‹ Caldéron (volume 4)Chapitre 56 sur 82 · DU CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

DU CHAPITRE XXI

A L'ÉPOQUE de l'investissement de Galére, se trouvait dans la place une jeune sœur du capitaine Malech , qui avait été y voir des dames ses parentes. Elle fut. tuée dans Passaut ainsi qu’un grand nombre d’autres femmes ; elle était extrêmement belle et la réputation de la'beauté de Maléha était répandue dans tout le royaume de Grenade...:. Quinze Morisques environ, hommes ou femmes, se sauverent du sac de Galere par l’aquéduc qui y conduit les eaux de la riviere. Ils raconterent ce qui - #’était passé, et le roi Aben-Abo, qui avait déjà réuni quinze mille hommes pour dégager la place, en reçut un grand déplaisir.

Le capitaine Malech apprit à Purchena ces événemens. Il en fut extrêmement affligé ,,et chercha quelqu'un qui püt aller secretement à Galere , savoir des nouvelles de sa sœur , reconpaître son corps parmi les cadavres , si elle était morte , y etsavoir où on l'avait emmenée, si elle était captive. Un jeune More. , qui voulait être beau-frère de Malech , et qui servait sa sœur depuis long-temps , s’offrit poyr ce message, promit de savoir de ses nouvelles, et, si elle était prisonnière , de se présenter à don Juan, de la racheter et d’aller s'établir avec elle ' à Huescar ou à Murcie. - -

Dans ce dessin , le More prit congé de Malech , monta sur un

beau cheval et prit le chemin de Galere. Arrivé à Orce, il trouva la ville déserte, néanmoins il enferma son cheval dans une maison qu'il connaissait , et entra dans Galère à minuit, par un temps pluvieux. Il fut consterné de voir cette ville si différente de ce qu’elle.était ; il était épouvanté de voir les rues pleines de cadavres sur lesquels il bronchait à chaque pas , et, ne pouvant pas même se: reconnaître dans ces rues , à cause des traverses dont on les avait coupées , il fut obligé d'attendre le jour pour retrouver la maison où logeait sa dame, quoiqu'il la connút bien. Il passa ainsi la nuit debout , appuyé contre un retrahchement , sans cesse effrayé par les hurlemens des chiens, et les miaulemens des chats. Ces animaux abandonnés semblaient , par leurs cris douloureux , témoigner combien ils ressentaient leur malheur et la perte de leurs maîtres.

Au lever de l’aurore, le More courageux monta dans un lieu d’où il pouvait apercevoir le camp de don Juan, fut émerveillé de sa grandeur , et revint en hâte dans la maison que sa maîtresse avait habitée. En entrant dans la cour , il y vit plusieurs hommes morts, et plus loin plusieurs femmes égorgées, entre lesquelles était sa chere Maléha. 11 la reconnut fort bien; quoiqu'elle fút morte depuis trois jours, elle était aussi belle que si elle eût été encore vivante. Seulement elle était trop blanche à cause de la perte de son sang. Elle “était en chemise , les Chrétiens l’ayant dépouillée de ses autres vêtemens , et cela indiquait encore quelques sentimens d’honnéteté dans le soldat qui l'avait tuée, puisque cette chemise était riche et brodée en soie verte , suivant la coutume des Morisques. |

Le jour de la prise de la ville , on avait sonné la retraite à la nuit tombante , et depuis, la pluie avait été si violente que les Chrétiens n’avaient pu revenir dans la place pour en abattre les fortifications , comme l’avait ordonné don Juan. C’était pour cela que le corps de Maléha se trouvait encore revêtu de sa chemise ensanglantée. Elle avait reçu deux blessures, toutes les deux à la poitrine , et c'était un spectacle digne de grande compassion, de voir une telle beauté traitée avec une telle

barbarie.

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