TOUS LES SPECTATEURS
Songez au lieu où vous êtes !
LE MARQUIS
Don Jérôme , que faites- vous ?
L*AMIRAL
Don Pèdre, y pensez-vous?
DON PÈDRE, continuant jt se battre.
Pardon , seigneur , je venge une insulte.
UAMIRAL.
Une insulte ! je ne vous retiens plus : jç me range à votre côté.
(L^andral et le maisquis portent la main à la garde de leurs ^pëes, sans la tirer cependant.)
Seigneur^ pardon , je- veux ^unir un ingrat.
LE MARQUIS
Quoi que ce soit^ je suis votre hôte; comptez sur moi.
LE CONNÉTABLE, arrivant avec sa suite.
Comment ! quelle audace ! Ici , sous les yeux de l'empereur qui est là, que vous voyez devant vous^ prêt à monter dans son carrosse ! Je n'en dis pas da-^ vantage.... Le voilà qui vient à nous !
L'AMIBAL.
Vite, chevalier, l'epëe dans le fourreau ; que l'empereur ne la voie pas tirée en sa présence.
LE MARQUIS
Retirez-vous; non par crainte de l'adversaire, mais par respect pour le roi.
DON JÉRÔME
Le roi ! A ce nom tout gentilhomme obéit; je me retire.
(Charles Y entre, suite.)
CHARLES V
Marquis , amiral , quel est tout ce bruit ?
DON PÈDRE
Sire , je vais le dire à votre majesté : personne ne doit souffrir ici d'un éclat dont je suis seul coupable.
Charles ! premier de ce nom parmi nos rois , et le cinquième parmi les maîtres de l'empire , c'est une affaire d'honneur, c'est avoir franchi en un instant toute la distance qu'il y a entre l'honneur et l'infamie , entre la plus haute élévation et l'abaissement le plus ign<>minîeux ! Hier j'étais à vos pieds, comblé de faveur et de satisfaction ; aujourd'hui je m'y retrouve chargé dé honte et de mépris ; triste exemple des vicissitudes de la fortune, qui réserve souvent une chute terrible à celui <ju'elle vient d'élever. Quand on cherche à laver son outrage dans le sang de son ennemi, en l'attaquant publiquement, on doit rendre compte de ses motifs, afin que tout le monde en connaisse la justice.
Ces jours passes je me suis battu en duel avec ui^ noble cheYalier, don Jérôme de Hansa (en pareille affaire la qualité n'est pas indifférente ) ; avant d'arriver sui' le terrain j'étais tombé de cheval, parce qu'il sufKt d'être pressé d'arriver pour éprouver quelque accident qui vous retienne ; mon bras avait souffert dans la chute ; mais je ne voulus pas m'en plaindre 9 ni que cela fût un motif d'ajourner le combat ; le courage fit taire la vive douleur que je ressentais : mon bras^ affaibli, s'enflait à vue d'œil, et bientôt ne put soutenir mon épée; elle échappa de ma main ; don Jérôme m'invita à la ramasser. Je me plais à le dire; je ne veux pas lui ôter le mérite de ce qu'il a fait de bien , quoique j'aie à me plaindre de ce qu'il a fait de mal. Ne voulant pas désormais tourner mon épée contré un adrersaire aussi généreux, je le suppliai de me donner la mort, aimant mieux succomber dans une aâfaîre malheareuse, que vivre désormais sans honneur. Alors don Jérôme me promit solennellement , me donna sa parole qu'il garderait un secret inviolable sur ce qui venait de se j>asser : il y mit a la vérité certaines conditions cruelles pour moi; et, quoiqu'il ne les exigeât pas formellement, je crus de inon devoir de commencer par les remplir.
Ainsi mon malheur me devenait moins insupportable, par l'idée où j'étais que le seul témoin de ce qui s'était passé entre nous connaissait aussi l'accident dont j'avais été la victime; et comptant sur la parole donnée d'un imperturbable silence de sa part, je renti'ai dans la ville. Sire, au premier pas que j'y fais, je vois que non-seulement il n'a pas
tenu sa promesse , mais qu'il s'est inisolemmént Tante partout de son triomphe. Il m'a couvert d'op-" probre; il m'a déshonore avec si peu de ménagement^ que mon infamie est le sujet de toutes les conversations; que ce qui m'arrache des pleurs de rage est le texte de tous les couplets qu'qn chante dans les rues. Je dois: me justifier publiquement par deux motifs également sacrés. D'abord il faut qu'on sache qu'un accident fatal n'est pas une lâcheté ; ensuite que ma vengeance est légitime , puisque mon adversaire a trahi sa promesse et violé la foi qu'il m'avait jurée.
D'après ces motifs, sire, en vertu des prîvil^es d'Aragon et de Castille , consignés dans le Zdvre vertj qui assurent à tout noble reconnu pour tel lé droit de venger son injure l'épée à la main , je demande à combattre en champ clos celui qui m'a offense. Vous me voyez , sire , à vos pieds , sollicitant humblement comme une faveur ce que votre justice ne saurait me refuser.
Ordonnez, sire; désignez le lieu du combat, corps à corps, à pied ou à cheval ; nu ou armé de toutes pièces ( car le choix appartient à celui qui reçoit le défi ) ; je soutiendrai à outrance qu'il a été déloyal chevalier, en assassinant par ses discours , celui auquel il avait laissé la vie.
CHARLES Y
L'existence du privilège que tu invoques ne m'est pas inconnue, mais l'usage en a été abandonné. Ainsi, adresse-toi au connétable, qui sera chargé de te répondre.
^ JOURNÉE III, SCÈNE I. Sgi
DON PÈDRE
Sire, j'en appelle à votre majesté; mon souverain doit me rendre justice.
CHARLES V
Vous adresser à mon connétable y c'est vous la rendre. Far les droits antiques de sa place y il est nonseulement capitaine général de mes troupes , mais encore le chef de la justice, surtout lorsque je. me trouve en personne à l'armée ; il a l'autorité militaire et civile. Lesédits, les capitulations, les lois, les marchés , les règlemens , tout est fait par son ordre ; ses honoraires en sont la preuve : son traitement pour chaque mois équivaut à un jour de solde de l'armée entière. Ainsi le connétable est le juge suprême de toute rencontre et faits d'armes dans mes états du continent, comme l'amiral l'est de tout ce qui se passe à la mer... Ainsi , je vous renvoie à votre véritable tribunal , afin qu'il vous rende justice , et vous maintienne vos droits, vos honneurs et vos privilèges; adressez-vous au connétable. {A part. ) O ma chère Castille ! que je puisse voler dans tes bras sans que rien me retienne davantage !
VOIX .CONFUSES, aufonddatUéatre.
• Le carrosse du roi. — Place ! place !
DON PÈDR^, au connétable. ' .
Illustre et généreux Fernandez de Velasco ^"^, l'empereur m'envoie auprès de vous....
Je le sais; n'en dites pas davantage. • — Amiral, marquis.
(lU parlent tous trois ensemble et à part. )
L'AMIRAL
C'est ce qui est positif.
LE CONNÉTABLE
Messieurs^ c'est, d'une manière et d'autre , rendre le duel inévitable. Enfin, à quoi vous déèldez-vous ?
DON PÈDRE
 n'admettre aucune satisfaction .
DON JEROME
Et moi , à n'en point donner.
LE CONNÉTABLE
Dès lors, il n'y a plus de remède.
TOUS LES QUATRE, ensemble.
Plus de remède.
Chevaliers , le champ vous est accordé. C'est à moi qu'il appartient de vous en garantir la sûreté : je désigne la place du palais de Yalladolid. Le roi a vu naître cette quei^lle; elle se terminera devant sa majesté. J'ai fait ma charge ; à vous, chevaliers, ù choisir le jour.
DON PÈDRE
Le plus prochain : abrégeons les heures : le lendemain de l'arrivée de l'empereur à Yalladolid.
LE CONNETABLE, à don Jérôme.
A VOUS les armes
DON JÉRÔME
L'épée ; c'est l'arme d'un chevalier : et pour que nul discourtois ne s'avise de soupçonner le motif de mon choix , prenons aussi la hache d'armes , dont
JOURNÉE m, SCÈNE I. 397'
le maniement exige à la fois autant de force que d agilité.
LE CONNÉTABLE
Allons y chevaliers , adieu ; je tous attends au rendez-vous.
LE MARQUIS
Don Jérôme , au champ d'honneur ! je vous promets de m'y trouver à côté de vous.
L AMIRAL
Au combat, don Pèdre; le champ est accepté, corps à corps; quoique, dans les duels publics, les parrains ne doivent pas tirer l'épée , et ne soient là que pour partager le terrain et le soleil, je fais pour vous plus que si je devais me battre. — Je veux être votre parrain.
LE MARQUIS, à don Jérôme.
Et moi le vôtre.