ROSE
Ne peux-tu autrement combattre ta profonde mélancolie ? | ZARA.
Qui peut ainsi entretenir tes ennuis ?
e FÉNIX.
Ce n'est point un songe qui m'a frappée ; c'est mon malheur que j'ai vu. Lorsqu'un misérable rêve qu'il est possesseur d'un trésor, je le sais bien, Zara, son bonheur, son bien n’est qu’un songe; mais s’il a rêvé que sa fortune s’est encore aggravée , il retrouve à son réveil que ses songes sont des réalités. J'ai rêvé du mal et du bien : le mal seul se réalise. Hélas! je n'espére plus de bonheur, mon infortune est trop certaine. |
Et que restera-t-il pour le mort, si tu t 'afiliges
ainsi ?
FÉNIX.
Tu augmentes mon trouble. Je dois être le prix d'un cadavre ! Quelle peine peut être égale à cellelá! Quel plaisir pourrait goûter une malheureuse femme qui , à la fin, doit être le prix d'un cadavre! O Allah !.. Et qui sera-ce?
(Don Fernand entre portant lés fleurs. ) DON FERNAND:
Cest moi.
FENIX, O ciel! que vois-je ?
DON FERNAND
Qui peut ainsi Pétonner, princesse ?
FÉNIX.
Te voir et t'entendre. .
DON FERNAND
Hélas! Je puis le croire. Belle Fénix, désireux de te servir, je venais t'offrir des fleurs, emblème de ma situation; elles sont nées avec l'aurore, et meurent dans la journée.
FENIX, | Le nom de merveille C# fut justement donné à
cette fleur.
DON FERNAND
Toutes ces fleurs sont des merveilles, puisque c’est un esclave comme moi qui te les présente pour te servir.
JOURNÉE II, SCÈN@ 11. 63
Il est vrai. D'où vient ce changement ?
DON FERNAND
De ma destinée.
| FÉNIX, Est-elle donc si rigoureuse ?
DON FERNAND
Tu le vois.
| FÉNIX.
Tu me fais peine.
DON FERNAND
Tu ne devrais pas être surprise .
FÉNIX.
Pourquoi donc ?
DON FERNAND
Parce que l’homme naît sujet à la peine et à la mort.
FENIX
N'es-tu pas Fernand?
| DON FERNAND
Je le suis.
FÉNIX.
Qui t'a réduit à éet état ?
DON FERNAND
La loi à laquelle sont soumis les esclaves.
FÉNIX.
Qui l’a faite ?
DON FERNAND. 7
- Le roi.
Par quel motif?
DON FERNAND
Parce qu'il est mon maître.
FENIX
A-t-il cessé de t'aimer?
DON FERNAND, ll m'abhorre. | FÉNIX. |
Un jour seul a-t-il pu changer ses affections ?. Il semblait que vos deux étoiles fussent unies à jamais.
DON FERNAND
Ces fleurs viennent ici pour te désabuser. EHes étaient la pompe et la joie du: jardin ; elles étaient les belles du jour lorsqu'elles. se sont réveillées bril- . lantes, aux premiers rayons du matin; le soir , ensevelies dans le sein de la froide nuit, elles ne seront plus que de vains regrets.
Cette peinture animée qui défie l'éclat du ciel, où l'or , la neige et Pécarlate brillent à Penvi, bientôt flétrie, décolorée, sera l'exemple de la vie humaine, tant un jour peut apporter d'événemens funestes.
Les roses matinales se sont hâtées de fleurir , et n’ont fleuri que pour mourir plus vite. Le même calice a été leur berceau et leur sépulcre.
Telles sont les fírtunes de l’homme; il naît et il expire en un jour; dans les siècles de l'existence, sa durée n'est qu'un instant.
JOURNÉE J1, SCÈNE Il. 65
Ta présence m'inspire je ne sais quelle crainte; je frémis à ton aspect; je ne veux ni te voir ni t'entendre. Tu seras le premier malheureux qw'aura évité un étre plus malheureux encore que lui.
| DON FERNAND
Et les fleurs ?
FÉNIX.
Elles t'ont présenté des emblémes de ta mauvaise fortune. Je veux les effeuiller et disperser leurs débris. |
DON FERNAND
Quels crimes ont-elles commis ?
FENIX
Elles ressemblent aux étoiles.
DON FERNAND. - Et tu n'en veux plus.
FENIX
Malgré leur éclat, aucune ne me plait.
DON FERNAND
Pourquoi donc ?
. FÉNIX.
La femme nait sujette à la mort et au malheur, et j'ai vu mes jours comptés dans ces étoiles importunes.
Ces fleurs sont des étoiles ?
Oui 6°), | Tom. 1l. Caldéron 5
FENIX
DON FERNAND
Je Pignorais.
| FÉNIX.
Écoute-moi, tu l’apprendras.
| DON FERNAND
Parle.
FÉNIX.
Ces traits de lumière, ces brillantes étincelles, dont la puissante influence s'alimente de la splendeur du soleil, se font connaître parce qu'elles font redouter leur pouvoir.
Ce sont les fleurs de la nuit. Quelle que soit leur beauté, leur flamme est passagère ; si un jour est la vie des fleurs, une nuit est l’âge des étoiles.
C'est cependant, dans la courte saison de notre vie, c'est d'elles que dépend ou notre mal, ou notre bien ; ce sont elles qui dictent Parrét de nos destins.
Quelle constance l’homme peut-il attendre, quel changement n'éprouvera-t-il pas d'un astre qui naît et meurt dans l'intervalle d'une nuit ?
| (Elle sort avec ses femmes.) (Muley entre.) J'avais attendu dans ce bosquet que Fénix fût sortie. L'aigle le plus épris du soleil est quelquefois bien aise de fuir ses rayons. Sommes-nous seuls?
DON FERNAND
Qui.
MULEY
Écoute-moi.
DON FERNAND
Que veux-tu, noble Muley ?
MULEY
Que tu saches qu'il y a aussi dans le cœur d'un More de la foi et de la loyauté. Je ne sais par où commencer ; je ne sais si Je dois te dire combien J'ai été afiligé de cette inconstance cruelle de ta destinée, de ce fatal exemple de l'inégalité de la fortune. Mais je crains qu'on ne nous voie parler ensemble, car c'est la volonté du roi, qu’on n'ait pas plus d'égards pour toi que pour les autres. Ainsi, laissant parler à ma place ma douleur , je viens me jeter à tes pieds; je suis ton esclave, infant, je. ne veux point t'offrir des bienfaits, je veux mm'acquitter d'une dette que j'ai contractée. Cette vie, que tu m'as donnée, je viens te la donner à mon tour; le bien qu'on a fait est un trésor qu'on retrouve dans le besoin : la crainte m'enchaine; mon sein, ma tête sont exposés au cimeterre ou au cordon; aussi je veux, abrégeant les discours, m ‘expliquer sans retards.
Cette nuit, J 'aural dans le port un vaisseau prêt à te recevoir ; je jetterai par les embrasures de vos cachots des instrumens avec lesquels vos chaînes pourront être rompues; jé briserai en dehors les
cadenas des portes, et tu pourras sortir, toi et tous les captifs que contiennent les bagnes de Fez; tu pourras retourner avec sûreté dans ton pays, sans craindre que la mienne soit menacée dans ces lieux, parce qu il sera aisé de soutenir que vos forces réunies ont sufli pour briser vos fers. C'est ainsi que tu auras recouvré la liberté, et que j'aurai dégagé mon
68 LE PRINCE CONSTANT, honneur des obligations que ta générosité m'a imposées. Dút le roi connaître mon dessein, me condamner justement comme traître, une telle mort ne m'afiligerait pas. Et parce que, pour te concilier la faveur de quelques vils subalternes , lor t'est nécessaire, tu as, dans ces bijoux, des valeurs d'un prix immense. Telle est, Fernand, la rançon de ton pri sonnier ; ainsi je m'acquitte de ce que je te dois. Un esclave tel que moi, un captif loyal et fidèle, devait quelque jour se racheter.
DON FERNAND. | Je voudrais te remercier , mais le roi paraît. MULEY.
Nous a-t-1l vus ensemble?
DON FERNAND
Je ne le crois pas.
MULEY
Ne donne point d'occasion à des soupçons.
DON FERNAND
Les branches de ces arbrisseaux me couvriront pendant qu'il passera dans cette allée.
(ll se cache.) (Le roi entre.)
LE ROI, à part.
Muley en conversation secrète avec Fernand! et l'un disparaît en me voyant, et l’autre dissimule! J'ai ici quelque chose à craindre : que mes soupçons soient fondés ou non, il faut que je m'assure. ( Haut.) Je suis bien aise....
Je suis à tes pieds,.seigneur !
... De te trouver ici.
oc | MULEY.
Qw'ordonnes-tu ?
LE ROI. o, J'ai été affligé de voir que Ceuta ne rentrait pas
sons mon obéissance.
MULEY
Le front ceint du laurier de la victoire, “marche
à sa conquête. Elle ne pourra résister à ta valeur. LE ROL |
Je la vèrrai à mes pieds par une guerre moins
sanglante.
| MULEY
Que veux-tu faire ?
LE ROI
Le voici. Je veux abattre Porgueil de Fernand, et le mettre dans un tel état que‘lui-mêtme soit forcé à me donner Ceuta. Cependant je dois te dire, mon cher Muley, que je commence à redouter que la personne du grand-maître ne soit pas assez à l’abri de quelque Tentative audacieuse. Les captifs, qui le voient en cet état, ont pitié-de lui, et je crains un soulèvement de leur part. D'un autre côté, Por mde la puissance; et il serait possible qu'il corrompit se ses gardes... >> ie,
es MULET, Apart
Je dois à à rs son opinion ;.ne e Tit-ce que'pour.1e point dui donner de soupçons. ( Haut..) Tes alarmes'sont hign fondées } on: tenterasans. s doute tous des moyéhs de le déliveér. e e
Il n'est qu'une seule précaution qui suffise pour mettre ma puissance à Pabri d'une pareille insulte.
MULEY
Quelle est-elle? .
LE RQOI. o
De t'en confier la garde : Muley, il reste à ta charge; tu es au-dessus de la crainte et de la corruption; dés aujourd hui tu es le gardien de l'infant. Songe à tacquitterdeton devoir, parce qu'en toute occasion c'est à toi que j'en demanderai compte.
(IE sort. ) MULEY seul. "
Sans doute le roi avait entendu nos projets,
Veuille Allah me protéger !
(Don Fernand rentre. ) : ¿DQN FERNAND.
De quoi t'affliges-tu ,- Muley ?
MULEY
As-tu écouté ?
| . DON FERNAND. o J'ai tout entendu. +
Pourquoi donc me demandes-tu de quoi je m'afflige? Ne me vois-tu pas dans cette confusion aveugle de devoirs et d'obligations contraires ? Entre mon ami et mon roi, mes affections et mon honneur combattent aujourd'hui. Si je lui shis- fidèle, je suis ingrat envers toi; si je te garde ma foi, je suis déloyal envers mon maître. Que ferái-je ? Cieux, secourezmoi. Au moment où je lui donnais la liberté, c'est.à
JOURNÉE II, SCÈNE II. 71 moi que le roi le remet; c'est sur sa confiance en moi qu'il sassure de la personne de son prisonnier. Que dois-je faire si nos secrets sont pénétrés ? Fernand, j'ai recours à toi. Donne-moi toi-méme un conseil : quel est mon devoir ? |
DON FERNAND
Muley , l'amour et Pamitié ne passent qu'apres la loyauté et l'honneur. Personne n'est de pair avec le roi : lui seul est égal à lui. Je te conseille donc de le servir et de m'abandonner. Mais jeserai toujours ton ami; pour assurer ton honneur, je me garderai moi-même ; et si, par quelque autre voie, on venait m'offrir la liberté , je refuserais la vie pour ne pas exposer ta gloire.
| MULEY
Fernand, tu mets dans tes conseils plus de dévouement que de justice. Je sais que je te dois l'existence, et que je suis obligé de m'aequitter : ce soirtout sera préparé comme je te l'ai dit. Sois libre, ma vie n'est pas trop pour payer la tienne ; sois libre ,
je ne crains rien si j'obtiens ce bonheur.
DON FERNAND
Et serait-il juste que je fusse cruel envers celui qui me montre sa bonté; que je déshonorasse l'homme qui me donne la vie? Non, non, et je veux que toimême décides de ma conduite; donne-moi tes conseils à ton tour. Dois-je recevoir la liberté de la main de celui qui s'expose en me la donnant ? Permettraije qu'il soit barbare envers lui-même, afin d’être généreux envers moi? Que me conseilles-tu ?
Je n'ose te répondre. Je ne puis te diré non; ma voix se refuse à prononcer cet arrêt, et je sens que si je dis oui. |
DON FERNAND
C'est le conseil que je demandais : je le suivrai. Je
serai dans les bagnes de Fez un PRINCE CONSTANT pour
mon Dieu et pour ma loi.
(Ils sortent.)