JOURNÉE II, SCÈNE II. 419 ABEN-HUMÉYA
Tes discours enflammentencore plus mon courage.
LIDORE.
Déjà sur le revers de cette haute montagne, derrière laquelle le soleil va cacher son éclat, on voit confusément descendre les escadrons armés qui foulent notre territoire.
MALECH.
Grenade a employé toutes ses ressources pour réunir des troupes contre nous. | e
ABEN-HUMÉYA.
Le monde, et plusieurs mondes , seraient peu pour nous vaincre, lors même que celui à qui est donnée la charge de soumettre cet inextricable labyrinthe de rochers et de verdure, serait le fils de Mars *?% comme il est celui de Charles Quint. Ils ont beau couvrir d’ appréts militaires tout ce qu'embrasse notre immense horizon, ces vallons seront leurs tombeaux , ces rochers seront leurs monumens. Et puisque des circonstances favorables nous offrent l’occasion de les combattre, qu'ils nous trouvent sous les armes, prêts à résister à tous leurs efforts. Ainsi , que chacun retourne á son poste. Toi, Malech , à Galére; toi, Tuzani, à Gabia ; ; je resterai à Berja. Que celui sur qui Allah fera tomber la première impétuosité des infidèles; compte sur la protection d'Allah, dont nous défendons la cause, et sur les prompts secours:que je m'empresserai de réunir. Brave Tuzani , mon frère, retourne. 4 Gabia ; nous féterons avec plus.de joie le bonheur que
420 LE SIÉGE DE L'ALPUJARRA, te réserve Pamour, lorsque notre valeur nous aura donné la victoire (k).
(Ils sortent tous, exceplé Maléha , Béatrix et Tuzani.) MALÉHA, sans chanter (24).
Que l’on ne demande pas, Trop fugitive allégresse Pour qui sont les faux appas De votre rapide ivresse ?
: TUZANI.
æ Des que je vous aperçoi Mon cœur vous sent disparaître;
On voit bien que c'est pour moi Que le destin vous fit naître.
MALÉHA.
Félicités trompeuses, qui expirezavant de voir le jour ; TUZANI.
Roses flétries avant d’être écloses , - MALÉHA.
Si vous cédez au plus léger soufle du sort, ‘TUZANI.
Ne dites point que vous donnez le bonheur; MALÉHA.
Hélas! on ne peut vous posséder.
TUZANI, Et vous n'accordez quí un instant d'une fugitive alégresse.
MALÉKA.
Joies des malheureux, vous êtes le fruit éteint dans son germe, puisque vous disparaissez avant
JOURNÉE II, SCÈNE ll. 421 qu'il ait pu vous saisir. Sans doute , lorsque vous m'avez flattée, c'était par erreur ; le sort vous destinait à rendre heureux un autre : pourquoi vous montrer à moi? pourquoi m'offrir les appas de votre rapide ivresse ?
- TUZANI.
À peine l'espérance m'avait-<lle réjoui, qu “elle s'est évanouie comme la fleur du matin. J'étais hier dans le délire de la joie, je succombe aujourd'hui au délire de la tristesse : hier mon coeur était rempli de bonheur, il senivrait de Pespoir de ses félicités , et déjà il les sent disparaitre.
MALÉHA.
On vous donne le nom de plaisir, et vous me
faites sentir mieux ma peine.
TUZANI.
Un seul moment de disgráce, détruit tout le bonheur que vous m'aviez donné.
Ÿ MALÉHA,
On vous reconnaît à la lenteur avec laquelle vous venez.
TUZANI.
A la rapidité de votre fuite.
MALÉHA. ; Votre peu de durée montre assez que C'était pour moi que le destin vous fit naître.
| TUZANI.
Chère Maléha , je ne sais si j'oserai tadrésser la parole. Hélas ! au moment où l'amour m'offrait la plus douce victoire, le cours de mon bonheur
Ye,
422 LE SIÈGE DE J'ALPUJARRA, s'arréte de nouveau. Je me tairai, car ma bouche est impuissante pour t'exprimer les sentimens qui déchirent mon cœur.
| MALÉHA.
Garde le silence, ami; aussi bien, saisie de mes maux , il me serait impossible de Uécouter : mon esprit, trop occupé par les souffrances de mon âme, ne porterait qu'à peir® son attention, même à tes discours. Hélas! nos infortunes sont si grandes, que, nous refusant jusqu'à la plus légère consolation, comme elles t'empêchent de me parler, elles m'empéchent de t'entendre.
“TUZANI.
Le roi m'envoie à Gabia lorsque tu restes à Galére ; et l'amour, dans sa lutte avec l'honneur, cède en gémissant à sa puissance. Sois heureuse et tranquille , mon adorable épouse ; et fasse le ciel que les efforts des ennemis qui nous menacent, se tournent contre Gabia, et qu'ils ne Valarment pas dans ta
retraite !
MALÉRA.
Je ne pourrai donc pas te voir jusqu’à la fin de la campagne ?
® TUZANT. | Que dis-tu ? La distance de deux lieues qui sépare ces deux places, est-elle donc si grande que mon amour ne puisse les franchir chaque nuit ?
MALÉHA.
Je sens à ma tendresse que des obstacles plus forts encore pourraient ne pas tarréter. Tous les
soirs, mon ami, je t'attendrai à la poterne.
Et moi, sûr de ton amour, j'irai tous les soirs y voir celle que j'adore. Adieu. Que cet embrassement soit le sceau de n6s promesses.
(On entend le tambour.)
‘MALÉHA.
Les bruits de guérre te rappellent aux armes. TUZANI.
Quel malheur !
MALÉHA.
Quel chagrin! Et c’est donc là aimer ?
TUZANI.
C'est mourir.
MALÉHA.
Hélas ! l'amour n'est qu’une pénible mort!
(Elle sort d'un côté, Tusani de l’autre.) ZARA (Béatrix).
Puisque nous sommes restés seuls, approche , Al-
couscous.
ALCOUSCOUS.
Zara, demander le bissac ou moi ?
ZARA
Toujours bouffon, lorsque chacun gémit. Allons,
viens.
La politesse être pour moi ou pour le bissac ? ZARA.
C'était pour toi; mais puisque tu manques ainsi
d'égards pour mon amour, il faut que je voie
ce qu'il contient.
A LCOUSCOUS.
Moi dire bien , l'amour être pour le bissac.
ZARA
Voilà du cochon , et tu as tort de le porter ainsi. Voilà du vin.... O ciel! tout ce que tu as là est du poison; je ne veux ni le toucher, ni le voir. Prends-y garde, Alcouscous; tu es perdu pour
toujours si tu en goútes.
(Elle sort. )
ALCOUSCOUS seul.
Tout être du poison ! Oh! oh! il faut le croire; Zara le dire, et femme se connaître en venin ; et puis Zara le voir, et la gourmande n'en pas goûter ; preuve de poison. Le cretin voulait faire mourir Alcouscous; mais grand prophète Mahomet me protéger, parce que moi lui offrir d'aller à la Meche voir son jambon. ( On entend le tambour. ) Encore le patapan des caisses, et puis toute la montagne pleine de soldats! 11 faut rejoindre Tozani.... Qui
veut du poison ? Poison à vendre !
(A sort.)