LE DOMESTIQUE
Quand tout le peuple se précipite à la porte des Champs pour voir entrer le roi , et le féliciter sur son arrivée, sa majesté, n'ayant que deux seigneurs à sa suite, s'est glissée secrètement par la porte du Parc... Elle est dans le palais.
LE COMTE
Je me félicite de m'y trouver; je ne voudrais pas qu'un autre eût l'honneur de baiser sa main avant moi. (Charles V^ le marquis de Brandebourg ^ Vami-
rai entrent. ) Sire, commeat sitôt le bonheur de vous voir !
CHARLES V
Comte de Be'navente, je suis aise de vous voirj embrassez-moi.
LE COMTE
Sire , cette faveur enchaîne toutes mes facultés à votre service.
CHARLES V
Eh bien ! comment est-on ici ?
LE COMTE
Les factions de Salamanque ont agité toute la Castille ^''^^. Je suis peiné que le calme n'ait pu être rétabli avant que la nouvelle des troubles fiït parvenue à votre majesté; vous n'auriez pas eu ce souci pendant votre voyage : mais l'ordre est rétabli aujourd'hui. Sire, pardonnez les moyens que j'ai employés... Pour contenir Salamanque, je m'en suis fait le corrégidor, et j'ai fait respecter la justice. Enfin, moitié rigueur, moitié clémence, j'ai eu le bonheur de calmer les passions ; vous trouverez la paix dans toute la province. Les chefs principaux ont pris la fuite, et fort heureusement pour eux; car, s'ils m'eussent attendu , tous ceux qui étaient à la tête des partis auraient perdu la leur.
CHARLES V
Vous n'avez nullement besoin de pardon , comte ; je vous dois au contraire des remercîmens; et Salamanque doit s'honorer à son tour d'avoir* à citer un comte de Bénavente parmi ses corrégidors.
4o8 LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,
LE COMTE
Nous ne sommes^ sire, que de faibles rayons du soleil.... Daignez entrer, et tous reposer de Totre voyage.
CHARLES V
Je Teux m'accoutumer au métier de soldat; je ne crains pas la fatigue.
(11 -rt.)
LE COMTE
Quel âge et quelle valeur! Jamais ses ennemis n'oseront lui résister.
UAMIBAL.
Comfe^ embrassons-nous.
LE COMTE
Amiral , soyez le bienvenu.
L*AMIRAL
Pour VOUS servir. J'ai mille choses à vous conter;.... à tantôt. Ne laissons pas l'empereur seul.
(lleBtre.) LE MARQUIS.
Seigneur comte ?
LE COMTE
Qu'ordonnez-vous? Pardon , si je ne vous connais point
LE MARQUIS
Cette lettre vous instruira.
{Il lai remet une lettre.) LE COMTE Uu
a Le marquis de Brandebourg y mon parent , ac- D compagne Charles en Espagne. Vous savez que les » Pimentel ^'^^ ont des obligations à l'Allemagne ,
JOURNÉE III, iSÇÈNE III. 409
)) qui a été si souvent le théâtre de leurs glorieuses » actions. En sa qualité d'étranger, le marquis ne » sera point au fait de l'étiquette espagnole : je vous » le recommande, comme à celui qui est le meilleur » de tous les modèles. Dieu vous garde.
» Maximilien. »
L'empereur me prescrit un devoir; votre qualité seule sufl&rait , seigneur. Je suis à votre service ; disposez de moi.
LE MARQUIS
Seigneur, vous allez voir si je comptais sur votre bienveillance; je commence par la réclamer.
LE COMTE
En quoi me sera-t-il permis de vous être agréable?
LE MARQUIS
J'ai besoin de vous. Deux nobles aragonais, pour des motifs qui les intéressent personnellement , vont arriver ici; ils doivent demain vider une alïaire d'honneur; le rendez-vous est assigné dans cette ville , le tout suivant les anciens privilèges que les gentilshommes, reconnus pour tels, ont hérité de la valeur de leurs ancêtres : me trouvant par hasard logé chez l'un d'eux , je me suis vu engagé dans la querelle, et n'ai pu me dispenser de lui servir de parrain. L'amiral est parrain de son adversaire. Qui peut balancer l'influence d'un aussi grand seigneur? Je ne voudrais pas que celui que je soutiens entrât dans la lice avec moins d'éclat que son rival, pour m'avoir accordé sa confiance ; ainsi , j'ose vous prier, comte, de vouloir m'honorer, et honorer le chevalier que j'accompagne, de votre appui.
j,f CK DERNIER DUEL EN ESPAGNE,
LE COMTE
.^> .stiis ^ votre disposition , marquis y moi et tons ll^ uiicus. Quoique Tamiral soit parrain d'un che- VMàiivr» puisqu'il veut honorer Fun des adversaires , jii puis fort bien rendre le même service à l'autre , gt surtout s'il s'agit de vous être agréable.
LE MAKQUIS.
C^est un honneur insigne pour lui et pour mm.
( Bmit de tamboon. ) LE COMTE.
Quel est ce bruit ?
LE MARQUIS
C'est 9 je pense y la publication d'un ban.
LE COMTE
Sans doute, c'est le commencement de ces ennuyeuses cérémonies de ce duel barbare. ••• Oh! quand l'Espagne en sera-t-elle affranchie !
( L'amiral cnlre. )
L'AMIRAL
Marquis , le roi vous attend.
LE COMTE
Adieu, marquis.
(H s*cB va.) LE MARQUIS.
Adieu, comte.
(lisent.) (Don Pèdre entre.)
DOÎi PÈDRE, à l'amiral.
Seigneur, je suis venu parmi votre suite; nous sommes partis après que vous avez pris des chevaux de poste ^ avec le roi. — Pour ne manquer à aucune
• JOURNÉE III, SCÈNE III. 4ii
des formalités requises, je viens vous demander ce que je dois faire. Voilà des trompettes, des tambours qui retentissent de tous côte's. On publie le premier ban du DueL
L'AMIRAL
Cette cérémonie est si peu en usage depuis longtemps, que je ne saurais dire en quoi l'on peut manquer par omission , ou par trop de formalités. Que dit le ban? Le savez-vous ?
DON PÊDRE.
J'y suis trop intéressé pour en avoir oublié le moindre détail; je sais tout. — Le ban ordonne que personne n'entre, ni ne sorte du cercle tracé autour de la place du palais j que personne n'aille en examiner le terrain et la barrière , sans doute afin d'éviter toute tentative de surprise , ou de ruse , qui puisse nuire à l'égalité du combat ; le connétable a tout disposé, comme juge suprême du camp. Il y a un trône pour le roi, sur lequel sa majesté doit être assise, ayant une verge d'or à la main ; le connétable est assis au-dessous du roi ; aux deux côtés opposés de la place, on a dressé deux tentes de campagnes qui ont une entrée en dehors et en dedans de la place ; par lesquelles doivent être introduits les deux combattans^ seuls avec leurs parrains.
L'AMIRAL
Le ban dit-il quelque chose des parrains ou des combattans ?
DON PÈDRE
Rien^ jusques à présent.
4i2 LE DERNIER DUEL EN ESPAGNE,
L'AMIRAL
Puisqu'il n'y a rien encore pour nqus^ ne nous inquiétons pas si les autres font ce qu'il doivent faire. Mon avis est que vous rentriez chez vous , et que vous n'en sortiez pas ; il est pénible de se voir montré au doigt dans les rues^ et que chacun dise^ voilà l'un d'eux ....
(Ginès entre.) ,
GINES.
Grâces au ciel, je n'en cherchais qu'un, et j'jen trouve deux.
L*AMIRAL
Ginès, bienvenu.
DON PÈDRE
Je suis parti avec tant de précipitation , ou plutôt avec tant de colère que je l'avais complètement oublié, lui et toute autre chose ; m ais son attachement
pour moi a fait qu'il m'a suivi.
GINÈS
Vous VOUS trompez , seigneur ; ce n'est pas pour vous que je viens, je n'ai pas même la pensée de rester à votre service, si vous ne réglez pas mon compte, ou si je ne connais pas enfin la belle en question : j'ai une autre maîtresse. — Cette maîtresse vous importe peu à vous, mais non au seigneur amiral
voici une petite explication à ce sujet. — DonaViolante, cette beauté si parfaite que votre excellence désirait voir à Sarragosse , est ici. Je suis à son service ; elle suit la cour, où elle est arrivée pour certaines affaires.
DON PÈDRE. à part.
fatalité! Violante est ici !
JOURNÉE III, SCÈNE III. 4i3
LAMIRAL
Qu as-tu dit ?
GINES.
Que si vous voulez aller à l'auberge où elle est descendue en attendant qu'elle trouve un logement convenable , vous pourrez la voir , seign^eur, et même lui parler. Je vous en fournirai l'occasion ^ en laissant la porte ouverte.
L'AMIRAi.
Allons-y.
DON PÈDRE, ii Ginès. •
Infâme entremetteur, je t'arracherai l'âme.
GINÈS
Quel inte'rêt avez-vous dans cette affaire ?
L'AMIRAL
Don Pèdre , faites ce que mon amitié vous conseille. Adieu.
DON PÈDRE
Seigneur, moi, quand si!
L'AMIRAL
Vous changez de couleur et de visage, qu'avez^ vous, don Pèdre ?
GINÈS
Ce sont des ëblouissemens qui lui passent comme ils lui viennent; seigneur, écartez-vous de lui, il est sujet à s'emporter. ...