UN AUTRE DOMESTIQUE
Un étranger veut vous parler, et prétend quil est nécessaire que vous l’entendiez dans l'affaire dont vous vous occupez.
LE JUGE
C'est sans doute quelque nouveau renseignement. Qu'il entre.
(Louis Pérez paraît au fond du théâtre avec Manuel Meades. )
LOUIS
Manuel, reste à cette porte, et tant que je parlerai au juge, ne permets à personne de s'approcher pour voir ou écouter.
MANUEL
S'approcher? N'aie aucune crainte ; aucun n'en-
trera que moi. Tiens-toi pour averti.
(I sort.) LOUIS, s'approchant,
J'ai l'honneur de baiser les mains au seigneur juge; je le supplie de s'asseoir et de rester seul avec moi. J'ai à lui parler de choses relatives à la commission dont il est chargé.
LE JUGE , aux domestiques.
Sortez. ,
(Les domestiques sortent. )
Comme cet entretien pourrait être long, vous me permettrez de prendre un tabouret.
| LE JUGE
Asseyez-vous. ( À part. ) Cette déposition sera importante. |
LOUIS
Comment votre seigneurie se trouve-t-elle de Pair de la Galice ?
LE JUGE
Très-bien. À vous servir, si je pouvais le faire.
LOUIS
J'ai entendu dire que votre seigneurie est venue pour procéder contre certains coupables...
LE JUGE
Oui, seigneur ; contre un don Alonze de Tordoya et un certain Louis Pérez : don Alonze est accusé d’avoir donné la mort, en combat singulier, à don Diègue d'Alvarade.
LOUIS
Voyons; est-ce donc lá un forfait assez grand, un événement assez important, pour qu'un homme juste et sage s'éloigne de la capitale ? Devait-il abandonner les aises et le repos que lui ont assurés ses talens, et qui conviennent à son âge, pour constater un malheur qui se répète chaque jour ?
LE JUGE
Aussi n'est-ce pas l'essentiel. Ce qu'il y a de plus important , c'est la résistance faite à justice; c’est la blessure d’un corrégidor par un malheureux, un insolent , ce Louis Pérez, homme vil, qui vit ici de ses crimes. Mais j'ai tort de parler ainsi de cette affaire sans savoir qui vous êtes. Veuillez me dire votre nom , et ce que vous voulez, parce qu'avant tout il convient de savoir avec qui l'on cause.
Je vous le dirai volontiers.
LE JUGE
Dites-le donc.
LOUIS
Je suis Louis Pérez.
LE JUGE, se levant.
Hola ! quelqu'un!
MANUEL, entrant.
Seigneur , que voulez-vous ? Je suis à vos ordres. LE JUGE.
e A 9 Qui êtes-vous :
LOUIS
Un de mes camarades.
MANUEL
Votre très-obéissant serviteur, et si obéissant que nul autre que moi n'aura l’honneur de vous servir tant que je serai ici.
Que votre seigneurie ne se trouble pas. Qu'elle
veuille bien se rasseoir, nous avons à causer lon-
guement,
(Manuel sort. ) LE JUGE, à part.
Il est de la prudence de ne pas aventurer ma vie avec des hommes aussi désespérés et qui sans doute en ont d'autres avec.eux, (41 se rassied. ) ( Haut ). Eb bien, Louis Pérez, que voulez-vous ?
LOUIS
y al été absent pendant quelques jours de ce pays.
JOURNÉE II, SCÈNE III. 175 Je suis de retour d'aujourd'hui, et dans mes conversations avec différentes personnes , elles m'ont toutes assuré que vous aviez commencé un procès contre moi; mais quand j'ai demandé ce qu'il contenait , les unes m'ont dit une chose , les autres une autre ; moi, impatient de connaître la vérité, je n’ai cru pouvoir mieux faire que de venir m'en informer à celui qui la sait mieux que personne. Ainsi, seigneur, je vous supplie, si mes prières peuvent avoir quelque puissance , de vouloir bien me dire ce quil y a contre moi, pour que je ne fasse pas des imprudences , dans le doute où je pourrais être de ce qui me condamne ou de ce qui me disculpe.
Vous poussez loin la curiosité !
| LOUIS
Je suis même un curieux impertinent; mais si
votre seigneurie ne veut pas le dire , il me paraît que c est là la procédure ; elle s 'expliquera elle- . même, et je ne vous en aurai point l'obligation.
y - (1 prend le procès sur la table.) LE JUGE, se levant.
Que faites-vous ?
| LOUIS
Je feuillette un procès. :
LE JUGE
Songez.... | LOUIS.
Rasseyez-vous, seigneur juge ; je ne voudrais pas être forcé de vous le dire si souvent. ( Le juge se
rassied. ) Voici le préambule, les procés verbaux, et coetera, je n’en ai pas besoin, je sais à peu près ce qu'ils contiennent. Venons à l'information. Voici le premier témoin.
(1 lt.)
. « Et ayant recu en la forme prescrite le serment » d'André Ximenez, il a déclaré que lorsque les » deux cavaliers vinrent, il était à couper du bois, » qu'ils se battirent seuls, et qu’au bout de peu de » momens, il vit tomber don Diégue; que la justice » arrivant en même temps , don Alonze voulut sé- » Chapper , mais que son cheval fut tué d'un coup » Varquebuse; et qu'alors senfuyant avec rapidité, » il arriva à pied à la maison de campagne de Louis » Pérez ( voici mon affaire ); que celui-ci parla » poliment au corrégidor pour l’engager à ne pas » poursuivre aussi rigoureusement ce Cavalier , que » le magistrat n’en voulut rien faire, et qu'alors - » Louis se mit au milieu du chemin, pour en dé- » fendre le passage et résister à la justice. Que le » déposant ne peut dire quand ni comment fut » blessé le corrégidor, ne le sachant pas. Telle est sa » déclaration qu'il affirme, sous le serment qu'il a » fait. » |
Et il affirme la vérité. André Ximenez est un homme de bien. Voici le second témoin.
« Gil Parrado déclare qu'entendant du bruit, il » sortit de Salvatierra, et arriva au moment où Louis » Pérez se battait contre tous; qu'il le vit ensuite se » jeter dans le fleuve, et qu’il n'en sait pas davan- » tage. » l
Celui-lá est bref. Troisiéme témoin , J ean-Baptiste. Ah! voyons ce que dira ce vieux chrétien.
« Il était entre des arbres verts, lorsque ces deux » cavaliers vinrent se battre. Ils combattirent avec » égalité , quand Louis Pérez sortant d'une embus- » cade , et se mettant à côté de don Alonze, ils don- » nèrent ensemble la mort à don Diègue, lâche- » ment et traitreusement. »
Vous en faut-il davantage, seigneur juge, pour connaître cet homme et apprécier son témoignage ? Il est si infâme qu'il saccuse lui-même d’avoir vu consommer une trahison, et de n'avoir pas bougé. Vive Dieu ! il ment. Continuons.
« Que don Alonze monta á cheval, et que Louis » Pérez se trouvant à pied combattit contre la jus- » tice , tuant et blessant diverses personnes, »
C'est un juif. Vous me permettrez, seigneur, d'emporter la feuille. ( 121 arrache ), Je vous promets de vous la rapporter moi-méme lorsqu'il en sera temps, parce que je veux faire confesser la vérité àce chien maudit. Il est vrai qu'il n’y aurait rien d'étonnant à ce qu'il ne sút pas faire une confession ; il n’y a pas assez long-temps qu'il Papprend. Si les juges doivent prononcer sur les dépositions ,' ce ne doit pas être sur celles de faux témoins, et ils doivent d’ailleurs écouter ce qu'on peut alléguer pour la décharge de l’accusé.
Veuillez, seigneur, examiner sl j “al commis quelque délit en étant tranquillement à la porte de ma maison de campagne. Si le malheur vient m'y chercher , dépendait-il de moi de le fuir ? Vous savez
que l'homme prudent ne doit pas inculper pour un Tox. II. Caldéron. 12
178 LOUIS PÉREZ DE GALICE, événement fâcheux celui qui ne se l’est point attiré par sa conduite.....
DOMESTIQUES, derrière la scène.
Tout le monde est réuni. L'homme qui est avec
le juge est Louis Pérez. Entrez , arrêtez-le. MANUEL, derrière la scène.
Je suis ici pour le défendre.
LOUIS, se levant et mettant l'épée à la main.
Manuel, vous pouvez les laisser entrer. Je sais ce que je voulais savoir , et vous verrez que ceux qui entreront par la porte se trouveront peut-être heu» reux de sortir par les fenêtres.
LE JUGE
Arrêtez. Je vous promets, foi d'homme de bien,
Louis Pérez, que, si vous vous rendez, je serai éter-
nellement votre ami.
LOUIS
Je ne veux point d'ami parmi les gens de robe. Ils ne se croient point obligés par leurs paroles et font les lois en conséquence.
LE JUGE
Si vous ne vous rendez, je puis vous faire donner
la mort.
LOUIS
A la bonne heure, ce sera quand vous le pourrez. LE JUGE.
Ne le puis-je à présent ?
| LOUIS
Non. La force de mon bras me sert d’asile.
LE JUGE
Entrez ; tuez-les s'ils se défendent.
(Manuel entre avec des alguazils domestiques.) MANUEL.
À eux, Louis Pérez ?
LOUIS
A eux, brave Manuel Mendez. Je vais éteindre les lumières ; nous saurons s'ils sont hardis dans l’obscurité.
(Il éteint les lumières.) UN ALGUAZIL,
Quelle horreur !
LE JUGE
Quelle confusion!
LOUIS
Place, canaille, traîtres, lâches ! Il en restera du renom de Louis Pérez ne Gauice.
(Us sortent en se battant.)