DON U>PS
Il me semble, Manrique, que toujours, selon que je suis triste, toi tu es content et Joyeux.
HANBIQIJB.
Dites-moi, je vous prie, monseigneur, lequel MUt mieux de la tristesse ou de la joie?
DON LOPB.
La joie, cela est clair.
MANBIOUB.
Eh bien! pourquoi voudriez-vous que je laisse le meilleur pour le pire? Vous qui êtes triste, ce qui n'est pas bon, c'est vous qui devez changer et devenir joyeux. 11 est bien plus raisonnable que vous passiez, vous, de la tristesse i la joie, que moi de la joie k la tristesse.
Iliorl.
L^NOR
Vous êtes triste, seigneur? -<• Mon eoiur a donc à se plùadre ou j'ai à me plaindre de moa oonir, puisqu'il se partage pea votre chagrin ?
WR Lora*
Des devoirs qoe mes ancêtres m'ont transmit avef le sang, at auxquels m'obligent les lois divines et humaines, m'appellent et me troublent dans cette douce paix où je laisse reposer aujourd'hui mes lauriers héréditaires. Le fameux don Sébastien, notre roi, — que puisse-t-il vivre de longs siècles à l'imitation du phénix l ^ ae
prépare à porter la guerre en Afrique. Il n'y a pas un cavalier qui demeure en Portugal; tous se sont réyeillés à Tappel de la gloire. J'aurais désiré raccompagner i cette expédition ; mais me voyant marié» je n'ai pas voulu m'offrir avant d'en avoir obtenu la per> mission de votre bouche, Ina Léonor. Ce sera un pialsit et un honneur que je tous devrai.
lioNOU.
Ayant à me confier un tel projet, il était nécessaire que vous nie donnassiei par vos paroles la force et Ténergie qui me manquent... Vous conseiller de partir, mon cher seigneur, ce serait prononcer moi-même mon arrêt de mort. Allez sans que ma bouche vous le dise, car la volonté ne saurait vous refuser ce que le dévouement vous accorde... Mais non; afin que vous voyiez si j'estime votre inclination guerrière, je ne veux plus que ce soit Tamout', mais le courage qui m'inspire. Donc, ainsi que vous le devez, servez dès aujourd'hui don Sébastien, — de qui le ciel prol'^:uge les jours! — car le sans des nobles est le patrimoine des rois, le ne veux pas qu'il soit ait que les femmes sont craintives et qu'elles affaiblissent la vaillance des hommes, lorsqu'elles devraient ^u contraire l'exciter... Voilà ce qtie mon cœur vous conseille, quoiqu'il vous aimô tendrement ; tnais il vous parle comme si vous étiez un autre, et it ne aent que trop que c'est à vous qti'il parle ainsi.
8II0 iôti.
DOfI LOPSi
Avez-voui jamAii vu une pareille valeur?
DON iUAlf.
En vérité) elle H% digne qu» la renommée la célèbre au loin.
non Lo»B.
Et totti) que me eônieillet-vouB?
DON JtJATf»
Oldt^ don Lo^e» ]e toui ennteillerais autremmi» non hweÉè
DONIUAN»
Celui qui vit dans les loisirs de la paii^ heureux et tranquille, aprei avoir dépdsë sas armes glorieuies, i quoi bon nettoierait-il la poUBlièra qnl In ceavré?..! Il eût été juste que je me fusse offert pour cette expédition, moi, don Lope» si mes malheurs ne me sondamnaient à la retraite) mais je sais foroé de ma tenir à l'écart, parée qn'il ne lied pas à un coupable, de le présenter aux yeux de son toUk. Si telle est mbn excusf^ Id vôtre, — e'est vos anciens services... La réputation que vous avei acquise vous suffit... Ne partez paa> mon ami, non, ne partes pas ; croyék-m'eo, quoiqu'un homme Totts retienne et qu'une femme vous encourage.
Il sort.
fiON LO^t.
bieu ine protège!... Puissé-je me donner moi-métne un conseil
iSO A OUTRAGE SECRET VENGEANCE SECRÈTE, prudent, si, dans des circonstances aussi délicates, un homme peut se conseiller 1... — Que ne puis-je me partager en deux parties pour trouver, d'un côté du moins, le repos qui me fuit!... — Mais non : que ne puis-je plutôt séparer mon être physique de mon être moral et sensible, afin que d'une part ma bouche pût se plaindre à loisir sans que mon cœur le sût, ou que mon cœur pût se rassasier à son gré de sa douleur, sans que ma bouche la révélât!... Ne puis-je, sans assister a ce débat cruel, m'accuser seul avec moi-même, et seul avec moi-même me défendre!... — Devenu lâche aujourd'hui autant que j'étais jadis intrépide, j'ai honte et je rougis de moi... — Eh quoi! est-ce bien moi qui pense et parle de la sorte?... Ah! faut-il que l'honneur ait cent yeux pour voir et cent oreilles pour entendre ce qui le blesse, et qu'il n'ait qu'une langue pour se plaindre de ce qu'il a vu et entendu?... Que n'est-il aveugle et sourd, au contraire, et plus puissant à s'exprimer, s'il est vrai que souvent un cœur lufortuné, fatigué par un si rude assaut, se brise et éclate comme une mine en fureur?... —Plaignons-nous donc maintenant, plaignons-nous. — Mais je ne sais par où commencer.. . Moi qui ai toujours vécu irréprochable dans la guerre et dans la paix, je ne m'attendais pas à être jamais offensé, et j'ignore le langage de la plainte. Il ne prend pas de précautions celui qui croit n'avoir rien à craindre... — Ma langue oseraitrelle dire ce que j'ai?... Ah! qu'elle se retienne; qu'elle ne prononce pas, qu'elle n'articule pas mon affront, car elle serait bientôt châtiée par ma mort. Étant moi-même l'offenseur et l'offensé, je vengerais moi-même mon injure... — Qu'elle ne dise donc pas que j'ai de la jalousie... — - Le mot m'est échappé ; je n'ai pu le retenir, et je ne puis le renvoyer au fond de mon sein d'où il est parti, ce mot fatal qui, comme un poison mortel^ me consume et me dévore... Jamais serpent n'a péri dans son propre venin, et c'est ma bouche, à moi, qui a distillé le venin qui me tue.. . — Moi, jaloux, ai-je dit !... Que Dieu me soit en aide ! Quel ^t ce cavalier castillan qui, planté devant ma porte et cloué devant ma fenêtre, ^e montre à moi incessamment comme une vivante statue?... Il la suit partout, dans la rue, à la promenade, â l'église, toujours tourné vers elle, de même que l'héliotrope vers le soleil, comme s'il voulait aspirer et boire les rayons de mon honneur... Pourquoi, — Diou me soit en aide ! — pourquoi Léonor m'a-t-elle accordé si aisément la permission de m'éloigner? et d'où vient que non seulement elle m'a accordé cette permission , mais que, d'un visage joyeux, elle m'a tenu des discours tels qu'ils m'obligeraient à partir, alors même que je n'en aurais pas eu le dessein?... — Et pourquoi enfin, — Dieu me soit en aide! — pourquoi don Juan de Silva m'a-tril dit, lui, de ne pas partir, de rester?... N'eût-il pas été plus convenable, plus conforme à la raison, que mon ami et mon épouse eussent exprimé chacun l'avis contraire? N'eût-il pas mieux valu qu'ils eussent changé de rôle, que don Juan
m'eût eicité et que Léonor m*eût retenu?... Oh ! oui, cela eût été beaucoup mieux, mille fois mieux I ~ Voilà les charges ; — Yoyons la justification...; car si l'honneur veut condamner justement, il ne doit pas se décider sur des motifs aussi frivoles... N'est-iipas possible, après tout, que Léonor m'ait donné ce conseil parce qu'elle est prudente et noble, parce qu'elle a le cœur haut et bien placé,.parce que, moi restant ici, ma renommée en souffrirait?... Oui, cela est possible, puisqu'elle dit qu'elle est affligée du conseil qu'eUe. me donne... N'est-il pas possible également que don Juan m'ait conseillé de demeurer dans la seule pensée que rien ne me force à partir et que mon départ déplairait à Léonor? Oui, cela encore est possible... Et n'est-il pas possible aussi que ce galant ait arrêté ses vues d'un autre côté?... Et même, en mettant la chose au pis, en supposant que ce soit elle qu'il sert, elle qu'il attend, qu'il regarde, qu'il aime« en quoi donc ces prétentions m'outragent-elles ? Léonor ' est celle qu'elle est, et moi je suis celui que je suis, et personne n'a le pouvoir de ternir sa réputation ou ma renommée... Mais si fait, hélas!... je m'abuse.,. Le nuage qui passe devant le soleil ne l'éclipse pas pour cela; mais il le tache, il le trouble, et à la fin, — à la fin l'obscurcit... — Eh bien l'honneur, as-tu d'autres subtilités à m'opposer encore? as-tu d'autres peines pour me tourmenter, d'autres frayeurs pour mi'entourer, d'autres soupçons pour me tuer? — Non. — Eh bien! tu ne me tueras paé, si là s'arrête ton pouyoir; car je saurai procéder en secret, sagement, prudemment, avec attention et vigilance, jusqu'à ce que je touche à ces circonstances solennelles qui décideront de ma vie ou de ma mort. Mais en Attendant qu'elles arrivent, secourez-moi, grand Dieu! secourez-moi!
IliorU