‹ Caldéron (volume 3)Chapitre 9 sur 79 · CLARA, EUGÉNIE · texte numérisé non relu

CLARA, EUGÉNIE

CLARA

En vérité, mjt chère, la maison, l'ameublement tout est charmant.

EUGÉNIE

Pour moi, je suis loin d'en être aussi contente.

CLARA

Pourquoi donc ?

EUGÉNIE

D'abord à cause du quartier ; c'est le coin où se retirent tous les hiboux de la capitale. Mon père va prendre une maison auprès des glacières. Le voisinage est frais; mais il n'y a que le mois d'août qui puisse en faire apprécier le mérite ^^\

CLARA-

Il Fa choisie sans doute à cause de la tranquinité et de l'avantage d'y avoir un jardin.

ECGÉME.

De la tranquillité et un jardin ! Pour avoir ceLi ce n'est pas la peine de venir à la ville. Quel est le repos le plus doux à Madrid? N'est-ce pas d'entendre un bruit continuel? Quel est le carré de jardin, quelque enrichi qu'il soit de tulipes étrangères, qui soit aussi agréable à voir qu'une rue bien pleine de boue en hiver , bien pleine de poussière en été ^"*^, couverte en tout temps d'hommes, de chevaux , de voitures , où une femme , appuyée à sa jalousie , immobile sur son balcon , puisse promener ses yeux toute la journée? Quant aux ameublemens....

CLARA

Cette estrade n'est-elle pas de velours ainsi que les sièges? N'avons-nous pas de beaux tapis, des lits de damas, de riches tapisseries, des tableaux de prix , et ce qui tient au ménage n'est-il pas neuf et propre ? Que veux-tu de plus ?

EUGÉNIE

Tout cela est très-bien , mais dix ans du Mexique devaient être meilleurs. Je croyais que le proverbe, aivoir son père alcade , n'annonçait que des bagatelles auprès de l'avantage suprême d'avoir son père indien. Et d'ailleurs, au milieu de tout ce que tume vantes là, il manque la meilleure pièce et le meuble le plus utile de la maison. Je ne les trouve pas.

CLARA

Que veux-tu dire?

EUGéiflE.

La remise et la voiture. En été et en hiver , l'une est la galerie la plus utile ^ l'autre le meuble le plus commode qu'on puisse trouver. Quelles Indes y at-il où. Ton n'a pas une voiture ? Notre père nous écrivit qu'il portait d'Amérique beaucoup de piastres de poids. Et quHmporte qu'elles soient de poids, A elles ne doivent pas jouer leur rôle ?

CLARA

Dieu me le pardonne! Ta langue satirique n'é^ pargnèpas ton père.

Dis que je suis une fille ingrate : va , je voudrais TÎvre mille ans pour savoir si je pourrai me corriger.

CLARA

Écoute y ma chère Eugénie, songe que nous sommes ici dans une grande ville ; que tes manières libres , tes gentillesses , tes étourderies sont ici une iaate ; que les courtisans élèvent à l'honneur une fragile statue de cire , et qu'ils immortalisent les défauts sur le marbre^ Je ne dis pas que l'esprit , que félégance soient de mauvaises choses, mais qu'importe si elles ne passent pas /pour bonnes? 11 vaut encore mieux paraître vertueux sans l'être, que l'être sans le faire voir au dehors. L'honneur d'une femme, et surtout celui d'une demoiselle, peut souffrir de la plus légère atteinte. U n'est pas de neige dont la \Aaacheur soit plus aisément ternie par les pas de

TOM. I. Culdéron. 5

cel^îi^ui la foule, il n'est point de fleur qui se fane plus rapidement , non-seulement au souffle glacé du nord , mais encore à la douce chaleur qu'apporte le zëphir.Tous ceux qui vantent tes vers^ tes agrëmenS; ton esprit , ceux-là les premiers en louant ton amabilité médiront de ta conduite légère ^ et^ s'ils commencent par t'applaudir , finiront par te mépriser. Une femme comme toi , mon Eugénie , ne doit pas s'exposer à voir aucune de ses actions inculpée; elle ne doit pas avoir à craindre qu'on l'accusé de montrer une gaieté qui bientôt devrait se changer en tristesse. Dis-moi , ma sœur, jusqu'à ce jour, a-t-on jamais fait figurer sur un contrat de mariage, la grâce ?

EUGÉNIE

Du Seigneur , qui soit sur vous , mes frères , et sur moi. Ainsi soit-il. C'est comme cela que doit s'achever ton sermon pour qu'il n'y manque rien. Écoute , pour en finir d'une fois , ma chère Clara, il faut que tu apprennes, si tu ne le sais pas, que les Ne ferez ^"^ des damoiselles du temps passé, et les autres belles choses de ce temps-là , les chausses à aiguillettes et les collerettes empesées gissent ensem' ble à Simancas entre les sept vierges et les procès ^"^ Don Scrupule de Pruderie était un gentilhomme fort ennuyeux , et ses parchemins sont si vieux qu'on ne les lit plus. Je suis à Madrid , et j'y vivrai sans minauderies , $ans songer à ce qu'on dira de moi; certaine qu'on ne dira rien contre mon honneur, et ainsi le manteau rejeté sur les épaules, la tête haute , exempte de gêne , toujours polie, je parcourrai sans danger les mers très-peu orageuses

du Prado et de la Calle-Mayor, je serai le corsaire de tous les ports depuis Atocha jusqu'au palais ^'^^ Il n'y aura pas une mode nouvelle que je ne porte des premières. Je n'aurai pas une amie qui n'ait un cal> rosse. Un carrosse! c'est le conseiller le plus prudent, le meilleur ami qu'on puisse avoir. Aucun calendrier ne saura mieux que moi toutes les fêtes ^ toutes les occasions de parcourir les églises , depods l'Ange-Gardien jusqu'à Saint-Biaise, et du Trapulo à Saint- Jacques. Si les beaux cavaliers de la capitale , plus amoureux d'eux-mêmes que de moi , font les yeux doux à ma dot, tu verras à quelles tortures je les mettrai , comme tout mon plaisir sera de les subjuguer et naa vanité de les abandonner. Tu te soutiendras de tout cela , ma chère Clara ; et si par hasard tu voyais dans ma conduite....

Dieu me préserve d'y rien voir ! Je ne sais seulement comment je puis t'entendre.

( Don Alonte entre. )

DON ALONZE

Eugénie I Clara !

TOUTES DEUX

Mon père.

DON ALONZE

Je puis bien vous féliciter.

TOUTES DEUX

De quoi donc ? •

pON ALONZE.

Du bonheur le plus grand qui pût m'arriver , du 2^ fWisir le plus vif que je pusse éprouver après cieluî

68 GARDEZ-VOUS DE L'EAU QUI DORT, de TOUS revoir. Don Torribîo Quadradilles, fils aine, liéritier de mon frère, sur qui repose le majorât de ma famille , va arriver dans l'instant. Quelques voyageurs qui ont devancé le reste de la caravane, m'ont assure qu'ils l'avaient laisse très-près de Madrid.

EUGÉNIE, kfÊorU

Je croyais , à voir ses transports, qu'il allait nous annoncer l'arrivée d'un plénipotentiaire qui venait signer la paix de l'univers.

nOIV ALONZE.

Marie Nilgne?

MARIE NUGNE, entrant.

Qu'ordonnez- vous ?

DON AL ONZE

Arrangez tout de suite l'appartement du rêz-de^ chaussée, qu'il soit tout prêt ^'^\ Toi, Brigitte (jBngitte entré), prends du linge, de celui qui est r^arvé l

BRIGITTE

Soyez tranquille : le vent n'est pas plus léger qu'un service de toile de Hollande que j'ai tout prêt ('^.

( Elle forlaTCc Marin Nngnn. ) , DON ALONZE.

Otagnès ?

OT AGNÈS, entrant.

Me voici.

DON ALONZE

Allez vite chercher quelque chose de rare et de délicat pour qu'il le mange en arrivant. ( Otagnès sort.) Et vous deux , mes enfiems , je vous pria de le

JOURNÉE I, SCÈIfE III. 69

bien accueillir; songez que c'est le chef de la maison , cpe c'est votre tête , et que celle qui l'aura pour époux sera la plus heureuse ^ l'autre sera son écuyère ^*^. ÇJpart.) Je veux piquer l'amour-prppre d'Eugénie.

EUGÉNIE

Pespere peu d'obtenir ce bonheur; tu es mon unie f Clara.

GîiARil.

Mais, enreyanche, ton amabilité. .....

EUGÉNIE

Allons, delà fausseté avec moi, ma sœur î

DON ALONZE

J'entends du bruit dan3 le vestibule. Écoutez.

DON TORRIBIO, derrière k théâtre^

N'est-ce pas ici que loge un oncle que j'ai à Madrid ? Pour {4us grands renseignemens , il a deux filles avec l'une desquelles je viens me marier.

OTÀGNÈS, dorriàrelfllUâtro.

Cest ici , monsieur.

Page 1