ACTE I, SCÈNE IV
DON JOAN
Ici , je n'éprouve que chagrins et malheurs. Laissemoi , Ginès^ je suis hors de moi.
GINÈS
On n'a jamais rien vu de plus étrange; et moi, monsieur, qui ignore la cause de ce qui se passe, vous me voyez <)onfondu.
DON JUAN
Ah! cette femme ingrate m'arrache la vie! tout cela t'est connu. Ginès, tu sais que nous nous aimâmes dès l'enfance, qu'elle était en tutelle, et moi au pouvoir de mon oncle. Mon oncle pensait à me marier à Madrid avec une femme fort riche.... tù en as eu connaissance. Cachant l'amour que j'éprouvais pour Isabelle , je ne refusai pas et ne voulus pas non plus donner ma parole. A cette époque, mon loncle voyant que ses affaires traînaient en longueur, résolut d'aller à Madrid. Moi, qui étais soumis à sa volonté , j'allai avec lui. Qui m'eût dit que cette absence serait si funeste à mon amour? Je lui fis mes adieux , et jamais je ne la trouvai plus tendre. Elle soupira, pleura, me supplia de ne pas la-
bandonner trompeuse, perfide qu'elle était!
Nous arrivons à Madrid et dans une absence si cruelle, je ne me consolais qu'en lisant ses lettres; elle m'écrivit mille tendresses et je lui répondis de la même manière. Au bout de trois mois, ses lettres cessèrent tout à coup; et moi, malheureux, ignorant en quoi j'avais pu donner lieu à ce silence , mon imagination se perdait à en chercher les causes* Mais un ami, qui était alors à Cadix, m'écrivit
i58 LE VIEILLARD ET LA JEUNE FILLE, qu'Isabelle se mariait ; ms^is sans me dire avec qui , nicommentringrate avait pu oublier en un jour tant d années d'espérance. C'est à cette époque, Ginès^ que mon oncle mourut subitement; ce fut le plus grand de mes malheurs^ car je ne connus pas d'autre père que lui , et il en avait pour moi la tendresse. Il me nomma son héritier; et^ après avoir terminé les affaires qui l'avaient appelé à Madrid y je laissai don Louis de Miranda avec pleins pouvoirs pour poursuivre^ en mon nom, la rentrée vde quelques créances. Je préparai en toute hâte mon départ , croyant pouvoir rester caché à Cadix jusqu'à ce que j'apprisse si l'ingratitude de cette femme était réelle ou supposée. Je cherchai mille moyens pourattêiiH dre ce but ; et choisissant le plus mauvais, je résolus de descendre ici, parce que , connaissant la singulière existence de ce don Roch, sachant qu'il ne voyait personne et que sa maison est une prison éternellement fermée, je pensai qu'il me serait facile de demeurer chez lui sans que personne remarquât ma présence à Cadix. J'arrive enfin , et je trouve la perfide Isabelle mariée.Quel moment ! lorsque hieri à mon arrivée^ don Roch me dit qu il était de gala en sa qualité de nouveau marié , et qu'il appella aussi" tôt sa femme pour me faire admirer son choix! £lle vint, accompagnée de dona Béatrice. Si tu avais vu!... il n'est paS; possible de se figurer le trouble > l'horreur que j'éprouvau.. Je ne lui dis pas un mot. Elle, la cruelle, voulait dissimuler; mais je la vis oppressée, toute en larmes , hors d'elle-même, regarder de côté et d'autre; elle n'avait pas la force de parler. Pour lui, c'est un imbécile qui, n'aperçut