EE RO
Des captifs comme toi, qui honorent leúr maitre,
ne peuvent être sérvis avec trop de soiri.
DON JUAN, au roi.
Approche, stigneur, du bord dela mer; tu y verras le plus beau des spectacles “9 , un prodige de la nature et de l’art. Üne galère chrétienne arrive dans le port. Elle est si belle, quoique eouverte des signes du deuil, qu'on a peine à concevoir cômment elle réunit la joie et la tristesse : elle porte le pavillon portugais, et, comme l’infant est captif, elle a pris des signes de tristesse à cause de son esclavage ; et, au moment de lui rendre la liberté, elle témoigne encore sort afíliction.
DON FERNAND
Ami, ce n'est point lá le motif du deuil qu’elle a revêtu ; si cette galère me portait la liberté, elle ne montrerait que des signes d'alégresse.
(L'infant don Henri entre vétu de deuil.)
DON HENRI, auroi.
e o { Permettez-moi, seigneur, de vous embrasser.
| LE ROL
Que votre altesse soit la bienvenue. LM
DON FERNAND
Ah! don Juan, mon malheur est certaín.
LE RO]
Ah ! Muley, je suis au comble de mes vœux.
DON HENRI
Après avoir rempli mes devoirs envers vous, permettez-moi, seigneur, d'embrasser mon frère. Ah ! mon Fernand!
DON FERNAND
Mon cher Henri, que signifient ces vêtemens funèbres ? Mais, non, ne me le dis pas; tes yeux se sont assez expliqués. Tu n'as pas de quoi t'affliger si tu viens m'annoncer une captivité éternelle : elle est l’objet. de mes désirs; je m'en féliciterais; et tu aurais pu, pour m'apprendre cette bonne nouvelle, revêtir des habits de fête. Comment se porte le roi mon frère et mon maître? Pourvu que sa santé soit bonne, aucune peine ne peut m'atteindre.
Tu ne me réponds pas : ?
Tom. 11. caldéron. 4
DON HENRL
Si, lorsqu'on raconte deux fois des nouvelles déplorables, elles causent un double chagrin , je veux du moins t'épargner ce tourment. Écoute-moi aussi, grand roi, et permets que cette montagne soit le rustique palais où je te demande ton attention pour ce que j'ai à te dire, et la liberté pour ton illustre prisonnier.
La flotte qui avait long-temps fatigué les ondes de son poids orgueilleux, dispersée par la tempête, laissant l’infant prisonnier dans ta cour, rentra dans nos ports; je courus à Lisbonne; aussitôt qu'Édouard apprit ces funestes nouvelles , la tristesse serra son cœur, de sorte que sa mélancolie s’aggravant chaque jour, il montra que Pon peut expirer de chagrin. Il est mort; que Dieu Pait en sa garde!
Oh ciel! est-il possible que ma captivité lui ait
causé une telle peine ! | LE ROI.
Allah sait combien cette nouvelle m'afflige. Mais poursuis.
DON HENRI
Le roi mon maitre a ordonné par son testament qu'on rendit sur-le-champ la ville de Ceuta en échange de la personne de Pinfant; en conséquence, et revêtu des pouvoirs d'Alfonse , brillante aurore qui pouvait seule remplacer le jour que nous avons perdu, je viens faire la remise de la place, et....
DON FERNAND
Arrête; n’en dis pas davantage ; arrête , arrête, Henri ; ces discours sont indignes non-seulement d’un infant de Portugal, non-seulement d'un grand maître de la religion de Christ (°); mais de l’homme le plus vil, d’un barbare qui n'aurait jamais connu la lumière de notre sainte foi. Mon frère, que Dieu a voulu appeler à lui, a inséré cette clause dans son testament; mais ce n'était point pour qu'elle saccomplit, c'était pour montrer combien il désirait ma liberté, combien il voulait qu’elle fût obtenue par tout autre moyen, soit de douceur, soit de force ouverte. OrdoMner de remettre Ceuta, ce n’est qu'ordonner des efforts prodigieux. Et comment serait-il possible qu'un roi catholique, qu’un roi juste, voulút livrer au More une cité qui lui coûta son propre sang ? car, tu le sais, ce fut lui qui, armé seulement d'un bouclier et de son épée, escaladant ses murailles superbes , arbora le premier sur leurs créneaux les quines du Portugal. Et c’est encore ce qui importe le moins. Mais cette ville confesse le*vrai Dieu suivant la foi catholique, elle a obtenu des églises, où son culte sacré se célèbre avec respect, avec amour ; serait-il digne d'un prinee pieux, serait-il chrétien, serait-il Portugais, de consentir à ce que dans ces temples du seul Souverain , au lieu des lumieres divines dont: les illumina le vrai soleil, on vit les ombres musulmanes se répandre, et que leurs sinistres croissans éclipsassent les saintes lueurs dont les chrétiens y sont éclairés? Souffrirait-on que ces cha+
pelles fussent abandonnées á de vils animaux, ou, forfait plus horrible encore, qu'elles redevinssent des mosquées? Ici ma langue épaissie me refuse son secours, l’haleine me manque, la peine me rend muet; en pensant à une telle profanation, mon cœur se brise, mes cheveux se hérissent , un frisson glacé fait trembler tout mon corps: des étables et des crèches ont déjà été d’autres fois le temple de Dieu; elles Pont recu dans leur sein... Mais , des mosquées ! ce serait le tombeau de notre honneur, l'écriteau de notre infamie, où l'univers entier lirait : Ici Dieu avait une maison, et des chrétiens la lui ont enlevée pour la donner au démon. Oserions-nous donc affronter Dieu dans sa propre de- -meure! oserions-nous y conduire l'impiété, veiller à sa sûreté, et, pour l’établir en paix, chasser notre Dieu de ses autels!
Les chrétiens qui habitent cette ville avec leurs familles, avec leurs propriétés, prévariqueront peut-être, abandonneront leur foi pour ne point quitter leurs enfans et leurs biens. Est-ce à nous à les exposer au péché? est-ce à nous à livrer aux Mores les tendres enfans des fidèles, pour qu'ils les accoutument à leurs rites et qu'ils les réunissent à leur secte ? Serait-il bon que tant d'hommes vécussent dans une misérable captivité, pour sauver la vie d’un seul, dont la perte est de si pen di importance 2
Que suis-je enfin ? suis-je plus qu'un homme? Si le titre d'infant ajoutait à mon importance, songez qu'aujourd'hui, devenu esclave, je n’ai plus ni rang ni noblesse. Prisonnier comme je le suis, nul ne
JOURNÉE II, SCÈNE I. 53 doit me nommer infant; et n'étant qu'un simple captify est-il raisonnable d'établir mon rachat à si haut prix? Mourir, c'est perdre l'existence. Je la perdis à la guerre; j'ai cessé de vivre, et eeserait folie de faire périr tant de vivans pour un mort. Donne-moi ces vains pouvoirs ; que brisés en morceaux ( il les déchire) ils deviennent le jouet des vents et des flammes. Mais, non, je veux les avaler, les cacher dans mon sein, pour qu'il n’en reste pas une lettre qui puisse faire croire au monde que la noblesse de Portugal ait eu jamais une telle faiblesse.
Roi, je suis ton esclave ; dispose de moi, et de ma liberté: à ce prix je n’en veux pas; à ee prix il est impossible que je Pobtienne. Henri, retourne dans notre patrie; dis que tu m'as laissé enseveli en Afrique. Chrétiens , Fernand, le grand-maître d'Avis, a cessé de vivre: Mores, un esclave vous reste : captifs, un compagnon de plus partage aujourd’hui vos peines : ciel, un homme ose protéger l'intégrité de tes églises : mer, un mälheureux par ses pleurs grossira tes ondes amères : montagnes, voyez dans votre sein celui qui sera bientôt réduit à la condition des brutes qui vous habitent *” : terre, attends le cadavre qui va bientôt se reposer dans la fosse que tu lui prépares; afin que roi, frère, Mores, chrétiens, ciel, terre, mer, montagnes , tous sachent qu'aujourd'hui un PRINCE CONSTANT au milieu de ses infortunes glorifie la foi catholique, et rend hommage à la loi de Dieu (?).
LE ROL
Ingrat, insensible à la gloire et à la grandeur de
ma couronne (), c'est ainsi que tu me refuses, que
tu m'enléves ce que je désirais le plus! mais si.je tal laissé plus de pouvoir , plus d’aise dans mon royaume que tu n'en avais dans ton Pays il n'est pas étonnant que tu ne sentes pas les peines de la’ captivité, Puisque tu t’appelles toi-même mon esclave, puisque tu avoues mes droits, c’est comme esclave que je veux te traiter. Que ton frère, que tous les tiens te voient dès à présent me baiser les pieds.
(Don Fernand lui baise ses pieds.)
DON HENRI
Quel malheur!
| MULEY
Quelle affliction!
DON HENRI, Quelle honte !
| | DON JUAN
Quelle peine !
LE ROI
Te voilà mon esclave.
- DON FERNAND
Il est vrai ; mais quelle faible vengeance tu prends! L' homme n'est sorti de la terre que. pour faire un court voyage sur sa surface ; quel que soit le chemin qu'il prenne, il doit toujours rentrer dans son sein. Je te dois plus de reconnaissance que de haine, puisque tu m'indiques des chemins plus courts pour arriver au terme de ma route.
LE ROI
Tu es mon esclave; tu ne peux avoir rien à toi. Centa est aujourd'hui en ton pouvoir; si tu es mon
captif, si tu me reconnais pour maître, pourquoi ne pas me la donner?
DON FERNAND
Parce que c'est à Dieu, et non à moi qu'elle ap-
partient.
LE ROI
La loi de Dieu n'ordonne-t-elle pas d'obéir à son maître ? en vertu de ce droit, je te commande de me remettre cette placé.
DON FERNAND
Dieu ordonne au serviteur d'obéir à son seigneur en ce qui est juste; mais si le maître ordonne à son esclave de pécher, celui-ci ne lui doit point Pobéis-
sance , parce que le péché commañdé n'est pas moins criminel.
LE ROI
Je te donnerai la mort.
DON FERNAND
Ce sera pour moi le commencement de la vie.
LE ROI
Eh bien! pour que tu n’aies pas même cetle espérance, ta vie sera une longue mort. J'ai de la rigueur. |
DON FERNAND
J'ai de la patience.
LE ROL
Fernand, tu ne recouvreras point ta liberté.
DON FERNAND
Roi, tu ne recouvreras pas Ceuta.
LE ROL
Holà !
(Sélim entre.) | SÉLIM.
Qu'ordonnes-tu ?
LE ROI
Que sur-le-champ ce captif soit placé au même rang que tous les autres. Mettez-lui les fers au cou et aux pieds ; qu'il serve dans mes écuries, dans mes bains, dans mes jardins ; qu'il y soit sous le même gouvernementque le reste desesclaves; qu'il n’ait plus ses habits de soie; qu'il soit vêtu de serge grossière, qu'on Jui donne du pain noir et de l’eau gaumátre, qwil habite des cachots humides et obscurs.Cet ordre est pour lui, et pour tous ses domestiques et ses vassaux. Emmenez-les.
DON HENRI
Quel malheur !
Quelle afíliction !
LE ROI, à don Fernand.
Je verrai, barbare, je verrai si ta constance pourra l'emporter sur ma rigueur.
DON FERNAND
Tu verras qu'elle durera autant que ma vie.
(On Pemméne avec don Juano) LE ROI.
Henri, tu es ici sous la sauvegarde de ma parole. Tu peux retourner, à Lisbonne, rembarque-toi, quitte les côtes d'Afrique , et va dire aux Portugais que leur infant , que le grand-maître de leur ordre
JOURNÉE II, SCÈNE II. 57 d'Avisest occupé à panser mes chevaux, et qu'ils. viennent à présent, s'ils l’osent, lui rendre la liberté.
DON HENRI
Ils le feront ; et si je le laisse dans cette misère, | si je puis supporter la douleur de ne pas partager ses chaînes, c’est parce que ] ‘espère revenir bientôt,
avec plus de puissance, rompre ses fers à force ouverte.
( Il sort. ) LE ROI. |
Tu fgras bien si tu le peux.
MULEY seul.
Maintenant est arrivée l’occasion de montrer ma loyauté. Je dois la vie à Fernand et je veux acquitter ma dette. |
(1 sort.)