‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 15 sur 82 · LE ROI, MULEY · texte numérisé non relu

LE ROI, MULEY

MULEY, à part.

Ps ISQUE les mesures de surveillance que le roi a multipliées m'empéchent de servir Fernand, il faut au moins qu’en Véritable ami je le remplace en son absence. ( Haut.) Seigneur, tu sais comme je t'ai servi sur terre et sûr mer; si j'ai pu mériter ta bienveillance , daigne m'écouter.

LE ROI

Parle. |

| MULEY, Fernand....

LE ROL

Nen dis pas davantage.

MULEY

Est-il possible que tu ne veuilles pas m’entendre ? LE ROÏ. |

Non ; lorsque tu nommes Fernand tu m'offenses.

Comment, seigneur ?

LE ROL

Parce que, situ me parles pour lui, tu me mets dans l'impossibilité de faire ce que tu demandes.

MULEY

Je suis chargé de sa garde, ne dois-je pas te rendre compte de sa personne ?

| LE ROI

Parle donc, mais n'espére point de pitié de moi.

MULEY

Fernand a vu remplacer sa gloire par une misère si profonde, que Punivers, connaissant ta rigueur (je devais dire ta puissance ), le nomme le prodige de linfortune. Fernand est aujourd’hui conduit par sa constance á un état si déplorable, que jeté dans un lieu que je n'ose nommer devant toi, pauvre, malade , paralysé, il demande l’aumône aux passans. Tu as voulu qu'il dormit dans les cachots, qu'il travaillát dans les bagnes et dans tes écuries, que personne ne lui donnát à manger (9 ; il est arrivé au point que les souffrances qu'il a éprouvées, et la faiblesse naturelle de son corps, l'ont privé de l’usage de ses membres, et ont détruit jusqu’à la noblesse et à la majesté de son aspect. Cependant il passe la nuit dans des cachots humides, persévérant dans sa cons- : tante foi; et lorsque le soleil ramène le jour, d’autres captifs le portent sur une misérable natte dans quelque endroit où il puisse jouir de ses rayons (*7- Mais sa présence offense tellement tous les sens,

JOURNÉE III, SCÈNE I. 75 que personne ne peut le souffrir près de sa demeure, que chacun le chasse à l’envi, et qu'on en est venu au point de ne vouloir ni lui parler, ni l'écouter, ni le plaindre. Un domestique seul et un loyal chevalier le consolent dans ce malheur et ne le quittent pas : ils partagent avec lui la faible portion d’alimens qu'on leur distribue (Cf); encore tes gardes les maltraitent-ils à cause de la pitié qu’ils montrent en servant leur maître : mais il n'est point de rigueur ni de cruauté qui les puissent éloigner de lui. Pendant que l’un va lui chercher des secours, l’autre reste auprès de l’infant pour le consoler dans ses peines. Seigneur, que tant de rigueur finisse; si tu n'as point de pitié du prince, aie du moins horreur de son état ; qu'il te donne du dégoût, s’il ne peut t'arracher des larmes.

LE ROL C'est bien, Muley.

(Fénix entre. ) | FENIX.

Seigneur, si mon respect et ma soumission à vos volontés vous ont donné quelque affection pour moi, je viens demander une grâce à votre majesté.

| | LEROI Que pourrai-je te refuser ?

FÉNIX. | 1

Le grand-maitre Fernand...

LE ROI

Il suffit : n’ajoute pas un seul mot.

FÉNIX.

Il inspire l'horreur à tous ceux qui le voient. Je

voulais seulement obtenir. ” LE,ROI.

Arrête ,f'énix , arrête. Qui doncoblige Fernand à chercher lui-même són mal, à courir à une mort aussi douloureuse? S'il souffre un juste châtiment pour être fidèle à sa foi, c'est lui-même qui se montre cruel, Nest-11 pas en son pouvoir de sortir de sa misère, de vivre heureux et libre ? il en est le maítre; qu'il remette Ceuta, le même instant verra finir ses peines et ma rigueur. |

( Sélim entre. ) SÉLIM.

Seigneur, deux ambassadeurs , l’un de Tarudant, l’autre du Portugais Alfonse’, attendent la permission de tétre présentés.

FÉNIX, à part. |

Peut-il exister de plus grandes peines ? Sans doute Tarudant envoie cet ambassadeur pour me conduire à lui. | |

’ MULEY, à part. o,

Ce jour détruit à à la fois toutes mes espérances.

L'amitié et la jalousie me déchirent à l'envi.. LE ROL.

Qu'ils entrent. Fénix, assieds-toi près de moi sur

cette estrade. Dose ue. o (Ils s'asséyent ; Alfonse et Tarudant entrent chacun de leur côlé (29). *

Généreux roi de Fez...

ALFONSE

Roi de Fez, justement glorieux.

TARUDANT.

... Dont la renommée...

ALFONSE.

... Dont la vie....

TARUDANT.

... Durera toujours.

ALFONSE

... Puisse prospérer long-temps!

| TARUDANT.

Et toi, aurore de ce soleil...

ALFONSE

Et toi, orient de ce midi...

TARUDANT.

.. Que les temps...

| ALFONSE

... Que les siècles.

TARUDANT.

... Prodiguent à ton règne.

ALFONSE, ... Répandent sur ta vie...

TARUDANT.

.». La gloire et les triomphes!

ALFONSE

... Toutes les félicités !

= Pendant que je parle, chrétien, comment oses-tu parler ?

ALFONSE. o Parce qu'où je suis, personne ne doit parler avant moi.

TARUDANT.

Je suis More, et je dois être le premier. On ne préfère point les étrangers aux compatriotes.

ALFONSE

On les préfère toujours : l'hôte a toujours la première place au foyer.

TARUDANT, * Ce motif ne suffirait pas...

LE ROL

Veuillez vous asseoir tous les deux sur ces estrades.(4 Alfonse.) Parle le premier, Portugais, (à Tarudant ) parce qu'enfin, étranger à notre race et à notre loi, c'est à lui que jedois d’abord faire honneur.

TARUDANT, à part.

Quel affront pour moi !

ALFONSE

Je ne te retiendrai pas long-temps. Roi fameux, que la renommée puisse à jamais célébrer , malgré l'envie et la mort même 4%, Alfonse de Portugal te salue ; et puisque Pinfant don Fernand ne veut point de sa liberté si c'est au prix de Ceuta qu’elle doive être rachetée, mon roi na chargé de te dire que tu peux estimer sa rançon à tout ce que peut désirer

JOURNÉE III, SCÈNE I. 79 lavarice, à tout ce que peut dédaigner la prodigalité; qu'il te donnera en or, en argent, en joyaux, la valeur de deux. villes comme celle que tu de mandes : voilà ce qu'il te prie d'accepter. Mais, si tu ne lui rends pas ton prisonnier, il m'a chargé de te déclarer qu'il le mettra en liberté par la forcé des armes. Déjà , dans ce dessein, une cité flottante de mille vaisseaux s'élève sur le dos de l'Océan ; il jure qu'il saura te vaincre et le délivrer ; que, dans tes états baignés de sang, le soleil, cherchant en vain le soir les éméraudes qu'il a éclairées le matin, ne verra plus que des rubis.

TARUDANT.

Ambassadeur comme toi, il ne m'appartient pas de te répondre pour le souverain à qui tu tadresses ; mais, mon roi étant son fils, l’insulte que tu lui fais touche aussi Tarudant, et je puis m'expliquer pour lui. Dis donc, de la part du roi de Maroc, à don Alfonse, qu'il peut venir; que, dans le peu d'instans qui s'écoulent entre la nuit et l’aurore , il verra, grâce à nos cimeterres, ces champs, ruisselans d'une pourpre brûlante, faire croire au ciel que les œillets sont les seules fleurs qu'il ait répandues sur cette plaine.

ALFONSE

More, si tu étais mon égal, tout cela pourrait se réduire à un combat entre deux jeunes guerriers. Mais dis à ton roi, s’il a envie de gagner de la gloire, de se présenter au combat; le mien ne manquera pas de s’y rendre.

Tu as presque dit que tu es le roi don Alfonse ; et, s'il en est ainsi, Tarudant saura te répondre.

| ALFONSE. e Soit; je t'attends en champ clos.

TARUDANT.

Tu ne m'attendras guère ; je suis l'autan.

ALFONSE

Jé suis la foudre.

TARUDANT.

Je suis la fureur.

ALFONSE

Je suis la mort.

TARUDANT.

Tu m'entends, et tu ne trembles pas €”?

ALFONSE, Tu me vois, et tu vis encore ?

LE ROI DE FEZ. | Seigneurs, vos altesses, puisque leur impatience a déchiré le voile qui les couvrait, a dissipé les nuages qui obscurcissaient de tels soleils, vos altesses ne peuvent combattre sur mes terres sans mon agrément ; et je le leur refuse, pour avoir le temps de les recevoir comme elles le méritent.

ALFONSE

Je n'accepte ni hospitalité, ni politesses de ceux de qui je reçois des chagrins. Je suis venu chercher Fernand ; c'est pour le voir que je me rendais à Fez, sous ce déguisement. Avant d'arriver

JOURNÉE III, SCÈNE 1 81 à ta capitale, j'ai appris que tu étais dans cette maison de plaisance ; et j'y suis venu, afin de savoir plus tôt quel sera le résultat des espérances qui m'ont décidé à ce voyage. Maintenant je n’attends que ta réponse pour repartir.

LE ROI

Roi Alfonse, ma réponse sera courte. Si tu ne me rends Ceuta, tu n'emmèneras pas l'infant.

ALFONSE

Je suis venu pour le prendre, et je l’aurai. Prére-toi à la guerre que je te déclare; et toi, ambassadeur, ou qui que tu sois, tu me verras en Campagne. Que l'Afrique entière tremble!

(1 sort.) TAR UDANT, aFénix.

Si je n'ai pu, en qualité d'ambassadeur, baiser + Vos. pieds comme un humble esclave, daignez du moins, belle Fénix, accorder votre main à celui qui vous offre toute son âme.

(Il se met à genoux.) FÉNIX, le relevant.

Que votre altesse, seigneur , ne comble pas de nouvelles faveurs celle qui sait Pestimer; qu'elle daigne se rappeler ce qu'elle se doit à elle-même.

MULEY, à part.

Peut-on être témoin de ces malheurs, et ne pas perdre la vie ? | LE ROI.

Votre altesse est venue inopinément , elle m'excu- Tom. IE, Calderon. | 6

82 LE PRINCE CONSTANT, sera si je ne la reçois pas aussi bien qu'elle le mérite.

TARUDANT.

Je ne puis être que peu de temps absent de mes états ; et puisque je venais, comme ambassadeur, avec des pouvoirs pour emmener ma jeune épouse, je pense, que l'ayant été moi-même, mon bonheur. n’en sera pas retardé.

LE ROI

Je ne puis lutter de courtoisie avec toi ; cependant je m'acquitterai , si je le puis. La guerre menace de nouveau mes états; je m'y livrerai après avoir scellé notre union par un heureux hyménée; car il est bon que tu retournes au plus tôt dans ton pays, avant que le passage puisse être coupé par ces armées portugaises dont on vient de nous menacer.

FARUDANT.

Peu importe, seigneur ; je suis venu avec des troupes nombreuses, dont les camps peuplant ces déserts les font paraître des villes; et je reviendrai sur-le-champavec elles, pour avoir l'honneur d’être un des soldats de ton armée.

LE ROI

Tout sapprétera pour le prochain départ de ton : épouse ; mais il faudra auparavant que tu viennes à Fez, afin que mes fidèles sujets aient la joie de te vdir. Muley ?

MULEY

Seigneur.

JOURNÉE III, SCÈNE 11. 83 | | LE ROI | Prépare-toi. Tu accompagneras Fénix avec une

garde nombreuse, jusqu’à ce que tu la laisses en sûreté dans les états de son époux.

. (Il sort avec Tarudant ét F énix.) MULEY seul.

Il me manquait encore ce malheur, afin que pendant cette absence, je ne pusse pas même donner à Fernand les faibles secours que je lui. fais parvenir, et qu'il soit privé de cette dernière ressource:

| ( Il sort.)

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