CLARA, BÉATRIX
CLARA
Laisse-moi, Béatrix , laisse-moi pleurer, et au milieu de tant de peines et d'ennuis, que du moins mon infortune se soulage un peu par des larmes. Puisque je ne puis me venger de celui qui a terni Phonneur de ma famille, laisse-moi gémir sur l'affront qui est désormais mon'seul héritage, et si je ne puis tuer, que du moins je puisse mourir ? Combien la nature ne s’est-elle pas montrée injuste et cruelle envers nous! Les plus grands dons que nous accorde sa largesse sont l'esprit, la beauté, écueils qui trop souvent font courir des risques à notre honneur et ne peuvent le protéger. Quelle humiliation pour nous de pouvoir souiller la gloire de nos pères, de nos époux, et de ne pouvoir la rétablir! Que ne suis-je née homme! Aujourd'hui Grenade aurait vu si ce Mendoce si orgueilleux, , Si insolent envers un vieillard, aurait montré la méme audace devant un jeune homme. Ne crois pas cependant que pour cela je renonce á me venger; celui qui a eu la lácheté d'insulterá des cheveux blancs ne doit pas trouver au-dessous de lui de combattre une jeune fille. Mais que dis-je ? c'est une folie , mes plaintes ne peuvent sexhaler qu'en vaines paroles.
376 LE SIÉGE DE L'ALPUJARRA, Ah! si c'était à mon bras que fût remise ma venseanoe!.... Infortunée, je perds en un jour mon père et mon époux, car je ne puis plus espérer de fixer encore les vœux de don Alvar Tuzani.
(Don Alvar Tusani entre.)
Je prends comme un mauvais augure d'avoir entendu, belle Clara, mon nom sortir de ta bouche. Aujourd' bui , entourée de peines, ton âme ne soccupe que de ses malheurs, et je suis une des causes de ton chagrin, si dans ce moment tu peux t'occuper de moi (©),
+ al -
CLARA. y
Je ne le nierai point. Mon sein est rempli de chagrins, et la peine que tu me donnes n'est pas celle qui le déchire le moins. Le plus grand de tous mes malheurs vient de toi, car le destin m'óte l'espoir de t'appartenir ; je ne puis plus être à toi, et mon amour est trop sincère pour que je voulusse que tu devinsses l'époux d'une femme dont le père a
perdu l'honneur. L | DÓN ALVAR.
Clara, je ne veux point te rappeler quel respect pour toi ma flamme a toujours conservé » avec quelle vénération j'ai adoré ta beauté; mais je dois me disculper d'avoir paru à tes regards avant de t'avoir vengée; ce retard, c'est pour toi-même que je Pal imposé à ma valeur. Ce n’est pas avec les femmes qu'il faut parler des lois du point d'honneur, je le sais; je ne veux point chercher à te donner de froides consolations en te disant de sécher tes pleurs, parce qu'entre hommes désarmés, et surtout en
JOURNÉE I, SCÈNE 11. 377 présence de la justice du roi, il n’existe mi offense, ni insulte. Mais je dois cependant t'apprendre, pour me justifier, que si je n’ai pas encóre tiré satisfaction de l’affront fait à ton père ; en perçañt le sein de Mendoce, c’est parce que celui qui a reçu un outrage n'est vengé qu'autant que Poffenseur est mort de sa main , de celle de son fils ou de celle d'un frère cadet. Ainsi, pour que ta vengeance soit complète, pour qu 'elle ne devienne pas impossible, je vais te demander pour épouse à ton respectable père. J'acquiers, en devenant son fils, des droits à laver dans le sang de son ennemi l’injure qu’il a reçue; Voilà dans quel but je suis venu ; si je n'ai pas fait cette démarche plus tôt, tu le sais, mon peu de fortune avait enchainé mes espérances. Aujourd'hui je ne lui demanderai pour ta dot que Poffense qu'il a reçue, et j'ose penser qu'il voudra bien
accueillir mes prières Y, CLARA.
Je ne veux pas non plus, don Alvar, te rappeler, lorsque tu vois mes larmes, et la sincérité de mon amour, et la constance de ma fo1; je ne veux pas te dire qu'aujourd'hui je vais mourir sous le poids d'une double offense ; non, dévouée à ton amour, dans l'ivresse de mon affection, tu es la vie de mon âme, tu es láme de ma vie “”%; apprends seulement que dans le trouble où je suis, celle qui eût été hier volontiers ton esclave, ne sera pas aujourd'hui ton épouse : si la timidité tVempéchait hier d'aspirer à ma main, et si aujourd'hui tu as plus de hardiesse, je ne veux pas qu'on dise un jour que pour devenir ta femme il ait fallu que je fusse dé-
gradée, Riche et honorée, à peine encore osais-je penser en moi-même que je fusse digne de toi; la vivacité de mes désirs seule en flattait mes espérances. Comment pourrais-je maintenant, au lieu de t'actorder une faveur, t'accabler sous le poids de ma disgrâce, et faire croire au monde que, pour pouvoir m'obtenir, tu as dû attendre que je fusse sans honneur ?
Je le veux pour te venger.
CLARA
Je le refuse par amour pour toi.
DON ALVAK.
N'est-ce pas te prouver ma tendresse ?
CLARA
N'est-ce pas te montrer mon estime ?
DON ALVAR
Tu ne pourras t'y refuser.
| CLARA
Je pourrai me donner la mort.
DON ALVAR
Que dirais-je á ton pere, mon amour ?
CLARA. | | Je lui dirai, moi, de rejeter ta de mande.
DON ALVAR
Est-ce la de la constance ?
CLARA
C'est de l'honneur.
JOURNÉE I, SCÈNE II. 379 | DON ALVAR. * Est-ce de la tendresse ?
CLARA
C'est de la loyauté. Et je jure, en présence des cieux, de ne donner á personne le nom d'époux que mon honneur ne soit rétabli dans son premier éclat. C'est lá mon seul désir “>,
DON ALVAR
Qu'importe ? si...
Mon maitre monte dans cet appartement avec une société nombreuse.
CLARA
Cache-toi, Alvar, dans cette pièce.
DON ALVAR
Quel malheur !
(1 sort. ) CLARA. |
Cruelle fortune !
(Don Juan Malecb entre avec don Alonse, le corrégidor, don Fernand de Valof et
autres cavaliers. ) MALECH, Clara ? | CLARA.
Seigneur ? | MALECH.
Malheureux ! Ah! ma fille, dans quel chagrin je te vois! Retire-toi un moment.
CLARA
Qu'est ceci ?
MALECH.
KL
Tu pourras nous écouter.
(Elle sort.)
LE CORRÉGIDOR
Don Juan de Mendoce est déjà détenu dans V'Alhambra; ainsi, vous voudrez bien, jusqu'à ce que cette affaire soit arrangée, être aussi prisonnier chez vous. :
MALECH.
Il suffit que vous me donniez cet ordre; je pro-
mets de m'y conformer. .
| DON FERNAND. '
Vous ne garderez pas long-temps les arrêts. L'autorité de la justice n’a point dans son ressort les affaires d'honneur; le seigneur corrégidor m'a permis de me charger de traiter de l’accommodement, et j'espère y réussir.
LE CORRÉGIDOR
Don Fernand de Valor, deux mots suffisent pour arranger l'affaire. Il ne se fait point d'injure dans le palais du roi, ni en présence de la justice; ce sont les lois du point d'honneur, et c'est assez pour tout calmer.
DON FERNAND
Voici le moyen qui me paraîtrait convenable...
| DON ALVAR, à Clara.
Tu entends tout.
CLARA
Oui.
DON FERNAND
0... Et je ne crois pas qu'aucun autre pút être aussi bon. Écoutez-moi.
| MALECH, à demi-voix.
Pauvre honneur que celui qui se guérit avec des remèdes !
| - . DON FERNAND
- Don Juan de Mendoce, cavalier aussi noble que vaillant, n'est point encore marié. Don Juan Malech, qui tient des rois de Grenade le noble sang qui coule dans ses veines, a une fille aussi célèbre par sa beauté que par son esprit. Personne , on le sait, ne peut prendre en main la vengeance de Malech, sil veut une satisfaction, que celui qui sera son gendre ; que Mendoce se marie avec Clara...
DON ALVAR, à part.
Quentends-je ?
DON FERNAND
Par ce moyen, votre honneur, don Juan, est conservé; car ne pouvant vous venger par vous-même, et celui qui vous a insulté devenant l'offensé en devenant votre fils, il n'existe plus personne à qui vous puissiez demander satisfaction; en même temps Mendoce, ne pouvant se donner la mort à luimême, sera en sûreté, parce qu’un homme ne pouvant offenser son propre honneur, il n’y a plus personne qui ait droit de tirer vengeance de lui. Ainsi se trouve rétabli l'honneur de chacun, puisque nul ne peut à la fois devoir et demander une satis-
faction.
38a LE SIÉGE DE L’'ALPUJARRA, DON ALVAR, à Clara.
Je vais répondre.
CLARA
Arréte, au nom de Dieu! Tu vas me perdre.
LE CORREGIDOR
Cet arrangement me paraît convenir à tous deux.
MALECH.
Je crains encore un obstacle, et que Clara n'empéche tout.
CLARA, à part.
Le ciel vient remettre ma vengeance entre mes
mains.
MALECH.
Je ne sais si ma fille acceptera pour époux un homme contre lequel elle a tant de motifs de haine (*>,
(Clara entre ) CLARA.
Oui, je laccepterai, mon père. Qu'importe que je vive malheureuse, pourvu que tu ne vives pas sans gloire? Si j'eusse été ton fils, docile à la voix de l'honneur, j'aurais su, pour ta vengeance, bien tuer ou bien mourir; étant ta fille, j'ai les mêmes obligations à remplir , et je dois y satisfaire autant qu'il est en mon pouvoir. Ainsi je serai sa femme, puisque c'est sauver ton honneur. Je ne cherche que ta gloire ; et si je ne puis le venger en versant son sang, je la rétablirai du moins en te sacrifiant ma vie.
LE CORRÉGIDOR
H était digne d’un esprit aussi brillant d'allier des idées aussi opposées.