‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 22 sur 82 · DONNE JEANNE, MANUEL MEND DEZ · texte numérisé non relu

DONNE JEANNE, MANUEL MEND DEZ

JEANNE. quite

Jamais, Manuel, tu ne m'as donné une preuve d'affection, entre toutes celles que j'ai reçues de toi, qui m'ait autant satisfaite que la promptitude de ton retour.

| | MANUEL. |

L'amour m'a protégé, ma divine amie, et son appui m'a rendu tout facile. Je n'ai point été jusqu'à Salvatierra; dans les entrailles profondes de cette sombre montagne, j'ai trouvé ce que je 'cherchais; cest là que dans une maison de campagne est mon ami Louis Pérez, dont la valeur ést audessus de tous les éloges; et il semble qu’en se déterminant à y résider, il eût d'avance consulté nos

JOURNÉE I, SCÈNE II. 133 vœux et nos intérêts. Ici notre amour, plus caché qu'à Salvatierra, y sera plus sûr et plus tranquille.

JEANNE

Manuel , celle qui a abandonné pour toi ses parens, sa patrie, sa réputation, et qui dans cette situation est encore heureuse de penser qu'il lui reste la vie à perdre pour toi, n’a d'autre désir que de voir cette montagne sauvage devenue le temple de son affection, et de montrer que la fermeté de ses sentimens l'emporte sur l'immobilité de ses rochers.

(Don Alonze entre. )

DON ALONZE

Où me conduit mon destin, sans guide, sans chemin, au milieu de ces bois, où le ciel ne m'efÁvoie aucune consolation ? Le cœur déjà me manque, je sens qu'il m'est impossible d’aller plus loin, Ye n’en puis plus, je vais tomber sur ce gazon. Je me meurs! O ciel! Dieu me soit en aide!

JEANNE

J'entends du bruit.

MANUEL

Il est vrai. Je vois un cavalier étendu par terre,

et tenant une épée dans ses mains affaiblies ®. Je vais voir ce que c'est. Êtes-vous blessé, seigneur ?

DON ALONZE

: e vous remercie, Cavalier. Ce n'est que la fatie. (Se relevant à moitié.) Déjà je reprends un

peu de force. Moi qui aurais disputé aux vents le prix de la rapidité Le voilà sans haleine.

Votre cœur est courageux ; qu'il ne partage point Vaffaiblissement de votre corps. '

UNE VOIX, derrière la scène.

Emparez- vous du pont, qu'il ne puisse nous échapper.

DON ALONZE

J'ai encore de plrs grands malheurs à attendre. Que vais-je faire? ces hommes sont ceux qui me - poursuivent. Un ami vaillant protégeait ma retraite, et en les voyant je perds tout courage ; puisqu'ils ont pénétré jusqu ici, sans doute ils Pont tué.

. (Louis Péres entre. ) LOUIS.

Ils ont pris le pont, m'ont coupé le passage, et le ciel Jui-même semble se fermer sur moi : cette sombre retraite sera mon tomheau.

| MANUEL

Qu'est ceci, Louis Pérez ?

LOUIS

C'est un malheur où je suis tombé pour avoir voulu défendre un ami de la mort qui le menacait.

| MANUEL

Vous êtes avec mai, Louis Pérez; nous mourrons ensentble , et nous montrerons jusqu’à la fin la

constance de notre amitié.

a | Il ti e.

e DON ALONZE. . (4 tire son épée).

Celui qui est le vrai coupable, et l’occasion de tous tes malheurs, saura mourig aussi.

(Il se relève.)

LOUIS

Je suis dans un grand embarras, mais songeons d'abord au plus pressé. Manuel, écoutez ce que je vous demande : ne tirez point aujourd’ hui l'épée pour anoi. Je sais que ma vie est sauvée si je suis défendu par ce bras; mais il y va de mon honneur que vous restiez dans ma maison en mon absence, et vous savez quelle est la différence entre la vie et . l'honneur.

| "MANUEL

Je ne vous entends pas. On vient vous arrêter, je mourrai pour vous défendre. I serait beau que je vous visse combattre et qué mon épée restát dans le fourreau ! E

JEANNE

Pent-it exister une femme plus malheureuse ?

UNE VOIX, derrière la scène.

Ils sont passés de te côté.

MANUEL

Les voilà. Mais c’est en vain que nots Yéudrions résister à tant de monde; nous serons tous tués ou pris.

DON ALONZE

Que ferons-nous ?

LOUIS, à don Alonze.

Oserez-vous vous jeter dans le fleuve, et le passer à la nage?

DON ALONZE

Le courage ne me manque pas, : mais je ne sais

pas nager.

LOUIS

Ne vous mettez pas en peine ; je vous passerai sur mes épaules. Manuel, je conserve ainsi ma vie et mon honneur : ma vie, en me réfugiant en Portugal, où l’on ne peut me poursuivre; ma gloire, en vous laissant dans ma maison. Je n’ai rien à vous expliquer ; j'y laisse tout mon honneur, j'y laisse une sœur , une sœur charmante. C'est vous en dire as- ' sez. Adieu.

| MANUEL

Je suis un ami fidèle; je resterai chez vous, c'est vous en dire assez.

| LOUIS

Il suffit.

MANUEL

Et je puis vous assurer que vous n'y ferez pas faute, ( Louis prend don Alonse sur. ses épaules , et saute avec lui dans le fleuve. ) LOUIS, derrière la scène.

Dieu me protége | JEANNE.

Déjà, comme un dauphin, il sillonne les flots glacés.

LOUIS, derrière la scène.

Manuel, je vous ai confié mon honneur.

Il lutte d’un bras vigoureux contre l'impétuosité du vent.

LOUIS, derriére la scèpe. o | Veillez pour moi.

Tu me laisses à ta place, ne te fâtigue pas de craintes superflues.

LOUIS, derrière la scène.

Adieu.

MANUEL

Aurais-je pu m'attendre à un pareil malheur ? JEANNE.

Où irai-je , pour ne pas voir des infortunes ?

(Is sortent. )

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