SCENE PREMIERE
Campagne près de Sanlucar C3), en Andalousie. MANUEL, DONNE JEANNE, en habits de voyage.
MANUEL
Jrma 1s un mal ne vient seul.
JEANNE
Les malheurs et les chagrins senchainent les uns aux autres.
MANUEL
Combien je suis affligé, mon amie, de voir que tu souffres ainsi , voyageant avec moi dans des terres lointaines! Lorsque je croyais que la Galice nous servirait de port dans l'orage qui nous poursuit, nous y avons trouvé de nouvelles tourmentes, etun autre événement fâcheux nous chasse de Salvatierra, et nous conduit en Andalousie à travers des lieux qui nous sont étrangers.
JEANNE
Manuel , lorsque j'ai abandonné pour toi mon pays et ma famille , j'étais préparée encore à de plus
grands malheurs. Je ne suis point sortie de Portugal pour vivre dans telle ou telle autre contrée, mais seulement pour vivreavectoi. Qu'il en soit ainsi partout où m'appellera mon infortune, ou plutôt partout où me conduira mon bonheur !
MANUEL
Comment trouverai-je des discours pour te témoigner ma juste reconnaissance ? Maissuspendant pour un moment les témoignages de notre affection , dismoi qu'est devenu ce domestique que nous avons pris en chemin : il faut qu'il vienne avec moi à Sanlucar , chercher quelque chose afin de t'appréter un repas champêtre , pendant que le sommeil viendra suspendre tes peines et soulager ta fatigue.
(Pèdre entre.) JEANNE.
Le voilà qui arrive.
PÈDRE
Que m'ordonnez-vgus , seigneur ?
MANUEL
Viens avec moi à Sanlucar; toi, ma chère, retiretoi dans un lieu où tu puisses te reposer.
JEANNE
Je m'occuperat à pleurer ta courte absence.
(Elle sort.) MANUEL, à Jeanne,
Je reviendrai bientôt à tes pieds. (4 Pedre. ) Il
semble que sa tristésse, devinant le chagrin que je vais lui donner, oppresse d'avance son cœur.
Vous voudriez, seigneur, donner du chagrin à une femme aussi aimable, aussi tendre que la vôtre ? Il y a peu de temps, il est vrai, que je suis à votre service, ce n'est que depuis deux jours que vous m'avez montré quelque confiance, mais j'en al vu bien assez pour savoir que vous devez à sa tendresse la plus grande reconnaissance,
MANUEL
Je ne le nie point, Pédre, mais la force de l’homme ne peut résister à la puissance du destin. Fuyant le Portugal, je me réfugiai en Galice ; et fuyant maintenant la Galice, je suis en Andalousie. Tels ont été les ordres du ciel ; encore ne puis-je rester ici, car même ici je ne suis pas en sûreté. Je veux servir; je veux passer sur la plaine salée jusqu'aux îles du nord ; lá, s’il plaît à Dieu, nos bannières catholiques seront bientôt arborées sur les tours dorées de leurs forteresses (*. Je veux m'enróler et conserver sous l'habit de soldat cette vie que, dans le sein de la paix, menacent de plus grands dangers. Tu penseras , je le parie, que mon projet est de laisser ici cette dame sous le poids d’une insulte infâme, et d'exposer par mon absence et son honneur et sa beauté. Non, Pèdre, je la laisserai sûre et tranquille dans un couvent de Sanlucar, et je sacrifierai le peu qui me reste pour pourvoir à ses besoins jusqu à mon retour. Quant à moi, il me suffit de mon épée.
( On entend Je tambour. )
FÉDRE.
C'est un dévouement digne de votre générosité. Mais quel est ce bruit de tambour ?
MANUEL
Il y a sans doute dans ces environs quelque poste qu'on relève.
PEDRE.
Vous dites bien, je vois létendard.
MANUEL
Approchons-nous ; c'est le premier que je rencontre ; le sort veut que ce soit celui-là que je suive. Va, Pédre, demande l'enseigne , et dis-lui que deux hommes veulent s'enróler dans sa compagnie.
( Louis Pérez entre avec des soldats.) PÉDRE.
Celui-là m'en donnera des nouvelles. Monsieur
le soldat, un étranger vous prie de lui dire quel est l'enseigne de ce corps.
LE SOLDAT
C'est celui-là ; celui qui porte un baudrier rouge.
PÉDRE.
Cet homme de belle taille que nous voyons par
derrière ?
LE SOLDAT
Lui-même.
LOUIS, aux soldats. -
- Regardez-moi toujours, soldats, comme votre ami et votre camarade,
SECOND SOLDAT
Nous désirons tous vous servir.
, (Les soldats sortent. ) PEDRE. s
Voilà l'enseigne seul , l'occasion est bonne.
LOUIS, à part.
: Bon Dieu! que je me trouverais heureux dans cette position, si le souci qui ne peut me quitter ne me tourmentait sans cesse !
Seigneur enseigne !
LOUIS, continuant,
Que j'aie laissé dans un tel péril une sœur, et une fille aussi résolue! * PÈDRE.
Seigneur enseigne !
| LOUIS, de même.
Que me servira-t-il d'acquérir ici quelque gloire par ma valeur, si d'un autre côté le ciel veut que mon honneur soit flétri ? J'ai pourtant une consolation dans mon malheur : un ami sûr et fidèle.
PÉDRE, Seigneur enseigne, ici pres...
LOUIS
... Est dans ma maison, et veille pour moi.
PÈDRE
Sans doute il est sourd de cette oreille ; passons dt l’autre côté. Seigneur enseigne !
LOUIS, se retournant,
Qui m'appelle ?
PEDRE.
Un soldat qui voudrait... ( Reconnaissant Louis Pérez. ) Mais non, il ne veut plus rien, et s’il a dit qu'il voulait, il s'est trompé, il s’est exprimé comme un sot.
LOUIS
Attends, attends , misérable! ne t’avais-je pas dit de ne jamais me revoir, que je te tuerais partout où je te rencontrerais ?
PÈDRE
C'est vrai; mais qui eút imaginé de vous trouver
aujourd'hui enseigne à Sanlucar?
LOUIS
Vive Dieu! c'est toi qui es la cause de mon déshonneur ; il faut que je te punisse.
(1 tire son épée, Manuel entre. ) PEDRE.
Au secours! on me tue!
MANUEL, l'épée à la main.
Que vois-je ? un soldat attaque mon domestique. Cavalier, je ne sais quelle est la cause qui vous oblige à traiter ainsi un homme à moi, sans songer... Mais... c'est lui...
LOUIS
O ciel! c'est lui.
MANUEL
Je suis si surpris... ‘
LOUIS
J'ai peine á en croire mes yeux... Manuel!
, (Us s'embrassent. )
Louis! Mais quest ceci? n'aviez-vous pas été en Portugal ? Quelle cause vous a conduit en ces lieux? quel événement a fait courir á notre aínitié le risque auquel elle vient d'échapper?
LOUIS
Et vous, Manuel, n'étiez-vous pas resté dans ma maison , à Salvatierra ? par quel hasard arrivez-vous ici pour vous armer contre moi? Mais comment surtout un ami noble et fidèle remplit-il aussi mal les obligations qu'il a contractées envers celui qui lui avait confié la garde de son honneur? Le ciel m'est témoin que, dans mon absence forcée, c'était la seule consolation de mes peines.
MANUEL
Nous n'avons qu'un même cœur, et dans ce moment nous éprouvons la même confusion. Tirez-moi d'abord de peine, et je vous satisferai ensuite, parce que nous devons être seuls pour que je vous dise certaines choses qui exigent le secret.
LOUIS
Je suis, je vous le jure, accablé de chagrins ; ét pour sortir du nouveau souci que medonne votre circonspection, abrégeons. Ce domestique est-il à vous? MANUEL, Il venait à Sanlucar ; je Pai trouvé en chemin, et Vai pris, par hasard , à mon service.
LOUIS
Que cette protection sacrée lui serve de sauvegarde pour aujourd'hui; à présent, misérable , souviens-toi bien de ce que je te dis : que je ne revote pas ta figure; tu ne trouveras pas tous les jours un de mes amis qui te sauve de la mort. Va-t'en.
PÈDRE
C'est à merveille. Mais je voudrais bien que vous me disiez où vous allez d'ici, afin que je ne my rencontre pas. Vous me poursuivez partout. (4 part.) Ah! j'ai découvert un moyen de lui échapper : puisque, pour ne plus me voir, il m'exile des pays lointains, je vais revenir dans ma patrie, et je le déli -
vreral ainsi de ma présence.
(Ilsort.)
LOUIS
Nous voilà seuls ; et comme vous voulez d’abord savoir de moi quel hasard nous a réunis, vous vous souvenez que je me réfugiai en Portugal ; mais, en sortant du Migno, je me trouvai dans un danger plus grand que ceux que jévitais. La terre où nous abordámes est à Pamiral de Portugal; nous eúmes recours à sa protection. Il vous l'accorda, mais aussitôt qu’il apprit quel était l'adversaire que don Alonze avait tué, sa générosité se changea en fureur, et il nous chassa de ses terres. Le mort était son neveu. Il serait trop long de vous conter tout ce qui nous arriva; enfin, nous parvinmes á Sanlucar. Des notre arrivée, le duc (® nous favorisa beaucoup; il est capitaine général de l’armée que le roi envoie contre l'Angleterre, et dans sa générosité il
JOURNÉE II, SCÈNE 1. 155 a donné à don Alonze une compagnie ; celui-ci m'a donné l’'étendard , et me voilà enseigne. C'est tout ce que j'ai à vous dire ; ; maintenant parlez, au nom
de Dieu! Jusqu'à ce que je vous aie entendu, mon âme ne tient qu à un fil.
MANUEL
Au moment où vous vous précipitátes dans le fleuve , la justice arriva; et, désespérant de se venger alors, elle revint honteuse et outrée à Salvatierra. Moi, j'allai chez vous, et j'y fus reçu en qualité d'hôte, de manière à augmenter encore ma reconnaissance, Maintenant j'hésite à vous raconter que malgré la plus grande attention la fortune a pu nous trahir : je ne sais comment poursuivre, ni comment trouver des paroles pour vous dire et pour vous taire, ce que je dois vous taire et vous dire. Mais, Louis, si vous vous rappelez qu'en prenant congé de moi, vous me priâtes, avec de tristes exchmations, de veiller à votre honneur puisque je demeurais chez vous, cela me servira d'explication, et je vous dirai seulement que je suis ici, parce que j'ai rempli le devoir que vous m'aviez imposé.
LOUIS
Manuel, je vous en supplie , expliquez-vous ; chacune de vos expressions est un serpent qui me déchire; vous me faites périr sans pitié à petit feu : je meurs de vos discours.
MANUEL
Jean-Baptiste, riche cultivateur, amoureux de votre charmante sœur, lui offrait publiquement ses
hommages; son audace arriva au point qu'une nuit il escalada votre maison....
LOUIS
O ciel !
MANUEL
Moi qui veillais, toujours attentif, je sortis de mon appartement, et pénétrai jusque dans une chambre où je le vis enveloppé de son manteau. Cette maison, lui dis-je, cavalier, appartient à un homme comme il faut; je suis le gardien de son | honneur, et je dois châtier votre insolence : je le poussai avec vivacité, mais le lâche sauta par la fenêtre ; je m'élancai après lui; deux hommes étaient sur le chemin pour protéger son entreprise ; je voulais le tuer et les attaquai tous les trois; je tuai l’un de ses serviteurs, je blessai l’autre, Jean-Baptiste s'échappa. Jugez à présent ma situation. J'étais étranger, inconnu dans le pays, chargé d'une femme ; que pouvais-je faire sinon fuir devant tant de peines accumulées ? Si je me suis trompé, c'est dans mes actions seulement, car mon intention a été bonne; j'étais en votre lieu. J'atteste Dieu que je me suis demandé ce que vous auriez fait, et que j'ai cru agir comme vous auriez agi à ma place.
LOUIS
C'est vrai. Et certes, si j'avais trouvé un tel homme j'aurais cherché à le tuer, et j'aurais aussi donné la mort à ceux qui se seraient trouvés sur ma route. Vous avez fait ce que j'aurais fait moi-même. Celui qui a dit que le cœur d’un ami était un miroir disait la vérité; je me vois en vous : mais, comme
CA
JOURNÉE II, SCÈNE I. 157 vous le savez, quand je regarde mon image, Je vois dans ma main droite ce qui est dans ma main gauche; c'est ainsi que je vois l'événement qui fait notre malheur à tous deux. Je trouve à la fois en vous mon honneur et mon offense ; car l'honneur vu en sens contraire ne peut être que Poutrage (>, Maintenant il n'est plus temps de songer à mes projets de guerre : je vais partir pour Salvatierra; ce serait perdre mon honneur , que de le laisser exposé ainsi.
(Don Alonzc entre. ) DON ALONZE.
Que faites-vous lá, Louis Pérez ?
LOUIS
Je vous supplie, si vous avez trouvé en moi quelque loyauté, quelque váleur qui méritât vos bontés, de les montrer, après mon départ, en faveur de mon ami Manuel: vous lui donnerez mon emploi. Il faut que je retourne dans la Galice ; un événement malheureux arrivé en mon absence m'y force. |
DON ALONZE
Songez donc....
LOUIS
J'ai pris la résolution qui convient à un homme offensé.
DON ALONZE
Mon amitié voulait vous dissuader de cette démarche ; mais puisqu'il s'agit d'une offense , j'y renonce. Je vous presserai moi-même , si j'ai quelque pouvoir sur vous, de retourner dans votre pays
155 LOUIS PÉREZ DE GALICE, pour vous venger; mais, Louis Pérez, c'est à une condition.
LOUIS
Laquelle ?
DON ALONZE
Vous ne partirez pas sans moi, je serai à vos cô-
tés ; il ne serait pas juste que je vous laissasse dans le danger, vous qui m'avez sauvé la vie.
MANUEL
Si Louis Pérez veut retourner chez lui, il ne sera pas seul; il faut que je Py accompagne. Je suis son ami, et, ne le fussé-je pas, je lui ai porté la nouvelle qui le décide ; et il ne serait pas bien que je l'eusse mis dans la peine, et que je restasse à couvert.
| DON ALONZE
Qui l’a mis dans la peine? c'est moi; puisque, lorsque accablé de fatigue j'implerai ses secours, il était tranquille dans sa maison de campagne : Je suis la première cause de son malheur, et c'est à moi qu'il appartient d'y revenir avec lui; ce serait une infamie aux yeux du monde entier d'éloigner un homme de sa maison et de l’y laisser rentrer seul.
MANUEL
J'irai, que vous le suiviez ou non; parce que vous étes un brave et loyal gentilhomme, ce n'est pas une raison pour que je me comporte en láche.
LOUIS
C'est une généreusse discussion. Mais, pour Dieu! qwaucun des deux ne vienne avec moi. Tous les deux vous fuyez un sort ennemi, tous les deux
JOURNÉE II, SCENE I. 159 vous avez de bonnes raisons de veiller à votre sûreté. Serais-je un ami loyal, si pour un aussi faible motif je mettais deux amis dans l'embarras, et
m'enlevais le moyen d’ avoir ensuite recours à eux dans l’occasion ?
DON ALONZE
Soit; mais vous pouvez toujours en prendre un;
vous ne risquez rien alors, puisqu'il vous en restera un autre.
MANUEL
S'il n’y en a qu'un qui le suive, ce sera moi. DON ALONZE.
Non; ce sera celui que choisira Louis Pérez.
MANUEL
J'en suis d'accord; entre deux amis vaillans et fidèles, choisis celui que tu voudras.
LOUIS
- Forcé à désobliger l’un des deux, voici ce que je décide , puisque je me rends à vos raisons : Don
Alonze a beaucoup à perdre, ainsi je veux que Manuel vienne avec moi.
DON ALONZE
C'est vous qui dites de telles paroles ! c'est vous qui préférez à la vie je ne sais quels frivoles intérêts! Mais puisque vous m'offensez ainsi, je me vengerai de cette manière. Prenez ces bijoux pour faire votre route; agréez le peu que je puis vous offrir, en attendant que j'aille vous joindre , et, que
dans quelque péril imminent , Je puisse aussi vous sauver la vie.
LOUIS
Embrassez-moi, et adieu; il faut que j'aille chátier une sœur et un traître, et reprendre mon honneur dans le sein de mon ennemi. J'accepte vos bijoux, parce qu'ils sont l'offre d'un ami véritable ; je vous les rendrai quelque jour.
DON ALONZE
Vous m'’offensez, LOUIS.
Je sais ce que je dois faire.
(Ns sortent.)