ACTE I, SCÈNE III
DON PEDRO
Quelquefois il m'a pris des envies de jeter sur le théâtre mon chapeau , ma canna et ma chaise. (Tandis que don Pedro parle, don Eleuierio se lès^e et s'approche peu à peu des interlocuteurs , jusqu'à ce qu'il se trousse entre eux deux.) Ce qui vous divertit m'irrite. Je ne sais , vous avez le talent et l'instruction nécessaires pour ne pas vous tromper en matière de littérature , et cependant vous êtes le pr(H tecteur dé tons les ouvrages ridicules y en même temps que vous connaissez et que tous loues les beautés d'un ouvrage de mérite , vous ne J)ouvez vous empêcher de donner les mêmes applauxlissemens à ce quMl y a de plus disparate et de plus absurde j et avec une grêle d'équivoques , de mots piquans^ de railleries, vous faites croire au plus grand idiot qu'il est un prodige d'habileté. Je sais bien que vous me direz que vous vous amusez; mais, mon ami...
DON ANTONIO
Oui f vraiment , je m'amuse. • • Et d'un autre côté, ne serait-ce pas une chose cruelle de détromper si amèrement certains hommes dont le bonheur repose sur l'ignorance d'eux-mêmes ? Comment pourraiton d'ailleurs leur persuader...
DON ELEUTERIO.
Non certes... Avec votre permission , messieurs, la pièce d^ ce soir est charmante , je vous en réponds : vous pouvez en toute sûreté aller la voir ; elle vous plaira , elle vous j^ira.
DON ANTONIO, allant à Pipi qui est UB peu âoigné.
Est-ce là Fauteur ?
Cest lui-même.
DON ANTONIO, àdonÉIeutcrio.
Et de qui est la pièce ? le sait-on ? •
DON ÉLEUTrEBIO.
Monsieur , elle est d'un sujet de bonne famille y très-assidu aiî travail , d'un esprit distingue , qui commence maintenant la barrière dramatique ; mais le pauvre malheureux n'a pas de protections.
DONPÉDRO.
Si c'est la première pièce qu'il donne au tl^éàtre, il ne peut pas encore «e plaindre : si elle est bonnei elle réussira nécessairement. Et un gouvernement éclairé comme le nôtre ^ qui sait combien les progrès de la littérature sont intéressans pour une nation , ne laissera pas sans récompense un homme de talent qui saura se distinguer dans un genre si difficile.
DON ÊI.EUTERÏO.
Tout cela est fort bien ; mais ce qu'il y a de certain , c'est que l'auteur devra se contenter de ses quinze doublons^ que lui donneront les comédiens si la comédie réussit; et puis.... bien des remer-
cîmens.
DON ANTONIO
Quinze ? je croyais quef c'était vingt-cinq.
(Don Antonio se propène d'un côté à l'autre du théâtre. Don EleuTerio i>*adresse taatôt à lui , talilôt à don Pedro mais , voyant que celui-ci ne lui répond pas et ne Tecoûte pas, il finit par ne plus parler quà don Antonio. )