment où FAurore laisse tomber des » perles sur les fleurs du jardin....
DONA. VIOLANTE
Don Pèdre, tu as l'air inquiet, furieux!
DON PÈDRE
Il est en effet bien agréable pour mol d'entendre des sérénades sous ta fenêtre !
DONA VIOLANTE
Je n'habite pas seule dans cette rue; il y a d'autres dames.
DON PÈDRE
Il n y en a aucune comme toigL
LES CHANTEURS continuent.
» Il voulut en choisir une pour Psyché...
DONA VIOLANTE
Ne donne pas tant d'attention à la musique. Que t'importe à toi qu'on chante ou non ?
DON PÈDRE
L'oreille se prête volontiers à ce qui la flatte.
LES CHANTEURS
» L'Amour voulut en choisir une pour Psyché; la » plus élégante, la plus belle.
Dis-moi.
DON PÈDRE
Je vais te répondre. Attends que l'Amour ait choisi cette fleur. {A part. ) Tâchons d'avoir des prétextes , pour éclater ensuite.
33o LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,
LES CHANTEURS
» La fleur d'orange ^ la rose, l'oeill^, le jasmin^ le » tentent tour à tour; il a fixé son choix sur....
DOKA VIOLANTE.
Est-il possible que cette musique fixe ton attention plus que ma personne ?
DON PÈDRE
Au contraire ; pour ne pas l'entendre je voudrais que mon cœur fut sourd.
^ LES CHANTEURS
T9 La fleur d'orange, la rose, l'œillet, le jasmin , » le tentent tour 4Ptour; il a fixé son choix sur la » violette ^^^, dont l'air modeste le séduit.... J^ioleUe^ » violette y prends le pas désormais sur toutes les aa- » très fleurs; l'Amour t'a choisie comme la plus » belle. »
DON PÈDRE
Violette, violette, l'Amour t'a choisie comme la plus belle! (^ A part,) Je voulais feindre la douleur; celle que j'e'prouve n'est que trop réelle.... (Haut.) Qu'ai-je de plus à attendre? Je vais....
( Il veut sortir.;
Don Pèdre, quel est cet emportement?
DON PÈDRE
Ne fais pas semblant de n'avoir pas compris fallusion. Tu sais bien que c'est à toi que ces paroles s'adressent: Oui , Violette, f/imour {a choisie coeme la plus belle J
JOURNÉE I, SCÈME IV. 33i
DON A VIOLANTE
Fuisse le ciel^ mon cher don Fèdre!....
DOW PÈDRE
Ne cherche pas à te justifier. Je sais que l'absence îst pire que la mort; on rend du moins quelques donneurs aux défunts, mais on oublie les absens.
( n veut sortir. ) DONA TIOLANTE
Où vas-tu ?
DON PÈDRE
Voir ce chanteur si officieux, si galant, et le remercier.
DONA VIOLANTE
Quand ce serait pour moi, est-il en mon pouvoir de l'empêcher et de Contenir une folle passion?
DON PÈDRE
Non; mais si c'est là ton excuse, me convient-il, à moi , de le soufirir ?
Écoute.
( Elle s'efforce de le retenir. ) DON PÈDRE.
Laisse-moi. Finissons; je veux sortir et connaître ce galant.
\ DONA VIOLANTE
C'^st don Jérôme de Hansa , si c'est là tout ce que tu veux savoir.
DON PÈDRE
Tu le savais donc? Ah ! perfide, comme tu feii^nais ta surprise!
33a LE DERNIER DUEL EN ESP AGITE,
D03A VIOLANTE
Toute femme qui se vante à celui qa'elle aime d'inspirer de l'amour à d'autres , mérite d'être punie de sa vanité; au lieu de flatter lamour-propre de son amant y elle ne fait que provoquer soa mépris.
do:ï pèdre.
Ali ! ce n'est point là le motif.
D05A VIOLA5TE
Et quoi donc?
D02f PÈDRE.
C'est que le reste est d'accord avec la musique.
D05A TIOLAHTE.
Je n'ai autorisé ni sa passion ni sa sérénade.
DO:i PEDBE.
Tu ments.... On ne prend pas de pareilles licences^ si Ton n'est sûr d'être favorablement écouté.
(Lescfaaatearscootinuenr, et répètent sourent I* refrain, pendant que don Pèdftct duna Yiolanle contiDuent de leur côlé à s'eolretenir.)
D0>- YIOLA>'TE.
Don Pèdre, mon amour, vous ne sortirez pas.
DO>' PÈDRE
Cesse de t'y opposer. Si tu me fermes ce passage secret, tu me forceras d'ouvrir la porte, et il sera plus scandaleux qu'on me voie à cette heure sortir de ta maison. . -
DOSA VIOLANTE
C'est ainsi que tu veux me compromettre! c^est ainsi que tu tiens ta parole de me garder le secret !
DON PÈDRE
Et tu en es étonnée ! Lorsque* tu trahis ta foi, dois-je craindre de manquer à ma parole? Amant payé de retour, J'ai promis de me taille; mais tourmenté de justes soupçons, c'est autre chose! Laisse-moi.
DONA VIOLANTE
Songe donc...
Songe toi-même....
DONA VIOLANTE
Que je....
DON PÈDRE
Que je....
(Ils élèvent la voix Tun et Tautre.) UN DOMESTIQUE, derrière la toile.
Madame , madame , ouvrez vite ; il y a des voleurs dans la maison !
FLORE, arrivant toute effrayée.
Eh! mon Dieu, madame, quel bruit vous faites! Les domestiques accourent de tous côtés ; ils croient qu'il y a des voleurs dans la maison.
(On frappe aux portes dans l'intérieur; la musique continue toujours.)
UNE voix, derrière la scène.
Ouvre la porte, Flore.
D'AtJTRES VOIX.
Elle ne pourra pas peut-être : enfonçons-la.
DONA VIOLANTE
Me voilà entre deux dangers terribles; le plus
Toi!
GINÈS
Oui, maître; comme -jusqu'ici vous n'avez voulu ni me faire connaître la belle ^ ni me donner mon compte, et que cependant je me trouve encore à votre service, eh bien, me voilà.
DON PÈDRE
Et depuis quand si officieux, si exact?
GINES.0
Seigneur et maître. Dieu touche les cœurs : je ne dois pas être toujours maudit. Comme j'ai plus d'une faute à me reprocher , et que je dois sortir de chez vous y je veux faire restitution et réparer les lacunes que j'ai à me reprocher dans l'exercice de mes devoirs. Je ne veux plus vous quitter ni vous perdre de vue , jusqu'à ce que vous m'ayez fait mon compta ou nommé l'objet de vos tendres pensées.
DON PÈDRE
Croîs-tu, impertinent, que je ne te comprenne pas? Tu es aux aguets pour voir si dans mes chagrins il m'échappe quelque parole indiscrète , et la recueillir aussitôt.
GINÈS
Le diable vous l'a dit. Et puisque c'est un vrai tourment d'enfer d'être toujours à épier , à écouter, sans pouvoir attraper la moindre chose bonne à raconter, je vous en supplie, mon maître, ayez pitié' de votre serviteur , tirez-le de cet état d'incertitude, quand ce ne serait que pour lui épargner le regret
d'avoir formé un jugement téméraire; car si j'allais m'imaginer que votre dame (sur laquelle je n*ai que des conjectures à former) est ronde comme Une boule, ou maigre comme un squelette, ou noire comtnie un charbon , ou l'ouge comme le feu , ou Tieille, c'est tout dire : le plus grand tort d'une femme, est d'être une ruine vivante qui atteste la puissance du temps. . é
DON PÈDRE
Trêve de bouffonnerie. Va voir si don Jérôme est sorti de chez lui.
GINÈS
Il y a déjà quelque temps que je l'ai vu entrer au palais.
f DON PÈDRE.
Va le chercher : dis-lui que je l'attends à la place de la cathédrale, que je le prie de venir me parler.
GINÈS
C'est une défaite pour m'éloigner de vous.
DON PÈDRE
Oui, à peu près.
GI^ÈS.-' •
Et dans quelle comédie n'à-t-on pas toujours les valets sous la main ?
(H sort.) DON PÈDRE.
J'ai beau tourmenter mon esprit , chaque parti a ses inconvéniens. Je voudi'aiis employer le moins violent; mais je connais don Jérôme : il est altier ,
prompt , je ne réussirai pas à lui faire entendre rai- Ton. I. CalSéron, 22
son. Enfin le sort en est jeté; Tafiaire est engagée :
faisons notre devoir, et qae la fortuné fassié le reste.
DON JÉRÔME, arrivant.
Si j'eusse pu saroir où tous étiez , don Pèdre , je TOUS aurais prévenu.
don pèdre.
J'ai à TOUS parler : écoutez. ( Jl Ginès et Gûnzalve. ) Retirez- vous.
(Lea deux valeU caosait enseniKle.) GONZALTE.
Ginès , que veut dire tout ceci ? Qu y a-t-il entre nos maîtres?
GINÈS
Ils sont les maîtres.
GONZALTE.
Viens... tu sauras ce que je sais du mien.
GINÈS
Je ferai mieux , moi; je te dirai ce que je ne sais pas.
DON JEROME
Combien je suis pénétré de votre obligeance! combien j'avais raison de vous confier mon âme , ma vie ! Connaissez-vous aussi le galant ? j
DON PÈDRE
Comme moi-même*
DON JÉRÔME
Vous allez me le nommer.
DON PÈDRE
D'abord il y a deux choses à observer . ( A part. )
Oh ! si ma modération le touchait ! (iy^M^. ) Premièrement , croyez que s'il avait pre'vu que jamais il dût être votre rival , il ne se serait point engagé comme il l'est de manière à ne pouvoir s'en retirer; secondement , que lorsque vous saurez son nom vous en serez très-fâché.
DON JEROME
Pourquoi ?
DON PÈDRE
Parce qu'il est votre ami. Et , puisqu'il est admis et préféré par. cette dame tandis que vous n'êtes pas dans le même cas , vous ne devez pas lui causer un chagrin qu'il n'a point eu l'intentiou de vous causer à vous-même; car il était favorisé avant que vous fussiez connu.
DON JÉRÔME
Quant à sa disposition de renoncer à ses projets pour me complaire , s'il en eût été prévenu d'avance , j'estime la délicatesse de l'intention ; mais pour ce qui est de renoncer moi-même à cause de lui ( n'importe qui il soit ); de renoncer, dis-je, à une entreprise dans laquelle je suis si fortement engagé, c'est une folie d'y penser. S'il n'a pu prévenir à temps le chagrin qu'il me cause, je ne puis pas, à mon tour , lui épargner celui que mon obstination doit lui occasioner à présent. Ainsi , don Pèdre , je vous en supplie , vous avez bien voulu me rendre le service de vous occuper de le savoir , dites-moi son nom.
DON PÈDRE
C'est quelqu'un qui s'abaisse à vous conjurer de ,ne pas troubler ses amours j et moi , je me jette à vos
34o LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,
pieds , je vous demande cette grâce comme votre parent, comme votre meilleur ami . . . Faites-le par égard pour moi ; soyez assez généreux pour vous désister de vos poursuites : vous obligerez un ami commun ; je regarderai ce bienfait de votre part comme une faveur que vous m'aurez accordée à moi-même.
DOiy JÉRÔME.
Faites-moi le plaisir de me dire s'il vous a chargé de ses intérêts , ou si vous vous êtes occupé des miens.
DON PÊDRE.
Je me suis occupé des vôtres, puisque je cherche à vous épargner le regret d'une action injuste; ne voyez en ceci que la bonne intention d'un médiateur qui veut satisfaire les deux parties, et surtout éviter un éclat fâcheux.
DON TÉROME.
Si telle est votre intention , don Pèdre , c'est lui qui doit vous en savoir gré.... c'est lui qui redoute un éclat -fâcheux j quant à moi je ne le redoute nullement , et je ne vous ai pour cela aucune espèce d'obligation.
( n veut s'en aller. ) DON PÈDRE.
Ecoutez.
DON JÉRÔME
Que voulez- vous ?
DON PÈDRE
Vous dire... {A part.) Avais-je raison de craindre son emportement? ( Haut. ) Que ce que je viens de déclarer de sa part, quoique j'aie employé le ton de
JOURNÉE II, SCÈNE I. 3j\i
la prière et de la soumission , ne doit pas tous faire penser qu'il manque de valeur...
DON JÉRÔME
Pourquoi donc ?
DONPÈDRE
Cest que jusqu'ici il n'a consulté que la prudence.
DON JÉRÔME
C'est la ressource ordinaire de. celui qui n'en a pas dans le cœur. Ma foi, quand on n'est pas prêt à tirer l'épéé en pareille circonstance, et que l'on cherche un médiateur , la chose est claire.
DON PÈDRE
Voulez-vous voir que cela n'est pas , et qu'il hésite uniquement parce qu'il est votre ami?
DON JÉRÔME
Oui.
DON PÈDRE
Eh ! sachez que...
DON JÉRÔME
Dites.
Ce rival...
Qui?
C'est moi.
DON PEDRE.
DON JEROME
DON PEDRE.
DON JÉRÔME
Vous !
Oui, j'aime Violante. C'est moi qui suis^J^ nedi-
rai point favorisé par elle ( un chevalier peut bien avoir cet honneur ^ mais il ne doit pas s'en vanter); c'est moi qui ne suis point favorisé par elle ^ mais qui n'ai pas à me plaindre de ses mépris. Et s'il faut que j'invoque à cet égard un autre témoignage que le mien y c'est de moi que parlait cette femme de la maison^de Violante, lorsque pendant mon absence elle dit à sa maîtresse que bientôt je serais rendu à sa tendresse. — IVfavez-vous entendu ?
DON JÉRÔME
Avant d'y réfléchir , pourquoi, lorsque je vous ai confié ma passion , ne m'avez-vous pas dit ce que vous venez de me dire ? Je vous le demande. . .
DON PÈDRE
J'ai cru en cela pouvoir vous obliger...
DON JEROME
Comment, m' obliger?
DON PÈDRE
Je crus pouvoir obtenir assez d'empire sur moi pour vous céder la place; j'ai vu que cela était audessus de mes forces : car , enfin , il est malaisé de se vaincre soi-même , et je n'ai pas osé vous le promettre , de peur de n'avoir pas le courage de l'exécuter. J'ai répondu au reproche de ne pas vous avoir parlé clairement dès le principe ; mais je me souviens de plus que notre conversation fut interrompue par je ne sais quel incident , et que je n'eus pas le temps de m' expliquer quand je l'aurais voulu.
A présent c'est à vous à juger si , étant votre compétiteur , cette disposition de ma part à chercher des
détours ,. des moyens de conciliation , a été ^ a pu être y comme tous l'avez dit , une soumission honteuse , une lâche condescendance en faveur d*un rival , une ressource telle que l'emploient ceux qui n'en ont pas d'autre dans le cœur; enfin> si c'est ici le manque de valeur qui s'est caché sous le voile de la prudence.
DON JÉRÔME
Je suis fâché de l'avoir dit , mais je ne me rétracte jamais : ainsi ^ don Pèdre^ ce qui est dit est dit.
DON PÈDRE
Et qu'avez-vous dit 2
DON JEROME
Si nous étions dans un autre endroit moins pu-^ bliC) je vous le dirais.
m>N P£D HE.
Eh bien ! voyez en quel endroit vous voulez me le dire.
DO^ JÉRÔME
Par-ici on va droit à l'Èbre...
Marchez devant ^ je vous suis.
DON JÉRÔME
Nous pouvons aller ensemble.
DON PÈDRE
Allons.
( L^amiral de GasUlle ei|U.e. y
L'AMIRAL
Don Pèdre !
L'AMIRAL
Non pas y don Pèdre ; tous sarex ^'il m'amuse. Quel est ce compte?
GINES.
Je n'ose trop tous le dire. Je tremble que tadif ne soit en faveur de mon maître , et le passif nt me tombe sur le dos.
DON PÈDRB.
Seigneur , que cet impertinent ne me prive pas de l'avantage de savoir en quoi je puis vous être agréable.
L'AMIBAL.
Je voudrais parcourir cette ville dont lé nom glorieux rappelle César jiuguste ^^^ Je voudrais visiter les temples, les édifices, connaître les rues. Nul ne peut me guider mieux que vous, l'un de ses plus illustres habitans.... procurez-moi le plaisir d'admirer ces belles choses dont j'ai beaucoup enteiulH parler.
DON PÈDRE
Sans doute, seigneur, Sarragosse est digne de votre curiosité'. ( A Ginès. ) Fais venir le carrosse.
L'AMIRAL
Faisons mieux; que le carrosse nous suive. — Sinon , nous allons perdre infiniment. Nous serons privés de la vue de cette multitude de jolies femmes qui sont aux balcons : admirons à notre aise tous ces astres vivans, ces jardins de fleurs suspendus dans les airs, cette prodigieuse variété de couleui^s aussi vives que celles de Tarc-eii-ciel après une légère pluie du mois de mai.
DON PÈDRE
Seigneur, l'éclat de la cour rejaillit sur la ville. Fout le monde se livre à la joie ; chacun a paré la façade de sa maison^ et les dames se montrent à toutes les fenêtres.
L AMIRAL
Allons, profitons de Toccasion.
DON PEDRE.
Il me semble, seigneur, que vous avez l'esprit préoccupe' !
L*AMIRAL
Préoccupé? non : mais, à vous dire vrai, j'éprouve ce désir si naturel de retrouver une personne qu'on n'a fait qu'entrevoir un instant pour la première fois ...
Ou l'avez-vous aperçue, cette bçlle personne? Seigneur, si vous me donnez quelques indices, je pourrai vous conduire de ce côté-là...
L'AMIRAL
A l'audience de l'empereur, où elle est venue parler à sa majesté, pour je ne sais quelle affaire.
DON PÈDRE, à part.
Encore ce coup, ciel implacable! n'en ai-je pas assez , tandis que déjà mon existence ne tient plus qu'à un fil!
L'AMIRAL
La connaîtriez- vous par hasard ?
DOa PÈDRE.
Je ne saurais voas le dire^ seigneur ; je n'ai pas . fait beaucoup d attention