‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 20 sur 82 · LOUIS PÉREZ · texte numérisé non relu

LOUIS PÉREZ

DE GALICE

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J ne sais où Caldéron a pris l’histoire de son Louis Pérez ; mais il est évident, par la contexture de la fable, qu’elle est historique, du moins sous le rapport de l'existence du héros.

Caldéron a , plus souvent que Lope de Véga, cherché un but dans ses pièces ; ne fút-ce que dans celles qui ont pour titre un proverbe, et dans lesquelles il a voulu prouver que ce proverbe était vrai. Mais, ici, entraîné par la nature historique du sujet qu'il traitait, il ne tire aucune sorte de conclusion de son récit , et il est - bien difficile de savoir jusques à quel point 1l approuve ou il condamne les meurtriers- et les voleurs de grand chemin qu'il offre à notre admiration. Chacun peut déduire de son drame les conséquences qui lui plairont le plus , par exemple, celle-ci : que le sort des mortels

est tellement dans les mains de la Providence, qu’un homme naturellement vertueux peut se trouver entraîné par les circonstances à commettre des crimes.

Il faut dire aussi que le brigandage, ou la résistance aux lois à force ouverte, n’est pas considéré en Espagne du même œil qu'ailleurs. Non-seulement le courage n’y perd pas, dans ce métier , le droit qu'il a d'attirer l'admiration, même dans le scélérat condamné au dernier supplice , mais encore l’idée des dangers affrontés diminue singulièrement celle de la culpabilité des actes répréhensibles. Cervantes lui-même, celui de tous les auteurs espagnols qui a le plus cherché dans ses ouvrages, surtout dans don Quichotte , l'utilité morale, ne se fait aucun scrupule de peindre comme un héros , ou à peu pres , le chef des bandits catalans , Roque Guinard ; cela tient aux circonstances particulières où s’est trouvée la Péninsule.

Les Castillans ont fait pendant près de huit cents ans la petite guerre contre les Mores. Leurs expéditions étaient ordinairement des incursions , et ils préludaient à leur établissement dans une ville par quelques années de dévastations

dans les environs ; c’est assurément très-conforme aux principes théoriques de la guerre, et de plus, c’est à celaqu'ils doivent leurstroupeaux nomades ou mérinos , le code qui les régit , la société de la Mesta , qui , nonobstant quelques abus , n’en est pas moins une belle institution agricole ; mais les soldats , c’est-à-dire la population entière , durent y prendre encore plus qu'ailleurs le goût et les idées du pillage. Talar y robar , dévaster et voler , sont les expressions consacrées , et sont employées cent fois par le grave Mariana, pour caractériser les expéditions que faisaient contre les Mores , les rois , les princes, les grands-maîtres des ordres, les chevaliers et les villes. Aussi ce que d'Aubigné appela la transsubstantiation de soldats en voleurs, futelle plus aisée en Espagne que dans tout autre pays , et, par une conséquence nécessaire, la profession de bandit recueillit un peu de la gloire attachée à l’état militaire.

Je sais qu’à la même époque toute l'Europe subissait l'influence du même fléau , et que les guerres privées, que le comte de Boulainvilliers regrettait avec tant de naïveté, ne se conduisaient pas d’une manière différente. Mais dans les

autres .pays, sous l’autorité féodale , la rapine et le brigandage n'étaient pas répandus dans le peuple, qui n’en voyait que l’odieux parce qu’il en était toujours la victime. Les guerres générales et privées , et tous leurs accessoires , étaient la propriété exclusive d’une classe privilégiée ; soldat (miles) était synonyme de noble, et ce n’était qu’à l’aide de circonstances favorables, qu’un homme du commun pouvait être admis à Phonneur de talar y robar avec les gentilshommes. Cette classe ayant été successivement affaiblie par les guerres , contenue ou achetée par les rois, recrutée par les vilains , Po-. pinion de ceux-ci , que le brigandage était une - Chose fâcheuse et peu honorable, a fini par prévaloir et par devenir Popinion publique. En Espagne , au contraire, tout le monde était soldat; il y avait bien des hommes qui payaient des rentes (pecheros), et d’autres qui n’en payaient pas (hidalgos ), mais il n’y avait ni serfs , ni maîtres ; 1l n’y avait que des hommes libres , et ils étaient tous aptes à talar y robar dans l’occasion.

De là est venue cette singulière disposition

des Espagnols à former des corps de parti-

SUR LOUIS PÉREZ DE GALICE. 113 sans (1) : et chaque fois qu'il s’est trouvé une occasion de pouvoir les former avec quelque sûreté de conscience, sous quelque prétexte que ce fût, ils n’ont jamais manqué de chefs ni desoldats, depuis Pélage jusqu’à Ferdinand-le-Catholique, et depuis Ferdinand-le-Catholique, jusqu’à Ferdinand VII. Les factions qui divisaient les grandes villes , les infractions de leurs priviléges , les Ibis sur les douanes, les invasions extérieures , la liberté, la religion, tout a servi de prétexte; le véritable motif est dans les mœurs, le caractere, les opinions dela nation.

D’après de telles données , Louis Pérez est un beau caractère, et Caldéron Pa bien peint; il a les vertus des temps héroïques, les vertus conci-

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(1) Parti , ou corps de partisans, expression tres-frangaise , se diten espagnol guerrilla. Le même mot signifie aussi un parti ou détachement envoyé en tiraillenrs. Ceux qui font partie d'une guerrilla, sont des guerrilleros. La langue française était assez riche sans emprunter aucun de ces mots à la castillane, puisqu'ils ne sigmifient point des gdées nouvelles; mais il est souveraine ment ridicule d'en avoir changé le sens, le genre et même le nombre , et de dire un guerrilla , voire un guerrillas, au lieu dun partisan. C’est de même qu’on s’est avisé d'écrire brebis mérinos pour brebis merina , pour une brebis de la race des troupeaux mérinos , et qu'on crie bravo pour brave après un duo de deux cantatrices.

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liables avec le brigandage et le mépris des lois et de la société. Il ne manque pas même d’une certaine probité , de quelque désintéressement dans son état. Ce mélange de sentimens opposés en apparence , est encore une des choses qui tiennent au pays. Dans un compte fourni à un négociant français pour une introduction frauduleuse de marchandises, les contrebandiers espagnols lui portèrent en compte cent soixante réaux de messe qu'ils avaient fait dire pour le succès de l’entreprise. Dans Rinconet et Cortadille, nouvelle de Cervantes , un des héros dit à un jeune homme qu’il rencontre : Vous êtes donc voleur ? — Oui , pour servir Dieu et les honnêtes gens. — Peut-on servir Dieu ainsi? — Seigneur, je ne me méle point de théologie, mais chacun doit le servir dans l’état auquel il est appelé.

Une bande de voleurs de la Sierra Morena ne prenait à chaque passant que la moitié de son argent. Un paysan tomba dans leurs mains ; il ne portait que sept quartos, le quarto vaut environ trois centimes. N'ayant point d'ochavo à rendre , ( moitié d'un quarto ) le voleur dit au voyageur de garder Pochavo au-delà de la

moitié partageable, celui-ci faisant des politesses et Pengageant à le prendre : — Le ciel m'en préserve, répondit l’autre, Dieu nous fasse faire bon usage de ce qui nous appartient!

Les autres caractères, moins brillans que celui de Louis, sont en général bien soutenus. Il est surtout remarquable de voir l’habileté avec laquelle Caldéron a su conserver à son Juge assez de force et de dignité, pour ne pas le rendre ridicule et faible auprès du hardi coupable qu'il poursuit. Le rôle de Pèdre est toujours plaisant, mais indépendamment de ses bouffonneries qui ne sont pas toutes de bon goût, ses continuelles rencontres avec Louis qu’il fuit toujours , sont d’un très-bon comique de situation.

Aucune des intrigues commencées dans cette pièce ne s’y dénoue complètement. L’intention . de Caldéron était de faire une seconde partie. Cependant la fin est une véritable péripétie. Il n’est pas difficile au spectateur de deviner que tous les personnages vont être en sûreté dans les terres que Donne Léonor possède en Portugal.

L'action se passe presque toujours dans les

environs de Salvatierra, sauf une scéne oú elle est transportée a deux cents lieues de lá, à Sanlucar de Barrameda.

L'action du premier acte est continue. Il y a un intervalle indéterminé entre la fin de celui-la et le commencement du second , aprés quoi il n'y en a d'autre que celui que nécessite le voyage de Sanlucar a Salvatierra.

Le style est, en général, celui qui convient aux personnages ; cependant une ou deux fois le poète, entraîné par son talent, a prêté des accens par trop élévés , des pensées par trop fines , à son héros , qu'il peint comme brusque et parfois même un peu brutal.

La versification est comme dans les autres pièces de Caldéron, composée de redondilles , et de vers des mètres de sylve et de romance.

Le dialogue entre le juge et Léonor est en octaves. Gette pièce est du petit nombre de celles de Caldéron où il n’y a point de morceau de chant. Encore même a-t-il indiqué lelieu où lon pouvait en intercaler un.

À. La Bravumerre.

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