DON PÈDRE , GINÈS
G INÈS
Il était temps de vous trouver.
Tu viens fort à propos , si tu crois que j'ai besoin de tes boufTonneries.
GINÈS
Allez-vous me maltraiter d'abord pour en avoir du regret un moment après? Seigneur, raisonnons amicalement; quelle idée de sortir de la ville avec cet air soucieux, mélancolique^ dansc^ moment où nobles et plébéiens , attirés par le bruit du départ du roi, assiègent les avenues du palais! — Et vous qui tantôt vous êtes présenté le premier à sa majesté , vous n'êtes pas même le dernier aujourd'hui !
DON PÈDRE
C'est précisément parce que tous sont contens ;
JOURNÉE III, SCÈNE t. 38i
>arce que le roi les traite tous avec honneur , que éTÎte de parler à qui que ce soit , et que je fuis ans ces lieux solitaires.... (^ part.) En effet , deais que je suis sorti de la maison de Violante , je 'ose regarder ceux que je rencontre, je tremble u'ils ne soient instruits de mon malheur ; la honte l'accable; ainsi , je viens dans ces solitudes pour Imiter sur les moyens de me rétablir dans lopînion lablique. Allons ; voyons d'abord que dira toute la 'ille de moi quand on racontera partout que...
BRITO, cbantant derrière la toile, an fond du tliëâtre.
« Deux chcTaliers se battaient à outrance ; l'un I d'enx laisse échapper son épée.... »
DON PEDRE.
Infortuné que jç suis! mes peines sont au-dessus de mes forces. — Ce que je crains de me dire à moimême , je l'entends publier de tous côtés. Le bruit ie mon infamie retentit dans les airs.
B R I T G , tonjoars derrière la toile , continoe « chanter.
« Marche donc, ânesse du diable. — Voyez comme » elle va de côté. — Deux chevaliers se battaient » ensemble^ l'un d'eux laisse échapper son épée... »
GJNÈS.
Holà y gredin! comme il fredonne I et son âne fait chorus avec lui. Mon maître , cessez donc un moment de penser à cette dame ; écoutez la chanson de ce vilain qui porte des provfeions au marché : Elle vous amusera.
G IL ET TE, de Tautre coltf du thëfttre, de^ière la toile, chantant.
« Deux chevaliers se battaient à outrance. — Voilà » que Tun d'eux laisse échapper son épée. »
38â l^f: I>ERNIER DUEL EN ESPAGNE,
GINÉS.
Et la paysanne aussi chante le même refrain; l'air est assez gai. — On ne tardera pas à le re'péter 'partout.
GILETTE, chantant.
« L'un d'eux laisse échapper son ëpee. »
GINES, ÀdonPèdre^
Qu'en dites-vous, mon maître? l'air et les paroles, comment les trouvez-vous ?
DON PEDRE.
Il ne me manquait plus que ce nouveau àupplice... Enfin, me voilà devenu la fable de la lie du peuple... on n entend plus que....
GILETTE ET BRITO, entrent chacun de leur é6t^, et chantent.
« Deux chevaliers se battaient à outrance. . • »
DON PÈDRE
Taisez- VOUS, rustres.
BRITO
Juste Dieu !
GILETTE.
Dominus tecum !
DON PÈDRE
Ou vous allez mourir de ma main.
GINES.
Le délire lui revient à propos; ce n'est pas moi qui en souffrirai.
GILETTE ET BRITO.
En quoi vous avons-nous ofTensë, seigneur? Pour dire : « L'un d'eux laisse échapper son ëpée... »
DON PEDRE.
Votre chanson xn'assassine, et tous continuez!
(Il «e jette fur eux et les frappe de son épée») GILETTE ET BRITO.
Nous sommes perdus, morts !
GINE5.
Amis y ce n'est rien , cet accès lui passe bientôt: tout à l'heure il va vous combler d'amitié après vous avoir brise les os.
DON PÈDRE
Dites, misérables, vils rustres, grossiers, qui vous a enseigne ces couplets?
BRITO
Que vois-je, ciel! je suis mort si Gilette dit que c'est moi qui l'ai vu.
GILETTE,
Je n'en sais autre chose sinon que partout ou les cihante. Brito vous le dira ; il sait, lui, toute TafTaire.
BRITO
Tout ce que j'en sais, c'est que vieux, jeunes, Eemmes, tout le monde chante;.... « Deux cheva- I» liers se battaient à outrance , etc. »
GILETTE.
C'est ce que Je dis,.... <c l'un d'eux laisse échapper son épée. >>
DON PÈDRE
Vive Dieu!.... mais hélas! que va-t-on dire de moi ! que je laisse vivre le coupable , et que je me venge sur de pauvres paysans !... Amis, allez eu paix, suivez votre chemin.
GIIÏÈS.
Je vous l'aTais bien dit ; dès que Taccès est passé, c'est un ange.
BRITO ET GILETTE.
Oh ! certainement , nous nous en allons.
BRira Puisque cela vous fâche , je jure de ne plus dire...
GILETTE.
Je promets de ne plus dire.*..
TOUS DEUX ENSEMBLE chantent.
c« Deux chevaliers se battaient à outrance... »
( Us s'en Toot.) DON PÈDRF.
Allez-vous-en , ne me poussez pas à bout.
GINÈS
Mais , seigneur , qu est-ce que cela vous fait , à vous, que ces deux rustres s'en aillent en chantant?...
GILETTE ET BRITO reviennent sur leurs pai, et disent ens«ml>lo.
Je jure de 1 ne plus dire de ma vie : ccrun d'eux Je promets de j laisse échapper son épée. j»
DON PÈDRE
Le sort on est jeté : il n'y a point à réfléchir sur les moyens j je n'ai plus de ménagement à garder.^— Partout où je le trouve, il est mort.
( II s^en va. ) GINÈS.
Où va-t-il d'un air si résolu? Il rentre en ville. — Je vais le suivre.
Dis donc. ...
JOURNÉE Itl, SCÈNE I. 385
(Gilette etBrito reparaissenl. )
GILETTE.
Qu'^est-ce donc cela , Brito ?
BRITO
C'est cela même....
GILETTE.
f BRITO.
C'est que ce pauvre gentilhomme laisse traîner son épée, comme d'autres leur manteau ^"^
GILETTE.
Âh ! si je l'eusse su plus tôt !
BRITO
Qu'aurais-tu fait ?
GILETTE.
Pour t'apprendre à bavarder , et te faire punir par lui, j aurais...
BRITO
Et moi aussi , je lui aurais dit que je n'ëtais caché dans le taillis qu'à cause de toi, et «[ue tu étais la cause première de l'indiscrétion; qu'ainsi*. •
GILETTE.
Eh bien ! nous sommes coupables tous les deux ; tais-toi , et taisons-nous.
BRITO
Il ne me reste plus qu'une petite maladie....
GILETTE.
Laquelle ?
ToM, I. Caldéron. ^5
386 LE DERNIER DUEL Eli ESPAGffE,
BtlTO.
UeoTie de parler , par cela même qoe je devrais me taire ; jVo suffoque.
Allons, disons-le tout bas. (ilr ckmUatL} c Deux gentilshommes se battaient à ontranoe : Toilà que fnn d*eax laisse édia|^ier son épée. m
DOS PSDaK. "" - - • ' -
Vire IMen ! il laot que fe me irenge !
rérompenscade tous avoir