‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 57 sur 82 · DE L'HISTOIRE DE GRENADE · texte numérisé non relu

DE L'HISTOIRE DE GRENADE

Lorsque le More eut reconnu sa dame, il la prit dans ses bras , et, pleurant à chaudes larmes, lui disait mille : choses tendres et plaintives-, couvrait sa bouche décolorée de baisers, s'écriant : « Mon bien , espérance de mon amour! t ai-je donc servie sept ans pour n'obtenir cette favedr dont j'aurais fait ma plus douce gloire , que lorsque tes levres glacées xa” apprennent que la mort a triomphé de tes attraits?. Cruel chrétien ! comment as-tu pu avoir le detestable courage d'óter du monde une telle perfection ? N'as-tu jamais été amoureux ? Nesavais-tu pas ce qu'était une belle femme ? Si ; jamais tu as été épris, ne te souvenais-tu pas que tu avais aimé , et que ta dame que tu trouvais belle, avait sans doute quelque trait de celle-là? Son regard seul ne suffisait-il pas pour arrêter ta main furieuse ? Si quelque More t'avait blessé dans un combat , c'était sur un More que tu devais te venger et non pas sur un ange. Croyaistu, .en la frappant , vaincre un ennemi ? Croyais-tu augmenter la gloire de ton général, en versant le sang d’une beauté telle que n’en avait jamais vue le royaume de Grenade? Tu as mal fait, chrétien; c’était contre des guerriers qu'il fallait montrer ta valeur. Tu as donné la mort à celle qui me donnait la vie... Que ne la faisais-tu prisonnière ! au lieu d’un esclave tu en aurais eu deux ; je serais. venu partager ses chaînes et je t’aurais servi comme ton captif. Chrétien! tu as mal fait; je te jure par l’âme de cette infortunée, que je te chercherai et que je paierai le prix que ton lâche forfait a mérité. » Et il le fit, comme nous le verrons plus loin , parce qu’on finit ordinairement par trouver ce qu'on cherche bien.

Après avoir donné un libre cours à sa douleur , après avoir mille fois embrassé sa maîtresse morte , 1l résolut d'attendre la nuit afin d'enlever son corps et de le porter jusqu’au vallon de l'Almanzore ; mais, voyant l'impossibilité d'exécuter ce projet, al se résolut á ensevelir sa malheureuse amante , et ayant trouvé une pioche , il creusa une fosse au pied d’un mur et ly enterra. Ensuite il prit un charbon et écrivit sur le mur, en arabe , l'inscription suivante : |

« Ci-git la belle Maléha, s sœur de Malech ; moi, Tuzani, jel’ai ensevelie parce qu’elle était ma dame et ma déesse; un chicn

358 . "EXTRAIT de chrétien l’a égorgée , mais je le chercherai , je le rencontrerai et il mourra de ma main. ».

Tuzan? ne voulut pas demeurer plus long-temps à Galere, il repartit par l'aquéduc, et, comme il continuait de pleuvoir et de neiger , il put s’en rétourner sans être vu. Il reprit son cheval à Orce et Fut d'une traite à Purchena , où il raconta à Malech quel. avait été le massacre de femmes et d'enfans, et comment il avait vu Maléha morte ; Malech en fut au désespoir et pleura amerement la mort de cette sœur bien-aimée.

.. Voici ce qui arriva à ce brave More, qui était de Cantoria. Il était vaillant et.avait beaucoup d'esprit; ayant été élevé des son enfance chez de vieux chrétiens, il parlait si bien la langue castillane , que personne ne pouvait le prendre pour un Morisque. A peine est-il de retour à Purchena , que, déterminé à venger la mort de sa dame, il quitte le vallon de PAlmanzore en habit de soldat chrétien, sa bonne épée à son côté, et sur l’épaule une arquebuse à rouet , dont il avait appris le

maniement à Valence. Muni d'ordres de Malech , pour que les

Mores ne Varrétassent ‘pas, il se rendit à Buza, et de lá au camp de don Juan, où il s’engagea dans le terce de Naples.

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