LOUIS PÉREZ, MANU EE MENDEZ
LOUIS
Votre femme et ma sœur sont aujourd’hui en.
súreté dans cette montagne; et ce n'est pas sans motif, Manuel, que j'ai voulu que nous fussions seuls un moment : j'ai une affaire importante sur laquelle je veux prendre votre conseil. Hier au soir, en lisant chez le juge la procédure faite contre moi, j'y ai trouvé la déclaration d’un faux témoin, d'un homme si infâme, qu'il prétend que j'accompagnais don Alonze lorsqu ïl alla se battre, et que nous donnámes traîtreusement la mort à don Diégue. Voyez, mon cher, voyez sil est possible que je souffre Pinsolence d'un scélérat, qui a voulu ternir par la calomnie les actions d'un malheureux qui n’a autre chose à se reprocher que d'avoir été homme d'honneur.
MANUEL
Et qui est ce témoin ?
| LOUIS
Vous verrez que son nom doit encore m'irriter davantage. C’est Jean-Baptiste.
Ne vous en étonnez pas, Louis Pérez; c'est un lâche, et un lâche appelle toujours du tribunal de
l'épée, au mensonge ou à la fuite. Allons, et sans crainte , sans alarmes, en plein jour, devant le juge lui-même , arrachons-le de sa maison, et faisons-lui avouer sur la place publique qu’il est un infáme et un faux témoin. J'ai aussi à me venger de lui, car je suis piqué qu il ait pu échapper à mon bras dans la nuit de l'escalade.
LOUIS
Vous dites bien, mon ami, et c'est aussi mon projet ; mais ] ‘espère pouvoir tout arranger d'une manière plus sûre et plus avantageuse. Vous savez qu'il y a deux sortes d’affaires d'honneur. Celle qui me cherche, qui vient au-devant de moi, dans quelque état que je me trouve, doit me rencontrer toujours prêt, quel que puisse en être le résultat. Dans celle que je cherche, au contraire , je dois prendre mes sûretés, car, pour nager et pour se battre, la plus grande habileté est toujours de savoir garder ses manteaux. Mais j'entends du monde; venez avec mol, vous verrez comme je veux vivre en recevant ce qu'on me donnera sans faire tort à personne; car je suis un larron plein d'honneur (”).
(Un voyageur entre.) *
LE VOYAGEUR , à Ja cantonnade.
Mendo, mène mon cheval en main jusqu'au sortir de la forêt. Le chemin est si agréable que je veux aller un moment à pied.
Seigñeur , je vous baise les mains.
LE VOYAGEUR
Soyez le bienvenu, cavalier.
LOUIS
Où allez-vous donc avec une telle chaleur ?
LE VOYAGEUR
A Lisbonne.
LOUIS. ‘ Et d'ou êtes-vous parti ?
LE VOYAGEUR
J'ai quitté ce matin Salvatierra:
LOUIS
C'est un bonheur pour moi. Je voudrais savoir quelles nouvelles on dit dans cette ville. Vous me feriez plaisir de m'en informer. +,
LE VOYAGEUR. .
Il ne s'y passe rien d'important que les gentillesses d'un homme qui est, dit-on, le scandale du pays. Après avoir blessé le corrégidor, je ne sais pourquoi, il estentré hier au soir chez le juge d'information pour lire le procés fait contre lui.
LOUIS
C'est étre bien curieux.
LE VOYAGEUR
Et comme on voulait le prendre, il séchappa du milieu des alguazils, avec un autre homme qui est; à ce qu'on prétend , un meurtrier comme lui. Toute la justice est après eux pour les chercher, et, d’après l’'acharnement qu'elle y met, ils ne séchapperont pas. Voilà ce que j'ai appris. Ñ |
LOUIS
Maintenant, seigneur , je voudrais savoir de vous, car dans tout ce que vous avez dit , on voit que vous êtes un galant homme, ce que vous feriez, si vous voyiez dans l'embarras un de vos amis, qui, se jetant à vos pieds, vous supplierait de défendre sa vie.
LE VOYAGEUR
Je me mettrais à son côté, et je me dévouerais à vaincre ou à mourir pour lui.
LOUIS
Seriez-vous pour cela un criminel?
LE VOYAGEUR
Non, sans doute.
LOUIS
Et si ensuite vous appreniez que dans la procédure faite par le juge, on vous impute de lâches assassinats, ne feriez-vous pas ensorte de connaître les dépositions pour savoir quel est le faux témoin ?
| LE VOYAGEUR
Certainement.
LOUIS
Veuillez répondre encore à une autre question. Si cet homme était poursuivi dans sa personne, si ses biens étaient saisis et qu'il n’eût pas de quoi vivre, ne ferait-il pas bien de le demander ?
LE VOYAGEUR
Qui pourrait le nier ?
Et si encore cet homme demandait et qu’on ne Jui donnát rien, ne ferait-il pas bien de prendre?
| LE VOYAGEUR
C'est évident. :
LOUIS
Si c'est évident, apprenez que je suis Louis Pérez; que je vis comme vous le voyez, que je vous
prie de me secourir, et que je suis dans une fácheuse position si vous ne le faites pas.
LE VOYAGEUR
Vous n'aviez pas besoin, Louis Pérez, de chercher à me convaincre par vos raisonnemens. Je suis homme et je sais ce que c'est que le malheur *”. Si cette chaîne d’or ne suffit pas à vos besoins, je vous
donne ma parole de revenir et de vous assister de toutes mes ressources.
LOUIS
La noblesse de votre caractère se montre en tout; mais, avant de prendre cette chaîne, je dois savoir si c’est par crainte que vous me la donnez, parce que vous vous trouvez seul dans ce désert avec moi.
LE VOYAGEUR
Non, Louis Pérez, je vous la donne parce que je vois votre infortune; et eussé-je un escadron sous mes ordres, je vous la donnerais de même.
LOUIS
Je la prendrai; je ne veux pas qu'on dise de moi que j'ai fait quelque chose de mal. Dút la rigueur de
188 LOUIS PÉREZ DE GALICE, ma destinée me coûter la vie, je mourrai content si la renommée dit : Voilà le prix dont la fortune paya la probité de Louis Pérez.
LE VOYAGEUR
N'avez-vous pas autre chose à m'ordonner ?
Je n'ai quá vous remercier. LE VOYAGEUR.
Louis Pérez, le ciel vous donne la liberté, comme
je le désire.
LOUIS
Je vous accompagnerai jusqu'à la sortie de la forêt. LE VOYAGEUR. | C'est inutile.
| | (Il sort.) MANUEL.
Il est assez bon de vouloir réduire le vol à à des formules de politesse et de générosité. | LOUIS.
Ce n’est point voler, c’est demander.
| MANUEL
Lorsqu'on voit deux hommes comme nous demander l’aumône, qui oserait la refuser ? .
(Deux paysans entrent. ) PREMIER PAYSAN.
= J'ai acheté, comme je vous l'ai dit, toute la jeune vigne du fond de la vallée.