L'OMBRE
Au milieu de l'obscurité de la nuit, je t'ai guide par des sentiers inconnus aux humains. Déjà le soleil chasse les ombres; je t'ai conduit victorieux, grand Alfonse, jusques aux murs de Fez; les voilà :
traite de ma rançon.
(L'ombre disparaît. ) ALFONSE. |
Ha! du mur! avertissez le roi de venir me parler.
( Le roi et Sélim paraissent sur le mur.) |
LE ROI, Que veux-tu, jeune et vaillant guerrier ?
ALFONSE. i Que tu me remettes l'infant, le grand-maître don Fernand; je te donnerai pour rançon, Fénix et Ta-
rudant, que tu vois ici mes prisonniers. Choisis, la mort de Fénix, ou la liberté de l’infant.
LE ROL, à part.
Que vais-je faire ? Oh ciel! dans quelle confusion me trouvé-je ? Fernand est mort; ma fille est au pouvoir d'Alfonse. O caprices de la fortune, à quel état m'avez-vous conduit !
, FÉNIX.
Eh quoi; seigneur, tu vois ma personne dans cette situation, ma vie et mon honneur dans ce péril, et tu hésites sur ta réponse ! ton désir de mé délivrer est assez faible pour te permettre de retarder un seul moment ! ma vie est dans tes mains, et tu consens, Ô peine cruelle ! que les miennes, quelle honte ! soient attachées par des chaînes! ma vie dépend d’un mot de ta bouche, et tu permets que la mienne frappe l'air de vains gémissemens! tu vois sous tes yeux mon sein exposé au trançhant du cimeterre, et tu souffres que les miens versent des larmes! Tu n'es, ni père, nijuge, ni roi; tu es le bourreau de ton sang.
LE ROI
Fénix, si ma réponse n'a pas été plus prompte, ce n’est point que j'hésitasse à te donner la vie Tom. IT. caldéron. 7
lorsque ta mort va entraîner la mienne. Il n'est plus possible de les retarder. Apprends, Alfonse, qu'au moment où Fénix sortit hier de la ville, le soleil et l'infant descendirent en même temps, l’un dans l'ombre, l’autre au tombeau. Cet humble et triste cercueil renferme tout ce qui reste de lui. Donne la mort à la belle Fénix; venge ton sang sur le mien.
FÉNIX.
O ciel! Ainsi je n’ai plus d'espérance.
LE ROL
Ma triste vie va s'éteindre.
DON HENRI
Grand Dieu! qu'entends-je ! Hélas! la liberté lui arrive trop tard.
ALFONSE, à don Henri.
Ne parle point ainsi. Si ombre de Fernand nous a dit de le tirer d'esclavage, c'est sa dépouille mortelle qu'il a voulu désigner : c'est elle qui, d'après ses paroles, dait obtenir un temple pour tant de temples qu'il a fondés; et il faut que l'échange se fasse. ( Au roi. ) Roi de Fez, pour que ton orgueil ne pense pas que Fernand mort vaille moins que cette beauté, je te la donne pour racheter son corps. : Envoie-moi donc la neige en échange des fleurs, l'hiver en échange du printemps, et enfin un malheureux cadavre pour le modèle de la beauté.
7 ‘LE ROL
Qu’entends-je? que dis-tu , invincible Alfonse ?
Fais-le descendre par ces captifs.
FÉNIX, Je suis le prix d'un cadavre; le ciel atenu sa pro-
messe.
LE ROI
Descendez le cercueil par-dessus le mur; je vais me Jeter aux pieds du vainqueur pour en faire moimême la remise.
( On descend le cercueil le long du mur avec des cordes.) ALFONSE.
Je vous reçois dans mes bras, grand prince, di-
vin martyr.
DON HENRI
Mon frère, reçois mes hommages.
( Le roi, don Juan, Brilo et des captifs, paraissent sur la scène. ) DON JUAN.
Grand Alfonse, veuillez me permettre de baiser
votre main royale.
ALFONSE
C'est donc là, don Juan, le compte que vous me
rendez de l’infant.
DON JUAN
Je ne l'ai jamais quitté depuis qu’il fut captif, jusqu’au moment où il recouvre sa liberté; vivant et mort, je suis toujours resté près de lui.
ALFONSE
Donnez-moi votre main, oncle chéri. Je suis arrivé trop tard, grand prince, pour vous arracher au péril auquel vous avez succombé; mais c'est
100 LE PRINCE CONSTANT, JOURNÉE III, SCÈNE IV. surtout dans la mort que se montrera la piété filiale que je vous dois : un temple magnifique sera l’honorable dépôt où votre corps sera renfermé. ( 4u roi. ) Je te remets Fénix et Tarudant; et, instruit de l'amitié que l’infant eut toujours pour Muley, je te prie de lui donner ta fille. Maintenant, approchez, captifs, voilà votre infant ; portez-le honorablement jusquà la flotte.
LE ROI
Ils peuvent tous l’accompagner jusqu’en Portugal.
ALFONSE
Qu'au son des douces trompettes, l'armée marche en ordre , et forme le funèbre convoi; ( au public.) afin qu'en vous demandant pardon des fautes de l’auteur, finisse don Fernand de Portugal, LE PRINCE Coxsranr dans la foi.
FIN DE LA TROISIÈME ET DERNIÈRE JOURNÉE
CDémEemsREMENT de l’ordre d'Alcantara d'Espagne.
(2) C'est le nom que l’on donna en Portugal à l’ordre des Templiers, après sa suppression dans le reste de l’Europe.
(3) Coutiño en espagnol , Coutinho en portugais. (44 (Lite. « Qui est la fièvre quarte de ta beauté. »
G) (Late. « Qui a pris son nom de Ceydo , mot hébreu , en arabe Ceuta , qui signifie beauté. »
(6) Allusion aux métamorphoses.
(7) (Litt.) J'ai retranché , « et nous n'avions pas tort , puisqu'il semblait que cette foule innombrable voulút avaler la mer goutte á goutte. »
() Armoiries de Portugal.
(9) Allusion à la mort du roi D. Sébastien , qui fut tué en Afrique , et dont la fin prématurée fournit à Philippe 1 II Poccasion de s'emparer du Portugal. |
Ge) Ici est un calembourg. L'Infante dit : Parte... à Tanger, pars. pour Tanger. Muley coupe la phrase au premier mot, et
prenant parte dans le sens de partage , l'impératif de partager, il dit que son âme l’est déjà.
(11) Ces mots prouvent: qe la scene se passe à Fez ; ce qui demanderait que le jazhn de l’infante fút bien grand , pour qu'il arrivát jusqu'à {= » ner , C'est-à-dire, à cent lieues environ de cette capitale: >:
Gs) T ph publique étant contraire à cette expédition , On avait tronyá bien d'autres augures défavorables.
en: “L'ambulance s appelant en espagnol , el quartel de la L
e salud, il y a une équivoque entre salut et santé.
(14) (Litt.) « Espagnol. » L'Espagne, considérée géographiquement, comprenait le Portugal comme la Castille , 'Aragon, Grenade, etc. Depuis la réunion de la plus grande partie de ces états, sous Ferdinand et Isabelle, "Espagne est devenue le nom d'une division politique, et portugais, n’est plus synonyme d'espagnol.
(15) Je doute fort qu'il y ait à Maroc ni pachas , ni beglierbeys. 11 n’est pas plus vraisemblable qu’un neveu du roi de Fez soit né à Gelves , dans les états ottomans. Il est de même peu probable que Muley ait pu dire, en 1437, qu’il était né le jour de la bataille de Gelves , qui eut lieu le 28 août 1510. C’est un anachronisme de cent ans à peu près.
C6) Ce concetto est une expression proverbiale tirée d'une ancienne romance.
(Page 37.) Pour la vérité historique , Caldéron aurait dû mettre quelque intervalle entre le départ de Muley et Varrivée de la grande armée. On voit qu'il a cherché à sa manière l’unité de temps.
Gr) Une faute d'impression, que je n'ai pu rectifier, me donne des doutes , non sur le sens de ce couplet , mais sur la manière dont je Pai rendu.
C9 D’après Pédilion d'Apontes, la princesse part sans attendre laréponse de Muley} j'ai cru devoir retarder sa sortie de la scène. L'expression , prix d’un cadavre , peut à la rigueur signifier en
espagnol comme en français : prix accordé à un cadavre. Outre le sens naturel et direct : prix donné pour un cadavre.
Go) (Litt). « Le plus bel animal où Part se soit joint à la nature.»
Go) Les ordres militaires , comme les ordres monastiques , portaient le nom de religion.
(32) (Litt.) « Vents, un pauvre, par ses soupirs, double l’étendue de vos sphères. »
GD Jai supprimé les huit derniers vers qui m'ont paru ralentir le mouvement de ce morceau. En voici la traduction : « Ne fút-ce que parce que Ceuta contient une église consacrée à Péternelle conception de celle qui est reine et maîtresse des cieux et de la terre, je perdrais , vive la Vierge! mille vies pour sa défense. »
G3) Ce reproche est singulierement naïf.
(4) (Litt.) « Les merveilles » | maravillas. Plusieurs fleurs portent en espagnol le nom de maravilla , entre autres le liseron appelé belle de jour.
(35) En lisant tout ce dialogue, on doit se rappeler que, dans les temps de l’astrologie judiciaire, belle science que nous avons eu le malheur de perdre, une grande influence était attribuée aux étoiles, et que le nom de celles-ci était devenu synonyme de puissance , destinée , etc.
G6) Il est sous-entendu , personne d’entre les Mores ; car autant eut valu le condamner à mourir d’inanition.
(27) (Litt.) « C’est , le dirai-je , une voirie ; car Podeur qu'il répand est si infecte, que personne, ete. »
(28) (Litt.) « Et qui est si petite , que le morceau passe des levres à l’estomac sans que la bouche s’en aperçoive. »
(9) Les rois, ambassadeurs d'eux - mêmes, sont tres-communs dans les pieces espagnoles ; mais comment le roi de Fez ne connait-il pas son auxiliaire Tarudant ?
Lo e
Ge) Une faute de ponctuation , dans l'édition d’Apontes, fait faire ce compliment à Alfonse par Alfonse lui-même ; ce n’est pas la seule faute d'impression que j'y aie trouvée.
E) J'ai pensé qu'il y avait assez de rodomontades pour ne pas traduire les suivantes.
« Je suis un volcan qui vomit des flammes.
ALFONSE
« Je suis une hydre qui lance le feu. »
(2) Job. Chap. 111, v. 3.
GS) Un des contes populaires des Espagnols , était que les Musulmans adoraient à Médine une cuisse de leur prophète.
64 (Litt). La divinité. »
G5) Tradition populaire.
G6) Autre conte populaire. Les diamans, s’il était fondé, seraient moins chers , quoique plus rares.
(7) Je n’ai donné qu’une imitation très faible de ce dernier passage. En voici la traduction exacte.
« C'est une action naturelle à l’homme , lorsqu'il veut recevoir quelque chose, d’élever les mains en les joignant ainsi ; et lorsqu'il veut le rejeter , il les joint encore, mais en les tournant vers la terre pour les vider. Le monde , quand nous naissons , pour prouver qu'il nous recherche , nous reçoit dans le berceau, et nous y place , tournés vers le ciel ; mais , lorsque , dans son dédain ou dans sa furie , il veut nous éloigner de lui , il retourne les mains, et cette matière muette en est l'embleme , puisqu'elle fut berceau, tournée en haut , et qu’elle est tombe, étant tournée en bas. » Tout cela est fondé sur ce qu'un berceau est bombe en dessous , et une biere en dessus.
8) Jusqu'ici , tout le discours est dans le rôle du prince. Ce
be ;
qui suit est moins à sa place. Je voudrais croire que , d'ici à la note 40, quelques vers ont été interpolés.
(39) Pour suivre son énumération; il a placé ici le grenadier sous le nom d'arbre royal.
(40) Autre conte populaire. A la fin du regne de Louis XIV ,. on croyait encore que la poudre de diamant était un pdison.
Ici , le discours de Fernand revient à la suite naturelle de ses idées.
(41) (Litt.) « Ton haleine. »
(42) Les Mores lui éleverent un tombeau superbe , moins par
piété que comme trophée de leur victoire. Ce fut de là qu'il fut transféré en Portugal. | |
(3) Je n’ai pu marquer avec précision le point du rivage de l'Océan ou de la Méditerranée qui se trouve sur le passage de Fez à Maroc, l’un et l’autre à cent lieues dans les terres.
(44) (Litt.) « Et quoique je sois envoyé de prince. »