SCENE II
Maison de campagne de Louis Pérez.
ISABELLE, CASSILDE.
CASSILDE.
. . Pp ù . Voulez-vous savoir ce qui se passe ? écoutez-moi. Donne Léonor d'Alvarade est venue à Salvatierra. ISABELLE.
Dans quel but ?
CASSILDE.
J'imagine que le désir de venger la mort de son frère (9 Pa attirée ici; et j'ai vu Jean-Baptiste cau-
ser avec elle.
ISABELLE
Et qu'est-ce que tu infères de la ?
CASSILDE.
Laissez-moi continuer. Étonnée de le voir si fami-
JOURNÉE 11, SCÈNE II. 161 lier avec cette noble demoiselle, je me suis informée, d'un des domestiques de Léonor que je connais un peu, de la cause de cette intimité, et il m'a dit que, dans la procédure faite par le juge d'information, venu de la capitale pour avérer les délits qu’on impute á don Alonze et á votre frére, il n'y avait que le témoignage de Jean-Baptiste qui leur fút contraire. Reconnaissante de cela, elle l’honore de sa familiarité. Dans ce monde, il n’y a que les témoins qui déposent au gré des parties qui puissent réussir.
ISABELLE
Ah! Cassilde, tu m'as tuée par tes paroles : ne raconte point des actions et des discours si indignes
être entendus. O ciel! c'est par des calomnies que Jean-Baptiste se venge d’une offense ! If emprunte! le pouvoir d'autrui pour tirer raison d'une injure dont il est lui-méme coupable! Se pourrait-il? Á-t-on ¡ jamais vu Poffenseur se venger pendant que. l'offensé se voit forcé de s'enfuir ?
CASSILDE.
J'ai appris bien autre chose.
| ISABELLE
Quoi donc ? :
CASSILDE.
Qu'il a porté plainte contre cet ami de notre mai-
tre qui a tué ici un de ses domestiques, et qu'il a voulu que le juge en connût.
ISABELLE
Ainsi le lâche sacrifie mon honneur; et pour in-
culper Manuel, il m'outrage moi-même.
Tom. II. culdéron. 11
162 LOUIS PÉREZ DE GALICE, ( Pèdrè entre, )
PEDRE, se parlant à lui-même.
Le chemin a été long : lorsqu'on fuit , il semble que la peur mette des fers aux pieds de celui qui s'échappe. Qui a jamais vu un coupable prendre pour asile le lieu où il commit le délit ? Mais voici ma maîtresse. ( 4 Isabelle. ) Puisque j'ai été assez heureux pour arriver à vos genoux, permeltez-moi de baiser le nain de tous les pieds, le plus petit des moules à chaussure, le benjamin des orteils, et veuillez me dire, par ma vie, si mon maître est arrivé dans cette maison.
ISABELLE
Sois le bignvenu , Pèdre ; tu n'as pas maintenant à le craindre, parce que des événemens survenus depuis ton départ Pont forcé à s'absenter.
PÈDRE
Je le sais bien. Mais : je ne m y fie pas , parce que sil n'est pas encore ici, je puis garantir qu'il y sera bientôt. o
ISABELLE
Comment cela ? |
PEDRE.
Puisque je suis arrivé, il ne tardera guère. Il a pris le tic'de me suivre partout, d'être pour moi un fantôme , une vision dé cape et d'épée, et un monstre pour m'effrayer.
(Jean-Baptiste entre.) * JEAN-BAPTISTE, à part.
Si on le condamne à mort comme il l’a mérité
JOURNÉE II, SCÈNE II. 163 d'autres fois, je suis bien sûr qu'il ne reviendra pas à Salvatierra; mon témoignage est parfaitement combiné pour le faire déclarer coupable, et il remplit bien le but que je me suis proposé. Mais je vois Isabelle. ( Haut. ) Heureux celui qui a pu mériter le bonheur de s'approcher de cette sphère brillante où répand sa bienfaisante lumière ce soleil de la terre qui fait envie à celui du ciel!
| ISABELLE
Il suffit, Jean-Baptiste, il suffit. Si jusqu’à présent ma figure t'a paru être un soleil, elle n'est plus our toi une planète resplendissante, et ne brille que des foudres que mon cœur dirige contre toi. C'est bien en vain, insolent, que dans ta folie et ton orgueil tu prétends être arrivé au soleil ; ton vol audacieux ne t'a conduit qu'au tombeau : je toublic pour toujours (7). Qui à jamais osé se vanter du mal qu'il faisait ? Sont-ce donc d'infámes vengeances qui te serviront de titres pour conquérir mon amour ? Si mon frère t’avait offensé, ne pouvais-tu le défier à l'épée, corps à corps ? C'était un digne moyen de laver ton injure, de mériter mon estime ; mais'tu ne l’obtiendras pas par d'atroces calomnies. J'aurais tort de men étonner : il est naturel qu'ilsse vengent en traîtres, les láches qui n'osent pas se mesurer en face. Ce changement dans mon coeur est le résultat de ta déposition : il n’est point d'affection qu’une
conduite infáme n'éteigne pour jamais.
| (Elle sort.) Ml
JEAN-BAPTISTE. e
Écoute , Isabelle. | Lan
CASSILDE.
Elle a vingt fois raison.
(Elle sort. ) JEAN-BAPTISTE, à pert.
Je suis malheureux : ce que j'avais fait pour Pobtenir est cause que je la perds. Ah! ciel injuste, voilà donc le prix de mes travaux. Jusqu'à quand les bienfaits seront-ils payés par la ruine du bienfaiteur ?
Si le chagrin que vous éprouvez vous laisse un peu de mémoire et de jugement , permettez à celui qui pour vous a souffert l'exil'et mille maux, de vous presser dans ses bras.
JEAN-BAPTISTE
C'est toi, Pèdre ? sois le bienvenu.
PÈDRE
À votre service.
JEAN-BAPTISTE
Si tu es venu pour être à mon service, que je serai heureux !
PÈDRE
Parlez, et vous verrez si je sais vous être utile.
JEAN-BAPTISTE. ” Tu viens demeurer chez Isabelle ?
| PÈDRE
J'arrive à Pinstant ; mais j'imagine que cette maison étant mon ancienne demeure , elle me recevra chez elle.
* JEAN-BAPTISTE
Si tu m'ouvres cette nuÿÿ la porte pour que je puisse m'expliquer avec elle et lui donner toutes les satisfactions sur les torts qu'elle m'impute, je te promets de te faire cadeau d’un à bel habit.
PÈDRE
Que risqué-je à cela? Je vous ouvrirai la porte, mais c'est à une condition. Vous frapperez, j'irai ouvrir sans demander qui c’est ; vous entrerez brusquement, et comme cela on n'aura rien à me reprocher.
JSAN-BAPTISTE.
C'est à merveille. Le soleil est près de disparaitre : je m'en vais. Il est convenu que je reviendrai bientôt.
| (CE sort.) PEDRE seul.
Nous autres, officieux servans d'amour, nous ressemblons à ceux qui tiennent des maisons de jeu. Parlons-en. Les uns et les autres embrassent une honorable profession : les galans sont les pontes de notre banque , et il n’en manque pas. Dans les maisons de jeu, il y a tel joueur qui frappe des mains et des pieds, crie, fait du tapage; il est l’image du jaloux , car la jalousie est toujours bruyante. Celui qui se laisse tromper sans mot dire est ce joueur à contenance de ministre qui entre, perd et paie sans plaintes, mais non pas sans regrets. Celui qui joue sur gages est l’amant novice qui s’endette chez le marchand pour couvrir celle qu’il aime de joyaux
100 LOUIS PÉREZ DE GALICE, et d'étoffes de prix. Celui qui quitte la parte est le galant habile qui, une fois abusé, se retire et dit : Cest à un sot à perdre tBujours. Celui qui joue sur parole est l’homme adroit qui promet, mais ne se dessdisit qu'à bonnes enseignes. Le galant qui met son amour en traits d'esprit , et qui courtise sa belle avec de l’éloquence et des vers, est le fripon qui triche en jouant avec des cartes arrangées. La galerie de la banque qui fatigue tout le monde sans donner de profit à personne, ce sont les voisins de nos amoureux qui les épient sans cesse et les importunent constamment. Les cartes du jeu d'amour ce sont les dames, et l'on voit avec quelle facilité elles se brouillent (® ; et quant au dessous du chandelier, on sait qu'il ne manque pas lorsqu'on sert des cartes neuves. Enfin, pour compléter la comparaison, jamais joueurs ni amoureux ne profitent de leur expérience ; les pertes, ni les menaces, l'autorité même ny peuvent rien. De même je vais revenir à mon premier métier, reprendre du poil de la bête , et me racquitter par mon industrie de ce que cette belle industrie m'a fait perdre. Isabelle revient.
( Isabelle et Cassilde entrent. )
ISABELLE
Cassilde , puisque le soleil s'est déjà caché dans le sein de l'Océan espagnol , ferme la porte. Vous chanterez, Inés et toi, pour me distraire de mes peines el de mes chagrins. Que ce soit quelque chose de mélancolique. ( On frappe. ) Dis-moi , Cassilde, n'as-tu pas étitendu frapper? Je ne sais qui peut venir à cette heure.
JOURNÉE II, SCÈNE II... 167 PÈDRE, à part.
Je parie que c'est notre galant qui veut que je la lui ouvre. ( Haut.) Je vais répondre.
ISABELLE
Va, mais n'ouvre pas sans savoir qui frappe.
PÈDRE
Je m'en garderai bien. ( À part.) Et en effet, je
le sais déjà. (Il sort.)
Je frissonne de la tête aux pieds : quelle est la peine secrète qui me tourmente ? quelle est Pillusion qui, me glaçant le cœur, change en terreur mes chagrins ?
(Pèdre rentre effrayé. )
PÉDRE; Mademoiselle ! | ISABELLE.
Qu'est-il arrivé?
PEDRE.
J'ai entroouvert la porte , et sur-le-champ un homme l’a poussée et est entré couvert de son manteau. ( 4 part. ) Me voilà bien disculpé.
( Louis Pérez entre. ) ISABELLE.
Qui donc ose pénétrer ainsi chez moi ?
LOUIS. o
Moi.
| | PÉDRE, à part,
Que vois-je? |
| LOUIS
C'est moi qui viens te voir.
ISABELLE
Le ciel me protége!
Et de quoi donc êtes-vous tous si surpris ?
PÉDRE, à part.
J'ai une fière peur, et je vais me cacher dans ce coin, ISABELLE. | Et comment, mon frère, t'es-tu hasardé à venir, ainsi, sans craindre la sévérité de ce juge d'information qu’on a envoyé de la cour afin de procéder contre toi, et qui, à cause de ta résistance à la justice, t'a déjà. Destin funeste! ' LOUIS.
Allons, achève.
ISABELLE. ù Eh bien, il t'a... condamné à'mort.
LOUIS
Ce n'est pas mon plus grand souci. Celui qui vient près de toi, et qui ressent l’injure que tu lui fais, est déterminé à la mort.
ISABELLE, Je ne t’entends pas. | LOUIS.
J'y porterai bientôt remède ; je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage, et, puisque je suis venu dans ce dessein, sois tranquille, j'en wiendrai à
JOURNÉE II, SCÈNE IL. 169 bout. Cependant, je ne serai jamais satisfait tant que je ne saurai pas ce qu'a fait ce juge. Dis-moi tout ce qui s'est passé; dis-moi ce qui est prouvé contre mol.
Je ne sais autre chose, sinon que tu as été sommé de comparaître à cri public, que tous tes biens sont séquestrés, qu'on me laisse une faible somme à titre d'alimens; mais du procès, je n’en sais rien.
LOUIS
Ne sois pas si troublée, ma sœur ; si je suis venu ici, c'est seulement pour t'emmener avec moi. Tu n'es pas bien dans ces lieux, pauvre et sans prôtection.
ISABELLE
Tu as raison ; je ne veux point être exposée à des tentatives insolentes (9. Les traîtres trouvent des échelles, et Pargent pénètre partont. .
| LOUIS
Ce que tu viens de dire, ma chère, m'enlève une partie de mes chagrins ; ; mais cet autre souci m'occupe encore.
ISABELLE
Quel est-il ?
LOUIS
C'est de ne pas savoir. ce que le juge a écrit con-
tre moi, et je ne puis pas partir avant de m'en étre informé.
ISABELLE
Comment le sauras-lu? Tu
Le meilleur sera de consulter l'original ; et puise qu'aussi-bien je suis banni, vive Dieu! il faut ce soit pour un motif raisonnable... (4 Pedre. Ainsi, traitre, ma fureur va commencer à s'exercer sur toi.
PÉDRE.
Commencez par quelque autre, vous finirez par moi.
LOUIS
Comment es-tu ici, coquin ?
PÈDRE
Écoutez la vérité : sachant qu'il fallait absolument... re LOUIS.
Achève.
PÈDRE
Que vous vinssiez en ces lieux, je me suis mis en route tout de suite pour m'y rendre, afin de me conformer aux ordres que vous m'aviez donnés de
ne pas vous moñtrer ma figure.
LOUIS
Et c'est ainsi... |
PEDRE. | ot Sans doute; je marchais devant vous. |
LOVIS.
Meurs, traître. «' | (I le frappe ; Pèdre se laisse tomber. ) “ PÈDRE.
Je suis mort! Jésus! confi.... Ah !
JOURNÉE 11, SCENE IIL 191:
LOUIS, à Isabelle.
Viens avec moi. Je m'engage à te tirer de tous ces dangers. Puisque j je te trouve dans tant de périls, il faut d'abord que je te mette en sûreté (°°, et ensuite , vive Dieu! l’on se souviendra de Lours Pérez DE Gaurcr. |
(Is sortent.)
PÉDRE, seul, se levant et regardant par où ils sortent.
Ah ! bienheureuse mort! puisqu’à présent tu m'as sauvé, tu as été pour moi une invention sainte et divine. Comme il est heureux, celui qui se recommande à toi ! et puisqu'ils sont partis l’un et l'autre, je m'échapperai, rapide comme la foudre, ravi du miracle qui a fait tourner son épée, et peu désireux de l’attendre une autre fois.