SCÈNE PREMIÈRE
Une forêt. *
ISABELLE seule.
JOUR ! ne viens plus éclairer le monde ; dans obscurité qui protège mon ignominie , je ron^
moins de Tétat où ils m'ont réduite. vous ttt le règne ne dure quune nuit, fugitives étoiles, permettez pas que l'aurore vienne sitôt vous remicer dans la. plaine azurée du ciel ; son aimable irire et ses larmes ne valent point vos douces irtés; et s'il faut enfin que l'aurore se montre, .'elle ne laisse voir que ses larmes ! Et toi , soleil, olonge ton séjour dans le sein des mers écumantes; offre pour cette fois du moins que l'empire douteux i la nuit dure quelques heures de plus. Soleil , is sensible à ma prière ; fais en sorte qu'on puisse re que tes faveurs sont volontaires , et non sffet d'un ordre invariablement établi ! Pourquoi
hâterais-tu de venir révéler au monde le plus )ir de tous les forfaits , la plus affreuse violence lie le ciel ait permise pour se venger des hpm-
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mes? Hélas! tu ne m'écoutes point : depuis que je te conjure de retarder ta course, je vois ta face majestueuse s'ëlever au-dessus des montst! Infortunée que je suis, tu semblés d'accord àyee mes bourreaux; ta présence vient éclairer ma honte et redoubler les peines qui me déchirent le cœur ! Que faire ? où aller ? Si je retourne à la maison de mon père , quel affront pour .ce vieillard dont toute la joie f tout le bonheur étatit de se mirer dans le pur cristal de fhonneur de sa^ fille , de sa fille aujour*d'hui si scandaleusement outragée ! Si la crainte ou le respect m'empêchent d'aller chercher des conso^ lations auprès de mon père , on osera dire peut-être que ma fuite fut volontaire, que je suis complice de mon infamie, et mon innocence ne me sauvera pas des funestes interprétations de la malice I Que j'it eu tort de chercher à me sauver des mains de mon fîrère ! Ne valait-il pas mient que dans l'àteu-* glement de sa colère il m'eût donné la mol:t , en me trouvant dans l'état où j'étais ? Je veux l'appeler ; qu'il retienne avec toute sa fureur, qull me délivre de la vie.,.. Quelle voix ai-je entendue!
CRESPO, derrière la toile.
Âh ! tue-moi ; encore une fois ta rigueur sera un bienfait; la vie est un supplice pour moi I
ISABELLE
Quelle est cette voix étouffée ? j'ai peine à la reconnaître.
CRESPO
Arrachez-moi la vie , par pitié !
iODRNÉÉ m, 15CÊNË î. 5i5
ISABELLE
Ciel I il inTO^e aussi la raol*t I II y çn a donc (Pâutres pour qui la vie est un supplice*. «Que vois-je?
(Elle apperçoit son père attaché à un arbre.) CRESPO.
Si dans ces forêts il peut se trouver quelqu un qui ait des sentimeus de générosité ^ qu'il vienne me donner la mort !...^ Ah ! quel objet a frappé ma vue I
Les midns liées derrière le dos^ attaché à un arbre ^ implorajnt le secours du ciel ! Dieux I c'est mon père I
Je vois ma fille ! — Viens , ma fille j détache ces l^ens.
ISABELLE
Mon père , )sih ! je n'ose ; quand vos mains seroiit libres, pourrai-je vous raconter mes malheurs ?^.. En apprenant ma honte , vous m'arracherez la vie ; il faut auparavant que vous sachiez
CRESPO
Non y Isabelle , non ; ferme ta bouche : il y à des malheurs qui n'ont pas besoin d'être racontés ; on les sait d'avance.
ISABELLE
Il Êiut que vous sachiez ce qui m'est arrivé : votre vertu s'en irritera , et vous voudrez me punir sans m'entendre jusqu'au bout. J'étais hier soir auprès de vous y dans cette heureuse sécurité que vos cheveux blancs inspiraient à ma jeunesse > lorsque ces
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traîtres masqués m^enlevèrent : ainsi Faudace effrénée rend inutiles toutes les résistances de llionneur ; ainsi le loup affamé ravit l'agneau suspendu aux mamelles de sa mère. Ce capitaine, cet hôte ingrat qui dès le premier jour avait rempli la. maison de troubles et de soupçons , me saisit dans ses bras, tandis que des soldats ses complices protégeaient son attentat : cet endroit caché de la forêt lui servit d'asile. Les forêts sont l'asile de tous les cinmes.
Ici même y ayant repris deux fois connaissance , j'entendis votre voix qui, s'afTaiblissant peu à peu, finit par s'éteindre : d abord, j'avais entendu distinctement vos paroles ; ensuite , ce ne fut plus qu'un son lointain et confus que l'écho cessa bientôt de répéter. C'est ainsi qfle, lorsque la trompette s'éloigne ou se tait, il reste encore pendant quelques momens une vibration dans les airs qui n'est plus un son articulé , mais qui rappelle celui qu on avait entendu
L'infâme , voyant qu'il n'était plus poursuivi ; que j'étais sans aucune défense ; que la lune même cachait dans un sombre nuage, soit par cruauté, soit par vengeance, cette lumière qu'elle emprunte au soleil, voulut (ayez pitié de moi), voulut, dis-je, justifier son amour par de trompeuses paroles. Comment osa-t-il, d'un instant à lautre, passer de l'offense la plus atroce à des protestations de tendresse? Malheur à Fhomme qui veut gagner les coeurs par la violence ! ne voit-il pas que le véritable triomphe de l'amour consiste à obtenir l'aveu de celle qu'on
aime?
Celui qui croit posséder une beauté qu'il outrage.
et dont le cœur le repousse , peut bien s'applaudir de son affreuse victoire ; mais il n'a caressé qu'un cadavre. Que de supplications je lui adressai ! Tantôt fière^ tantôt soumise, j'essayai tous les moyens de l'effrayer ou de l'attendrir. Orgueilleux, cruel, grossier, effronté , audacieux , rien n'a pu le fléchir ; et si ce que les paroles n'osent pas prononcer peut être expliqué par les actions, je cache mon visage 'de honte, mes yeux pleurent mon malheur, je me tords les mains de rage, je meurtris mon sein gonflé de colère. Mon père, interpt^étez ces démonstrations ; ma bouche ne peut en dire davantage. J'exhalais 'des plaintes inutiles qui se perdaient dans les airs, ne demandant plus de secours au ciel , mais implorant sa justice quand l'aurore a paru ; guidée par «lie, je cours dans la forêt, j'entends du bruit, et l'aperçois mon frère. ciel ! les malheureux ne tardent guère de voir s'accumuler leurs peines. La clarté douteuse du jour naissant suffit pour lui apprendre mon malheur avant que je le lui raconte , parce que le chagrin a l'œil perçant et soupçonneux ; il tire «ette épée que vous venii^ de lui donner. Le capiteine voyant le secours , hélas ! trop tardif qui m'ar- TiTait , tire la sienne aussi : ils se jettent l'un sur iïautre ; l'un attaque , l'autre se défend : et moi , tandis qu'ils se battent avec fureur, voyant que mon ire ignorait si j'étais coupable ou innocente , pour ■pas exposer ma vie en cherchant à me justifier> j^ m'éloigne dans les profondeurs de la foret , non jimns regarder quelquefois en arrière à travers les lirànches de feuillages ])our voir le combat dont je redoutais Fissue. Bientôt mon frère blossc le c»pî-
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taine : celui-ci tombe. U allait loi porter mn dernier coup, lorsque les soldats qui étaient yenusaTeeluir le trouvent dans cet état et cherchent àleyenger. Blon firère songe d'abord à se défendre ; mais les Toyant si nombreux , il s'enfuit avec rapidité , sans cpe les autres courent après lui. Ils ne sont occupa que de soigner le capitaine , et renoncent à poursuivre son adversaire : ils ont emporté le capitaine dans leurs bras du côté du village , s'inquiétant peu de son crime; et ne cherchant qu'à remédier au danger le plus pres»saut, celui de sa blessure. Pour moi , toml>ant d'an malheur dans un autre^ confuse^ honteuse, désotëe, je vais « je cours dans toute la forêt sans savoir ou je suis. Me voici enfin , mon père , à vos pieds. Avant que vous me donniez la mort, j'ai voulu vous raconter mes douleurs : vous les savez à présmit ; prenez sans pitié votre ^pée , ne ménagez point ma vie ; je vais vous ôter ces liens , que vous allez passer autour du cou de voire malheureuse fille : elle a perda son honneur. Vous êtes libre ; donnez-moi la mort : on dira que , pour ressusciter le votre , tous n'avez pas hésité à la sacrifier.
CKESPO.
Lève*tûi , Isabelle ; ne reste point à genoux. Sans ces événemens qui viennent parfois éprouver si doaloureusement notre sensibilité, les peines seraient ignorées, et le bonheur n'aurait aucun prix. Ces événemens malheureux sont rapanagedcThumanité; il faut les recevoir courageusement , et en conserver as profond souvenir. Ma fille , allons-nous-^n vite à la maison. Ton frère est en danger ; il y a des démar-
JOUaNÉS ni, S€ÈN£ I. 5i9
ch^ mixtes à faire pour savoir ce jqu'il est devenu f et le sauver^
f^iPtuiiel û y » ici; ou heaucMp île pru*^' dewé^^ OHL beaucoup de •dififtimolatiou.