‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 21 sur 82 · SCÈNE PREMIÈRE. rue Chemin devant la maison de Louis Pérez. o · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE. rue Chemin devant la maison de Louis Pérez. o

LOUIS PÉREZ entre, poursuivant PÈDRE la. dague à la main, ISABELLE et CASSILDE le rétien-

nent.

; . ISABELLE

Fois, Pèdre.

LOUIS

Où pourrait-il se mettre en sûreté ? c est moi qui

le poursuis.

RÈDRE.

Retenez-le toutes les deux.

LOUIS

- Vive Dieu! tu mourrgs de ma main.

Pourquoi le traites-tu avec tant de violence et de rigueur ?

LOUIS

Pour me venger sur lui, ingrate, des offenses que tu m'as faites.

ISABELLE

Je ne entends pas.

Laissé-moi donc tuer cet homme qui m'a outragé, et ensuite, soeur indigne de mon sang, je m'expliquerai avec toi, et ce cœur que tu as déchiré par ta conduite, se présentera tout entier á tes yeux, entouré de mes ennuis et de ma juste colère.

ISABELLE

Lorsque tu formes contre moi des suppositions calomnieuses, si je m'étonne de tes actions, je dois bien plus m'étonner de tes discours. Toi, tu oses m'insulter , audacieux, écervelé! mon ennemi bien pluiôt que mon frère!

LOUIS

Oui, tu dis bien, ton ennemi; car il pourra arriver que ce poignard que tu vois, teint dans ton sang qui est aussi le mien, me venge d’une offense.

7 ¿PEDRE, àpart. | Pendant que, comme à l'ordinaire, celle qui est venue mettre la paix voit tourner l'orage contre elle, que la fuite me soit en aide. Pour m'assurer contre les mains de ce tyran, ce que j'ai de mieux à faire est de recourir à mes pieds (). Adieu, chère patrie ; il faut que je renonge pour jamais à te voir,

LOUIS

Pèdre, puisque tu pars avec plus de bonheur que ta trahison ne le méritait, tiens-toi pour averti de te garder toujours de moi, parce que si la fortune veut que je te rencontre, fut-ce dans mille ans, futce au bout du monde, tu n'es pas en sûreté.

PÈDRE

Je t'entends et je te crois. Je n'appelle pas de ta sentence en dernier ressort; et, pour l'exécuter, puisque tu me permets de vivre, j'irais, pourtesatisfaire, jusqu’au pays des Pygmées. On ne peut se faire trop petit pour éviter tes mains redoutables ©.

ISABELLE

Le voilà parti. Nous sommes seuls, et je saurai quel est le sujet de ta fureur ou de tes soucis.

LOUIS

Ma sœur, et plútá Dieu que tu ne le fusses pas, que la naïssance ne nous eût pas réunis par ce lien! tu penses peut-être que c'est par faiblesse que j'ai vu et dissimulé, que j'ai appris et que j'ai su taire l'audace d’un amant qui prétend non-seulement souiller ton honneur, mais encore celui du sang que nos ancêtres nous ont transmis ; eh! bien, non, Isabelle, ce n’est point par sottise ni par lácheté que j'ai supporté cette injure, c'est par sagesse, par prudence ; pour mesurer ma conduite, parce que les plaintes relatives à l'honneur ne doivent pas être répétées ; et puisque l’occasion en est venue, ce sera la dernière fois que je t'en parlerai. Je sais tout : apprendsle de moi aujourd'hui, et souviens-l'en ;

sans cela, peut-être demain je le dirais d'une autre manière. Jean-Baptiste désire de te plaire, et je crois qu'il n'est pas fait pour être ton époux : je me contente de m'exprimer ainsi pour ne pas dire qu'il est juif. C'est cela qui m'a obligé à quitter Salvatierra ; c'est pour ce motif que je suis venu vivre dans cette maison isolée au milieu des montagnes; et cependant je n'y suis pas enore en sûreté. Il t’envoyait cette lettre par ce domestique ; je voulais le tuer ; tu es arrivée, et dans ma colère, je t'ai déclaré ce queje taisais depuis si long-temps.Qu'il suffise que je te l'aie dit, et prends des mesures pour que je n'entende plus parler de cet amour, car, vive Dieu! si je viens à apprendre qu'on ait su que j'avais des soupçons et que je n'ai pas porté remède au mal, dans ma fureur, ou si tu veux dans ma folie, j'épargneral à Pinquisition les frais du bucher qu'il mérite, en le brûlant dans sa maison.

ISABELLE

Tous ces discours sont bien d’un homme aveuglé par la colère : avant de savoir si je puis me justifier, tu m'imputes une faute que je n'ai pas commise.

LOUIS

Que dis-tu ? à ISABELLE.

Que toute femme ‘naît exposée aux calo mnies que causent les flatteuses erreurs qu'inspire sa beauté, sans être pour cela plus coupable.

LOUIS

Ce serait à merveille, et tu aurais raison, ma

sœur , si ce papier ne me donnait pas des soupçons et même des indices que toi-même...

| ISABELLE

Tais-toi. C'est aussi trop me presser ; que me veuxtu, Louis Pérez ? songe que tu es mon frère et non pas mon mari, et que, dans cette occasion , un frère ‘sage aurait reçu comme bonne la première excuse , la première satisfaction qu'on lui aurait donnée. Ne vaut-il pas mieux lorsqu'on ne peut remédier au mal , feindre de l'ignorer que se mettre dans la nécessité de se déclarer tout-à-fait ? Je suis ta sœur, je connais mes obligations : apprends-le de moi aujourd”hui, et souviens-t'en ; sans cela, peut-être demain je le dirais d'une autre manière.

(Elle sort avec Cassilde.) LOUIS,

Elle a raison. Oui, j'aurais mieux fait de dissimuler mon injure et de feindre de recevoir sa satisfaction; je me suis trompé. Maintenant il faut que j'agisse autrement. Ah! cruelle sœur! tu seras la cause de ma mort!

(Cassilde entre. ) t CASSILDE.

Un Portugais bien mis est arrivé chez nous et vous demande.

LOUIS, á part.

Dissimulons. ( 4 Cassilde. ) Dis-lui de venir.

(Manuel Mendez entre.) .

MANUEL. | Mon cher Pérez, si cette permission avait tardé un '

instant de plus, mon impatience Paurait devancée.

Embrassez-moi mille fois, Manuel, la mort pourra rompre ces nœuds, mais elle ne saurait les détacher. Quel est le motif de cette heureuse venue? vous à Salvatierra!

Qui, et ce n'est pas sans peine, ce n'est pas sans

courir risque de la vie que j'ai pu parvenir ici. LOUIS

Je suis fâché que ce soient des motifs fácheux qui

vous amènent en ce pays.

MANUEL

Si vous m'accueillez, j'oublie toutes mes douleurs.

LOUIS

Jusqu'à ce que je sache la cause de votre chagrin, le motif de votre voyage, et ce qui vous est arrivé en Portugal, vous me verrez en souci ; et quoiqu'il y ait de l'indiscrétion à vouloir lapprendre à la premiére vue, mon coeur désire tellement de partager votre affliction, qu'il faut que je sorte de cette peine. ABons, qu'avez-vous ?

MANUEL

Écoutez-moi. Vous vous souvenez, Louis Pérez, car je pense que l'absence n’a pas effacé le souvenir de notre amitié, de ce temps heureux où vous fútes mon hôte à Lisbonne à cause de quelques événemens qui, vous obligeant à quitter la Castille, vous avaient déterminé à honorer ma maison de votre présence. Mais il ne s’agit point ici de vous : arrivons à ce qui me regarde. Vous vous souviendrez aussi de cette

JOURNÉE I, SCENE 1. 125 heureuse affection qui tenait alors toutes mes facultés captives ; je n'ai pas besoin d'exalter ma passion, je suis Portugais, c'est tout dire 4. Jeanne de Meneses est l’adorable maîtresse de ma vie: pour peindre ses attraits, la voix et les expressions me manqueraient à la fois; c'est une divinité À laquelle l'amour même ferait des sacrifices comme à l’idole de son autel, comme à la déité de son temple ®. Nous vécúmes pendant deux ans dans une liaison tranquille et fortunée; ma tendresse récompensée ne ressentait d'autre jalousie que celle qui, par une légère crainte, un faible soupçon, réveille l'amour sans le blesser. C'était ainsi que j'étais chaque jour plus épris et plus contenk, puisque Pamour sans jalousie est comme un corps sans âme.

Mais malheur à celui qui prend le poison pour un remède, qui réveille le feu caché sous la cendre, qui veut apprivoiser un animal venimeux, qui s'expose à sillonner les mers seulement pour son plaisir; et malhéur enfin à celui qui joue avec la jalousie, car il finit par être empoisonné par ce qu'il croyait salutaire, par être piqué par Paspic qu’il avait nourri, par être enseveli par ce cristal dont l'apparence le flattait; et la jalousie, lorsqu elle se déclare , est plus terrible que la mer irritée, le feu dévorant , l'aspic traître, le poison perfide.

Ce fut un cavalier galant, vaillant, aimable, libéral, qui fut l'objet de la mienne. J'ai vengé avec ce fer, sur sa vie , les peines qu'il m'avait causées; mais je ne les vengerai pas avec la langue , sur son honneur ; et un absent est toujours à l'abri de mes discours. Ce cavalier, enfin, sans parler davantage

126 LOUIS PÉREZ DE GALICE, de ses qualités, la demanda à son père; je n'ai plus qu'à vous dire qu'il était riche, et vous devinerez ‘qu'entre un riche et un avare les accords furent bientôt faits. Enfin arriva le jour des noces de mon rival; j'aurais mieux dit de sa mort, puisque ses fêtes de mariage furent des honneurs funèbres : les parures et le deuil, le lit nuptial et le sépulcre furent confondus ensemble. Déjà les amis et les parens étaient réunis; déjà la nuit pleine d'une sombre horreur , étendait ses voiles noirs, lorsque, désespéré, j'entre dans la maison, je cherche le futur époux, ma main et ma voix sexprimerent à la fois; l'une sécria : C'est à moi qu'appartient cette beauté; Pautre le laissæ gissant sur la place, de deux coups de poignard. Ainsi la foudre frappe à l'instant même où le bruit du tonnerre se fait entendre.

Tout le monde se trouble ; résolu, désespéré, méprisant la vie, décidé à mourir en tuant mes ennemis, j'ai cependant, au milieu du désordre, le bonheur d'enlever mon amante, que je place surle-champ sur un cheval, je dirais sur un oiseau, sur un zéphir, mais pourquoi vanter sa vitesse ? Je fuyais, et sa course encore me paraissait rapide. Enfin nous franchissons la frontière ; et, arrivés sur les terres de Castille, nous saluons le port qui s'ouvre à nos infortunes. Nous allons vers Salvatierra, súrs de trouver en vous du secours. ( 11 se met à genoux. ) Louis Pérez, je suis à vos pieds ; nous sommes amis; et notre amitié est telle, que les siècles à venir en garderont la mémoire. Donnez l'hospitalité à un malheureux, si ce n'ést parce qu'il vous aime , du

JOURNÉE I, SCÈNE I. 127 moins parce qu'il se confie à vous , et qu'il est d'un cœur noble d'accepter de telles obligations; du moins à cause de cette beauté que j'ai laissée dans ce bosquet au bord de la rivière, ne voulant pas qu'elle me suivit jusqu’à ce que je vous eusse parlé. Comme j'allais vous chercher, j'ai su d'un domestique que vous demeuriez dans cette maison au milieu de ce désert, et je me jette dans vos bras, reconnaissant , obligé, plein de confiance , de satisfaction, de crainte, et surtout d'amour. C'est tout vous dire : puisque je suis amoureux, toute faveur m'est due.

LOUIS

Je suis si offensé, Manuel Mendez, de tous vos détours et de tous vos complimens, que j'étais au moment de ne pas vous répondre. Et, vive Dieu! pour me dire: Louis Pérez, j'ai tué un gentilhomme, je mène une dame avec moi, et je viens chez vous ; est-il donc besoin de tant de phrases et de formalités ? Je veux vous enseigner comment il faut parler ; écoutez-moi : Manuel, venez dans ma maison, c'est la vôtre ; demeurez-y long-temps et en bonne santé, je vous y recevrai et vous servirai de mon mieux. À présent retournez où vous avez laissé cette dame , et menez-là où elle sera tranquille et satisfaite. Je reste, moi, et ne vais pas la recevoir, parce que je ne sais pas faire de politesses , et qu'il faut que je demeure pour préparer tout ce qui est nécessaire à son service.

MANUEL

. Permettez-moi de vous embrasser encore , pour

128 LOUIS PÉREZ DE GALICE, vous témoigner ma reconnaissance de votre vraie amitié.

LOUIS

C'est bon ; allez vite : cette dame, se-voyant seule dans un pays étranger, sera inquiéte ; je ne veux point vous relenir. ( Manuel sort. ) Isabelle ?

(Isabelle entre.) ISABELLE.

Que me veux-tu ?

LOUIS

Te dire que si jamais l'attachement que j'ai pour toi mérita quelque reconnaissance, tu me le montres à présent. Oublie tes ennuis; ne donnons pas à des étrangers des sujets de parler ; il y aura du temps pour tout. Apprends qu'il nous est arrivé des hôtes à qui j'ai des obligations , et que je veux m'en acquitter. Manuel Mendez vient ici avec sa femme.

ISABELLE

Je suis préte à faire ce qui t'est agréable en cela et en tout. ( On entend un cliquetis d'épees. ) Dieu " me soit en aide ! Quel est ce bruit ?

LOUIS

J'entends des cris, le cliquetis des épées.

LE CORREGIDOR, derrière la scène.

Ou prisonnier, ou mort, il faut que nous l’ayons. AUTRE VOIX, derrière la scène.

Nous ne pourrons Patteindre.

ISABELLE

Je vois lá un homme qui court à. cheval, poursuivi par un grand nombre de gens à pied.

JOURNÉE I, SCENE I. 129 LE CORRÉGIDOR, derrière la scène. |

Tirez sur lui.

(On tire un coup de fusil.)

ISABELLE

Dieu te pardonne !

] LOUIS

Qu'est-ce donc ?

| ISABELLE

On l’a tué d'un coup d'arquebuse.

LOUIS

Non; il a été plus heureux : les balles n’ont frappé que le cheval , il reste étendu sur la place , et le cavalier, se retirant à pied , défend sa vie en faisant sortir la foudre de son épée.

ISABELLE

mus

Déjà poursuivi de tous, il arrive auprès de nous: ' (Don Alonze entre l'épée à la main. )

DON ALONZE. a

Ciel, secourez un malheureux à qui la force et P haleine manquent à la fois!

LOUIS

Eh bien, seigneur don Alonze, que se. passe-t-il?

DON ALONZE

Je ne puis m'arréter pour vous le“conter. Je vous prie seulement, Louis Pérez, de me protéger; car ce que je viens de faire m'oblige à me réfugier en Portugal.

LOUIS, Bon courage! C'est pour de telles occasions que

sont faits les cœurs généreux. Ici pres est le pont

sur le fleuve qui sépare le Portugal de la Castille ; si vous le passez, vous êtes en sûreté. Mai je vais rester dans ce défilé, pour arrêter ceux qui vous poursuivent ; soyez sûr qu'ils ne continueront leur marche qu'après m'avoir mis en morceaux.

DON ALONZE. | La valeur de ce bras est une muraille assez puis-

sante pour défendre ma vie ; que le ciel: conserve

la vôtre ! (Il sort.) (Le corrégidor entre avec sa suite.)

UN ALGU AZIL,

Il est passé par iei. y LOUIS.

Messieurs, pourriez-vous me dire qu'est ceci?

Que cherchez-vous ?

LE CORREGIDOR

Don Alonze de Tordoya n’a-t-il pas fui par ce

chemin ?

LOUTS.

Il est inutile que vous allez plus loin, il doit être

déjà près du pont ; il semblait que le vent lui pré-

tâtises alles.

LE CORRÉGIDOR

Suivons-le, o | LOUIS.

Attendez, seigneur.

' LE CORRÉGIDOR

Qu'est-ce à dire, attendre?

LOUIS

Tenez, deigngurr- corrégidor , vous avez fait les

JOURNÉE I, SCENE I. t3i diligences nécéssaires ; votre devoir est rempli, ét vous auriez tort de poursuivre ce cavalier avec.tant de rigueur. La justice ne doit pas user toujours de

la totalité de ses. droits. Loue LE CORRÉGIDOR. bo

Je vous répondrais, si je ne voulais Patieindre. LOUIS. o Écoutez un mot, seigneur. e tbe

LE CORREGIDOR

Je soupçonne que votre intention estdé'ni”árráter?

LOUIS

Si les convenantes ; ‘si mes prières ne suffisent pas pour vous détourner de suivre vos projets, lorsque vous serez forcé ‘d'y renoncér, je ne vous en aurai pas d' obligation. .

A AS LE CORRÉGIDOR

Et comment ty serais-je forcé ?

Ñ | LOUIS, A cóups d'épée, seignéür. ‘Je me suis “promis. de déféndre cé passage ; je suis résolu à ténir' mon entgagement. Vive Dieu! qu'aucun des hommes 1 IC présens ne franchisse cette raie. o NS (n trace une raie avec son épée. ) . . LE CORRÉGIDOR. De Tuez-le. o | | LOUIS. Mi Doucement, arrêtez." 0.0. : ..:

Ci 2 prédAräéinon “© Tuezcle. Do . O !

| UN ALGUAZIL. . . Meure Louis Pérez. | tt LOUIS. TS Canailles, chiens, poules mouillées ; tenez, voilà comme je meurs.

ue | - (1 les chaswe à coups d'épée ). :

LE CORRÉGIDOR, derrière la scène.

Je suis blessé.

UN ALGUAZIL, derrière la scène.

Je suis mort.

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