SCENE IIL Rue devant la maison de don Juán
DON DIÈGUE, GINES, tous deux en habit de voyage.
DON DIÉGUE, Quel plaisir, Gines, de revoir sa patrie !
GINES.
Et surtout lorsqu'on a été au moment de ne plus la revoir.
DON DIÉGUE.
Á peine me suis-je vu convalescent et libre, parce qu'il n'y a point eu de plainte contre moi, que je me suis háté de sortir de Madrid, de crainte que les parens de Léonor ne cherchassent à se venger.
o GINES. | Si la mort, même pour la première fois, est une fort mauvaise plaisanterie, que serait-ce pour la seconde ? vous avez, seigneur, agi en cela trèsprudemment.
DON DIÈGUE
N'est-ce pas don Juan qui sort de sa maison ?
GINES, Lui-méme.
| DON DIÉGUE.
Gines, il me semble qu'aujourd'hui tout doit me réussir.
JOURNÉE 1, SCÈNEIIL 253
f , GINES,
Ouais ! quel trésor avez-vous donc trouvé?
DON DIÉGUE,
N'est-ce pas un bonheur de savoir que, don Juan étant sorti, je pourrai entretenir Béatrix ?
GINES.
Vous vous souvenez d'elle ?
DON DIEGUE
Quand ai-je oublié sa beauté ?
- GINES, Quand, pour une autre que je sais bien, on vous
assena sur la téte un tel fendant qu'avec le pareil vous n'auriez pas eu besoin de chirugien.
DON DIÉGUE. | On peut, absent d’auprès de sa belle, en courtiser une autre, cest une permission accordée à Pamant le plus fidèle.
GINÉS.
Elles en font tout autant.
DON DIÉGUE.
Entrons. Tu demanderas Inès, et tu lui diras que je suis arrivé... et souviens-toi surtout....
GINES.
De quoi ? | De ne dire à personne, et surtout chez Béatrix, l'événement qui m'est arrivé.
BÉATRIX
Vous avez beau, seigneur don Diégue, exagérer les tourmens de l'absence, vous ne pourrez jamais exprimer ce que j'ai souffert, moi toujours amante et toujoux fidèle. (4 part.) Qu'il est mal aisé de cacher ma peine et ma colère !
DON DIÉGUE, à Ginés. :
Bravo! Elle ne sait rien.
GINÉS, à don Diègue.
Comment l'eút-elle pu savoir ?
BÉATRIX
Vous êtes-vous bien trouvé du séjour de Madrid ?
DON DIÉGUE.
Comme un homme absent de vos: attraits. Un amant pendant Pabsence n’a qu'un seul plaisir.
BÉATRIX
Quel est-il ?
DON DIÉGUE.
Celui de penser qu'il doit revenir aux pieds de l'objet qu'il aime.
BÉATRIX, à part.
Qu'il est faux! J'ai la rage dans le coeur, et ne puis parler qu'à peine %. ( Haut. ) Où en est votre procés ?
DON-DIÈGUE
Je Pai laissé dans le même état, parce que mon
peu de santé m'a obligé à de revenir.
BÉATRIX
De quoi étiez-vous malade ?
Du mal de ne pas vous volr.
BÉATRIX
N'y a-t-l rien À voir à Madrid ? On dit que les dames y sont belles.
DON DIÈGUE
Comme je n'en ai regardé aucune, je ne puis vous en donner mon avis.
BÉATRIX
Aucune ?
DON DIÈGUE
Parle toi-même, Ginès; dis quelle fut ma con-
stance.
GINES.
Je Vai vu si constant, qu'il a été près de mourir d'amour.
BÉATRIX
Peut-être; mais, pour qui?
Pour qui serait-ce, sinon pour vous ?
BÉATRIX
Alors vous n'êtes pas ce cavalier, qui, changeant en procès criminel l'affaire civile qui Pappelait à la capitale, avez si bien poursuivi les audiences, qu’ un personnage de robe longue, et ce n’était pas un juge, vous condamna à mort : sentence cruelle dont un rival voulut être l’exécuteur (°),
GINES, à don Diègue.
Comment P'a-t-elle pu savoir ? Nous voilà dans de
beaux draps.
Tom. II. Caldéron. o | 17
DON DIÉGUE, à Ginés.
Je suis perdu.
GINÉS, Qu'avez-vous à me regarder ? Je ne lui ai pas dit une parole. o
DON DIÉGUE.
Qu’ai-je entendu ? | GINES.
Mot á mot toute notre aventure.
| BÉATRIX
Tout se sait, don Diègue. Et puisque vous connaissez les raisons que j'ai de m'offenser de la conduite d'un traître, d'un infidele, d'un menteur, d'un inconstant, d'un malhonnéte, qui veut me faire passer les outrages pour des galanteries, ne me revoyez de votre vie, si vous.né voulez qu’une seconde | leçon vous apprenne qu'à Valence aussi, il y a telle dame pour qui un amant déloyal peut recevoir la mort.
DON DIÈGUE
Songez.... | BÉATRIX,
Songez, don Diègue, qu'il est tard , et que je ne veux pas que la peine me coûte aujourd'hui plus que ne m'a coûté d'autres fois le plaisir de vous voir.
| DON DIÉGUE, |
Jusqu'à ce que vous soyez détrompée....
.. . DON JUAN, endehors,
N'a-t-on point ici de lumière ?
JOURNÉE I, SCÈNE IV. 7 a5g " BRATRIX.
Malheureuse! c'est mon frére.
GINÉS.:
Son frere! Comment Pa-t-il pu savoir ?
INÉS, accourabt. |
Mademoiselle, mon maître monte.
DON DIÈGUE, | Que dois-je faire? | BÉATRIX.
Je ne sais.
Si bien, moi. Entrez dans cette salle, vous y resterez caché jusqu'à ce que vous puissiez sortir.
BÉATRIX, | Que j je suis á plaindre!
INES, Entrez vite.
GINÉS.
Je m'abonne volontiers pour ma part de cette aventure, á deux cents coups de báton.
(Inès les enferme.) BÉATRIX
Ferme bien la porte.
INES, . C'est fait. | DON JUAN, derrière la scène:
Il est presque nuit , et on n'a pas encore éclairé?
(Il entre avec Carlos. Léonor entre de l'autre côté portant des flamheaux.)
LÉONOR
Voilà de la lumière.
DON CARLOS; d part. :
En voyant Léonor porter des flambeaux , la lumière m'a aveuglé. ( Haut.) Permettez-moi, ma cousine, de vous baiser la main, si je suis digne d'obtenir une telle faveur. ( 4 part. ) Ah! Léonor, toi dans cet état !
BÉATRIX
En vain vous voulez me calmer avec des politesses. Vous ne pourrez m'obliger à oublier le tort que vous avez fait à notre maison, en cherchant une autre demeure.
DON CARLOS
Je me suis déjà disculpé auprès de don Juan; il voudra bien à son tour m'excuser auprès de vous. Mais quoique je ne profite pas aujourd'hui de l’honneur que vous voulez me faire, vous pouvez être sûre que sans que je sois dans votre maison , vous y avez mon áme et ma vie á votre service.
DON JUAN
J'ai déjà dit à ma sœur les motifs que vous avez pour ne pas honorer notre retraite de votre séjour, BÉATRIX.
Puisque notre bonheur doit être si court, permettez qu'en passant aussi, je vous serve comme dd me sera possible ; mais veuillez passer dans mon
appartement, vous y serez mieux. Isabelle, éclaire mon cousin. ( 4 part. ) Ciel, ayez pitié de moi,
(Elle sort avec Inès.) LÉONOR. | Seigneur don Carlos, j'ai aujourd’hui l'honneur de vous servir. Quel plus grand bien pouvais-je espérer ? .
DON CARLOS
Ah ! Léonor, si je pouvais te laisser dans un état plus brillant, tu ne serais pas....
C'est plus encore que je ne mérite, puisque j'en suis à ce degré dé malheur que je ne suis pas digne que tu croies À mes sermens.
DON CARLOS
Personne a-t-il jamais cru de vains discours
contre le témoignage de ses yeux ?
LÉONOR
Plus d'un Pa fait.
DON CARLOS
Et a mal fait.
DON JUAN
Contenez-vous, de grâce; ne donnez rien à soup- :
çonner.
DON CARLOS. -
Et qui pourrait se contenir, en voyant Léonor
sous le costume d'Isabelle ?
(Ils sortent.)
(Inès rentre et ouvre la porte de la salle où sont cachés don Diègne et Ginés.) GINES.
Inés, pouvons-nous sortir ?
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