GI5ÈS
Oh ! je le sais très-bien ; et sinon vous verrei comme je tous mène droit à la maison de dona Violante de Urréa.
L AMIRAL
C'est en effet le nom qu elle s'est donné elle-raéa)e>
GiyÈs.
Je n'ai donc pas fait un conte ; c'est que j'avais^ moi, toute ma tête, et mon maître.... Allons...
[ Le marquis d« Brandebourg arrive.;
LE MARQUIS
Ah ! seigneur amiral , tous Toili !
L*AMIRAL
J'ai voulu voir la ville.
LE MARQtJIS.
Vous ne savez donc pas la grande nouvelle?
L'AMIRAL
Non.
LE MARQUIS
Le roi vient d'apprendre que la ville de Valladolid est divisée en deux^actions qui sont à la veille d'en venir aux mains. Sa majesté va partir à linstant pour s'y rendre.
L'AMIRAL
En ce cas , rentrons au palais.
LE MARQUIS
J'aurai l'honneur de vous accompagneiÈ*.
L'AMIRAL
C'est moi qui aurai cet honneur-là... Adieu, doh Pèdre; et toi, Ginès, reçois cette bague pour ta bonne volonté. C'est un souvenir;
( L'amiral et le marquis sortent. ) GINÈS.
Et pour la vie. Jésus, qu'il est gros! mon maître, voyez ce diamant.
DON PÊDRE.
Infâme, misérable , gredin ! ! !
GIISÈS.
Voici le délire qui le reprend.
35o LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,
DON PÈDRE
Et tu as Finsolence de dire le nom d'une dame , d'indiquer la rue où elle demeure !...
GINÈS
Ehbien! en quoi cela vous intéresse-t-il? Un autre me donne un diamant gros comme le poing, et vous, c'est un coup de poing que vous me donnez 1 — Est-ce de votre dame que j'ai parlé?
DON PÈDRE
Misérable î — {Â part. ) Je m'emporte , j'ai tort; je vais lui faire connaître que c'est parce qu'il a deviné... mon imprudence n'échappera point à sa malice.... {Haut. ) Ginès, mon enfant, excuse-moi, je te prie d'aller sur-le-champ me faire amener un cheval ici.
GINÈS
Au nom du ciel, mon maître, si vous voulez vous débarrasser de moi , que ce ne soit pas avec cette
arme à deux trancha ns tantôt vous m'écorchez
sans pitié, tantôt des caresses perfides....
DON PÈDRE
Fais ce que je te dis, c'est important.
GINÈS
Et pour moi , il l'est de me tenir loin de vous.
( l\ s en va.) DON PÈDRE.
Mon âme n'est retenue que par un fil; je ne vis point.... Je suis en retard....; don Jérôme m'attende...
JOURNÉE II , SCÈNE I. 35i
(Deux femme» voilées, dona Yiolanle et Flore, arment.)
FLORE
Seigneur don Pèdre ?
DON PÈDBE.
C'est à moi !
FLORE
Oui.
DON PEDRE.
Qu'ordonnez-vons ?
FLORE
Une dame qui veut vous parler a su que vous étiez ici....; elle est là.
DON PÈDRE
Une dame I à moi ! cela me surprend.
DONA VIOLANTE
Pourquoi ?
DON PÈDRE
Parce que je suis né plutôt pour mériter d'être haï que recherché par les dames.
DONA VIOLANTE
Il serait facile de vous prouver le contraire.
DON PÈDRE
Comment ?
DONA VIOLANTE. Elle ôte son vofle
De cette manière.. .. Voyez ^ don Pèdre y si elles vous haïssent ou si elles courent après vous.
Violante, toi ainsi déguisée! sous ce costume si
peu convenable à ta qualité^ contre toutes les bienséances !
DONA VIOLAHTÈ.
Quoi ! et vous-même n'a vez-vous pas foulé aux pieds toutes^les bienséances et outragé ma qualité ? 11 ne me reste plus rien à ménager.
DON PÈDRE
Moi?
DONA VIOLANTE
Oui , vous. D'après vos menaces d'hier, j'avais à craindre que vous ne commissiez une barbare indiscrétion; je me suis déguisée pour venir vous voir. La démarche, je l'avoue, est inconvenante; mais la vôtre, don Pèdre! Hier soir, les cris» le bruit , la douleur , avaient troublé ma raison ; je ne savais à quel parti m'arrêter : je viens aujourd'hui vous supplier de m'écouter. Plus rassurée en ce moment; peut-être trouverai-je le moyen de vous persuader... Le délabrement de notre fortune, don Pèdre, et l'embarras d'une naissance qui a besoin d'être accompagnée d'autres avantagés, s'opposent à notre union. De deux maux choisissons le moindre; déclarons tout à nos parens, avec franchise et dans les formes convenables ; décidons-nous à braver les reproches de la vanité blessée , et mettons sur le compte de l'amour les privations auxquelles nous devons être préparés : pourvu que je vive auprès de vous, l'asile le plus modeste suffit à mon bonheur , et qu'importent les autres richesses ? Au con^ traire, si notre secret doit être livré au public, au lieu de servir de prétexte à des duels, à des transports
JOURNÉE II, SCÈNE ï. 353
jaloux^ ne vaut-il pas mieux que ce secret soit connu par un moyen qui ne compromet ni Thonneur^ ni votre existence? Une fois mon ëpoux, rimportune galanterie n'a plus la moindre excuse; mon honneur est conserve aussi pur ^ aussi brillant que l'astre du jour.... Prenons une position plus heureuse; la pre'sence d'un époux en impose plus que l'épée d'un amant. Ainsi , mon cher don Pèdre, mon unique bien , écoutez mon humble prière , et croyez que je suis bien innocente de ce qui a pu tantôt vous faire de la peine.
DON PÈDRE
Le moyen est bon , sans doute; que n'y avez-vous songé plus tôt ! (ji part.) Maiis quand s'avise-t-on à propos de ce qui nous convient ?
DONA VIOLANTE
Quoi , seigneur, à cette humble prière , à une proposition aussi juste , à un amour aussi respectueux , vous ne répondez que par des soupirs , ou plutôt vous ne répondez rien ! Les soupirs ne conviennent qu'aux amans malheureux; et vous n'avez pas à vous plaindre de ma tendresse.
DON PÈDRE
Violante, le ciel m'est témoin... (^ part,) Que lui diraî-je? Je suis perdu; le remède vient trop tard. (Haut.) Que je suis touché de ton amour, que j'admire ton esprit , que tes conseils me sont chers.... I à tel point que....
GINES, arrivant.
Seigneur, voici le cheval.
TOM. I. Caldéron. 3 3
DON PÈDRE
Mais... adieu; je n'ai pas la force de te parler... Adieu ^ encore une fois; adieu ^ mille fois.
DONA VIOLANTE
Serais -tu offensé de ce que je suis Tenue te chercher?
DON PÈDRE
Non; ce trait de dévouement reste gravé dans mon cœur.
DONA VIOLANTE
Le moyen que je t'ai proposé te déplaît-il?
DON PÈDHE.
. Au contraire , il est digne de ta sagesse.
DONA VIOLANTE
£s-tu content des mes explications ?
DON PÈDRE
Oui f j'en suis satisfait.
DONA VIOLANTE
Eh bien ! pourquoi me laisses-tu sans réponse ?
DON PÈDRE
Il m'est impossible de te le dire.
DONA VIOLANTE
Ah ! ne me fais pas soupçonner par cette réserve mystérieuse , par ce refus de parler, d'admettre ma proposition , que ton amour n'est qu'une feinte ; que tu saisis le prétexte d'un reproche à me faire , pour revenir à tes anciennes liaisons avec ta cousine*
JOURKÈE II, SCÈNE ï. 355
DONPÈDRE.
Je m'engage à répondre à tout aussitôt que je reviendrai, si toutefois tes yeux me revoient vivant.
DONA VIOLANTE
Est-il juste de me quitter ainsi ?
DON PÈDRE
Un devoir impérieux me rend cruel, et ne me permet pas de te consoler.... Loi du duel, loi tyrannique , maudit soit ton premier auteur ! tu me forces à me dérober à ses caresses pour aller au-devant de la mort.
( II s'ea ra. ) DONA VIOLANTE.
Flore, oïl suis-je? Que m'arrive-t-il?
FLORE
Voilà ce qu'on gagne à leur faire des avances ; voilà comme ils sont tous.... Que le feu du ciel les dévore!
DONA VIOLANTE
Une fenime comme moi ! Quel abîme de confusion , de peines , d'incertitudes déchirantes ! Une femme comme moi, dis-je, et je ne cesserai de le dire, abandonnée au milieu de la rue, sans qu'on daigne lui répondre! quelle honte ! sans avoir aucun égard pour elle ! quel supplice ! Il n'a pas seulement eu la courtoisie de m'offrir de m'accompagner ! Mais pourquoi me livrer au désespoir? pourquoi tant s'affliger? je saurai bien... Hélas! infortunée, que sauras-tu? l'oublier....? Eh! pourrai-je Toublier plus tard, moi qui, dès le premier jour, n'ai jamais pu le bannir de ma pensée !
(EUt9*«nva.)
GINÈS
La voici enfin ^ la belle inconnue/Puisque Focca'sion est si favorable , cette fois-ci je saurai qui elle esrt. Il faut la suivre....
FLORE
Où va-t-on comme cela, gentilhomme?
GINÈS
Madame, je vais mon chemin, madame...
FLORE
Je vous engage à tourner de ce côté-là , sans quoi vous pourriez trouver qui vous en ferait repentir.
GINÈS
Je serai très-fâché qu'on me fasse de la peine.
FLORE
Voulez-vous que je vous roue de coups?
GINÈS
Mon maître n'en ferait pas d'autre. Je vous salue....
FLORE
Adieu.
(Elles^eD va.) GINÈS.
Soleil, lune, planètes, étoiles, enfin tous les astres du ciel à qui ^'adressent les malheureux dans leurs imprécations solitaires, quand sortirai -je de ce labyrinthe?
(II s en va. )