JOURNÉE I, SCÈNE III. 391 MENDOCE
Volontiers. ( 4 part. ) L'affaire sengage bien. DON ALVAR ferme la porte d'entrée, Maintenant que nous sommes seuls, veuillez m’é-
couter avec attention. Je viens d'apprendre qu'on doit venir vous voir. | ,
MENDOCE
Il est vrai.
DON ALVAR
Dans cette prison.
MENDOCE
J'en conviens.
DON ALVAR
Et cette visite m'offense dans ce que j'ai de. plus
cher.
ISABELLE, à part.
Peut-il parler plus clairement ?
| MENDOCE, à part.
Il n'y a plus à attendre...
Aussi, pour la défense de mon honneur, j'ai voulu arriver avant cos personnes chargées de propositions d'accommodement qui ne me conviennent pas.
MENDOCE
Pour ceci, je ne le comprends point.
DON ALVAR. — Je vais m'expliquer plus clairement.
ISABELLE, à part.
Courage , mon âme! ce n’est pas moi qu’il cherche.
Le corrégidor et don Fernand de Valor, parent de don Juan Malech, veulent vous réconcilier avec ce dernier, et il me convient d'y mettre obstacle. Quant aux raisons pour lesquelles je dois m’y opposer, je pourrais en alléguer beaucoup; mais je ne * veux point en rendre compte. Quoi quil en soit , et si vous voulez par caprice, je voudrais savoir de vous, si celui qui met son courage à maltraiter un vieillard, pourra le montrer avec un jeune homme; et à cet effet, je viens seul pour vous combattre à outrance.
MENDOCE
Vous m'auriez obligé de me dire sur-le-champ le sujet de votre visite, parce que dans le premier moment, je croyais que c'était un motif de quelque considération qui vous attirait ici. Quant à celui qui vous y conduit réellement, je ny attache aucune importance ; et puisqu'on ne doit jamais refuser de se mesurer avec celui qui nous provoque, tirez l'épée avant l’arrivée de ces négociateurs dont il vous importe de troubler les démarches, quelles que soient les raisons qui vous y déterminent.
DON ALWAR.
Je venais pour cela. Il m'est plus nécessaire que vous ne le pensez d'en finir promptement avec vous. MENDOCE.
Eh bien, nous sommes ici tout-à-fait seuls.
( Ils se battent.) ISABELLE, à part.
Je passe de malheurs en malheurs. O ciel! je vois
JOURNÉE I, SCÈNE III. 393 combattre mon amant et mon frère , et je ne puis les arrêter !
MENDOCE
Quelle valeur!
|. DON ALVAR. —. 1 Quelle adresse ! | E ISABELLE. Lo:
Que pourrais-je faire ? Je les vois acharnés l’un contre l'autre, et je fais des vœux pour tous les deux : de chaquecôté ma vie et mon honneur sont également intéressés (7), ‘
| (Don Alvar bronche sur une chaise. Isabelle sort et retient Mendoce. ) DON ALVAR.
Je suis tombé en bronchant sur cette chaise.
ISABELLE, entrant voilée.
Arrête, don Juan. Mais qwai-je fait? je n'ai pas été maîtresse de me contenir.
| ( Elle s'éloigne. )
Vous avez eu tort de ne pas me prévenir quil y
avait ici du monde.
| MENDOCE
Puisque c'était pour vous donner la vie, ne vous plaignez pas; si cette personne vous défend , j'ai à combattre contre deux. Cependant elle a eu tort de vous secourir; je connais les lois de l'honneur, et votre chute étant l'effet du hasard, je vous aurais laissé relever.
DON ALVAR
J'ai deux obligations à cette dame : la première de m'avoir sauvé la vie, la seconde de l'avoir fait
394 LE SIÉGE DE L'ALPUJARRA, avant que je ne pusse la recevoir de vous. Ainsi, ne vous devant rien, mon courage est tout prêt à recommencer le combat.
| MENDOCE
Il ne tient qu’à vous , don Alvar.
| (Ils se battent.) .
7 ISABELLE, à part.
Que ne puis-je appeler du secours!
(On frappe à la porte.) MENDOCE.
On frappe. Qu'allons-nous faire?
DON ALVAR
Que l'un des deux meure ; le survivant ouvrira.
MENDOCE
- Vous avez raison.
ISABELLE
Non, j'ouvrirai d’abord pour qu'ils entrent.
| MENDOCE
N'ouvrez pas.
DON ALVAR
N’ouvrez pas.
(Isabelle ouvre et est retenue en sortant par le corrégidor qui entre avec don Fernand de Valor. )
ISABELLE
Seigneur, ces deux cavaliers veulent se tuer.
LE CORRÉGIDOR
Arrêtez, madame; les voyant ainsi combattre
sous vos yeux , on voit bien que c'est vous qui étes la cause de leur différent.
JOURNÉE I, SCÈNE III. 395 ISABELLE, à part. UT Malheureuse ! en voulant les sauver je me perds. DON ALVAR. |
Je ne dois point souffrir qu'une dame à qui je dois la vie se trouve dans une position fácheuse,
D'ailleurs je n'ai à dire que la vérité : lamour n'é- *
tait pour rien dans ce duel. Je suis parent de don Juan Malech, et j'étais venu tirer satisfaction de Pinjure qu'il a reçue.
MENDOCE. e
Cela est vrai: c'est par hasard que cette dame s’est trouvée chez moi.
LE CORRÉGIDOR
Toutes ces inimitiés devant cesser par les arrangemens qui sont déjà pris, il vaut mieux que tout se termine sans qu'il y ait de sang versé : c'est la meilleure vengeance. Vous pouvez, mesdames, vous retirer,
ISABELLE ,\à part.
- C'est le seul événement heureux qui m'arrive.
( Elle sort avec Inès.) \ DON FERNAND.
Seigneur don Juan de Mendoce, il paraît convenable à vos parens comme aux nôtres que tout finisse en famille, et qu'une heureuse alliance mette un terme à ces différends. En donnant votre main à
donne Clara, qui est le phénix de Grenade, vous devenez...
| | MENDOCE
N'en dites pas davantage, séigneur don Fernand
de Valor; je vois à cette union de graves inconvéniens. Si donne Clara est un phénix, qu'elle demeure en Arabie ; les montagnes de la Castille ne conviennent pas à cette merveille, et mes parens auraient dû savoir que les hommes comme moi, ne se marient pas pour raccommoder l'honneur des autres, qu'il ne convient pas de mêler le sang des Mendoces à celui des Malechs , et que ces deux noms réunis ne vont pas bien ensemble ().
DON FERNAND
Don Juan Malech est un homme...
MENDOCE
Comme vous.
DON FERNAND
Oui, comme moi, puisqu'il descend comme moi des rois de Grenade , et que, comme les miens, ses ancétres ont tous porté la couronne.
MENDOCE. -
Eh bien , sans être rois , les miens valurent mieux que des rois, car ils étaient bergers dans les Asturies (9),
DON ALVAR
Tout ce que dira sur ce sujet don Fernand de Va-
lor, je suis prêt à le soutenir l'épée à la main. LE CORRÉGIDOR.
Ici le magistrat doit cesser ses fonctions ; je sais être cavalier quand il faut l'être, et j'étais Zugniga en Castille avant d’être corrégidor à Grenade ; ainsi, déposant cette vare *”, où et quand vous le désirerez, vous me trouverez à côté de don Juan.
JOURNÉE 1, SCÉNE III. . 397 UN DOMESTIQUE. - o Il arrive du monde.
LE CORRÉGIDOR. Ñ - Contenons-nous : je reprends l’autorité de, mon office. Don Juan, vous demeurerez dans ce château. MENDOCE. ee * J'obéiraï à vos ordres. o y LE CORRÉGIDOR.
Vous, seigneurs, sortez de cette enceinte, .
MENDOCE
Et si vous avez quelque satisfaction à exiger... LE CORRÉGIDOR.
Vous nous trouverez, don Juan et moi...
MENDOCE
Au lieu que vous choisirez...
LE CORRÉGIDOR
Avec l'épée et le manteau seulement.
‘ | (11 sort avee Mendoce.) DON FERNAND, à lui-même, | Et mon honneur peut supporter ce traitement ! DON ALVAR, à lui-même.
Et mon courage souffrirait ces insultes !
DON FERNAND
Et c'est parce que je suis devenu chrétien qu'on ose me faire cet affront!
Et parce que j'ai embrassé leur loi, personne ne viendra á mon aide!
| DON FERNAND
Vive Dieu! c’est lácheté de ne pas chercher la vengeance. | DON ALVAR.
Vive Dieu! c'est être infàme de laisser cette insolence impunie.
DON FERNAND
Que le ciel m'offre Poccasion...
| DON ALVAR
Que le hasard me favorise.
DON FERNAND
S'il daigne répondre à mes vœux.
DON ALVAR
- S'il m'offre une chance honorable...
DON FERNAND
Je saurai montrer à l'Espagne
DON ALVAR
L'Espagne pleurera long-temps...
DON FERNAND
La force des bras des Valors.
DON ALVAR
De la puissance de l'épée des Tuzanis.
DON FERNAND
Vous m'avez entendu ?
JOURNÉE 1, SCÉNE 111. 399 Oui. | Que notre bouche se taise , et que les bras commencent á sexpliquer. | DON ALVAR. hos Et qui vous dit de ne pas commencer? |
(JÍs sortent.)
. é FIN DE LA PREMIÈRE JOURNÉE,