SCÈNE L
La place du palais.
Entrent LB ROI DON SÉBASTIEN, DON LOPE D'ALUETDA, MANRIQUE, et le Cortège.
Une autre fois déjà, grand roi et noble seigneur, je vous ai demandé cette autorisation, et vous avez eu pour bon mon mariage ; mais moi, qui vis toujours attentif à vous soumettre mon sort et mes pensées, je viens vous rendre compte de mon choix, et vous supplier que je puisse, ayec votre agrément, suspendre enfin mes armes, renoncer aux travaux de Mars pour les loisirs de la paix, à la gloire pour l'amour. Je vous ai servi de mon mieux, sire, et je sollicite de vous cette faveur pour ma récomp<*.nse dernière. Si votre bonté me Taccorde, j'irai aujourd'hui au-devant de mon épouse bien-aimée.
LE ROI
Je désire tout ce qui peut vous être agréable ; je souhaite l'augmentation de votre bonheur, et me réjouis par conséquent de votre mafiage. Si je n'étais absorbé par les soins qu'exige la guerre que je vais porter en Afrique, je vous aurais servi de parraina
' En Espagne et eu Portugal, les nouveaux marirâ n'ont point, comme en France, un garçon et une d»moi$elU Shxinneur; ils sont conduits à l'auiel par un parrain et une •larratn*. S'il faut en croire les anciennes romances espagnoles, aux noces du f <iiâ doB Eodrigtttt, le roi Ferdinand fut le parrain dn grand chevalier.
DON LOPB.
Puisse le laurier divin qui eouronne votre front durer éternellement 1
LE ROI
Comptez à jamais sur mon estime.
L6 roi se retire iaiti da oorUge.
MANRIQUB.
Vous devez être eontent à cette heure t
DON LOPB.
Oui, rien n'égale mon bonheur et ma joie. » Que ne puis-je Toler!
MANRIQtJI.
Comme le vent, n'esMl pas vrai?
DON LOPB.
Non, Tair est un élément paresseux et tardif; ce ne sent pas ses ailes que J'envie, je voudrais avoir les ailes, les ailes de feu de l'Amour.
MANRIQDB.
Afin que je n'en ignore, dites-moi done te motif d'un pareil empressement.
DON LOTS
Tu le sais,* mon mariage.
MANRlQim.
Quoi I seigneur, ne eonsidérez-vous pas qu'il y a là de quoi e^ fîrayer le monde, qu'un homme ait tant hâte d'aller se marier t 9i ' aujourd'hui, parce que vous voulez vous marier, vous vous plaignez même du vent, que ferez-vous donc quand vous voudrez devenir veuf?
«Btre DON JUAN DK SILV A , jtaiivrfweBt v4(a.
DON JUAN, à part.
En quel état différent je me flattais de revenir vers toi, è ma chère patrie, en ce malheureux jour où je te fis mes adieux 1... le regrette maintenant d'avoir porté mes pas sur ton soi ; car il est toujours mieux pour un infortuné de vivre en un pays où il n'est pas connu... Il y a du monde ici. Il ne convient pas cpi'on ne voie en ce misérable équipage.
Dov ii>p«, â pwru En cro»ai-je mes yeux? est-ce ia vérité ou biea ujm ittusion? {Appelant.) AtiMides! don luan l
DON JVAN.
Don Lopet
DON LOPB, eowrant vert don Juan.
Je doutais d'un si ^and bonheur, et j'ai suspendu mon eoifbrassade.
DON JUAN
De^^flce, arrêtez!... Je dois me défendre de vos caresses... mon ami I ô don Lope ! an homme aussi pauvre que moi n'a pas le droit d'appuyer sa poitrine contre le sein d'un homme aussi riche.
DON LOPE
Il est mal à vous, don Juan , de parler de la sorte ; car si la fortune donne les biens d'rci-bas, le ciel seul peut donner un ami tel que vous... Et qu'est-ce que la fortune en comparaison du ciel ?
DON JUA.N.
Quoique vos généreuses paroles me raniment, je suis accablé- de tant de maux 1... Hélas ! il faut que mes malheurs soient bien grands pour surpasser encore ma pauvreté... Afin que mes chagrins obtiennent quelque adoucissement, — s'il est possible qu'il y ait de l'adoucissement pour de pareils chagrins, — écoutez-moi, don Lope, avec attention. — A la fameuse conquête de ces Indes qui sont à la fois le tombeau de la nuit et le berceau du soleil, nous sommes partis ensemble liés par une telle amitié que c'était en deux corps un seul coeur et une seule âme. L'ambition de la gloire, bien plutôt qu'un vain désir d'acquérir des richesses, nous inspira l'audace d'aborder ce pays lointain , à l'existence duquel on n'avait pas cru jusqu'à nos jours. La noblesse portugaise, se confiant à la fortune, entreprit une navigation qui sera dans l'avenir bien autrement célèbre que la navigation fabuleuse de Jason. Mais je laisse le soin de eet éloge à une voix plus capable que la mienne de conter les hauts faits de cette héroïque nation. Le grand Louis de Camoêns a écrit avec la plume ce qu'il avait accompli avec l'épée, et il a montré autant de génie dans son poème qu'il avait montré de valeur dans ses exploits. — Lorsque la mort de votre père vous rappela ici, vaillant don Lope, je demeurai là-bas. Vous savez de quelle estime je jouissais alors auprès de mes amis... que j'ai perdus aujourd'hui. Cette idée ajoute à ma peine; mais non, elle est la seule consolation qui me reste... Voyez si je suis malheureux et si le sort me persécute injustement, puisque je ne lui en ai donné aucun sujet, aucun prétexte. — U y avait à 6oa une dame , laquelle était fille d'un homme qui avait amassé de grands biens dans le commerce. Quoique d'ordinaire la beauté et l'esprit ne se rencontrent pas réunis, elle était belle et spirituelle. Je lui rendis des soins et j'eus la joie d'être par elle distingué. Mais qui gagne au jeu en commençant qui ne finisse par perdre à la fin ? qui a d'abord été si heureux qu'il n'ait pas décliné ensuite ? Et n'en est-il pas de l'amour comme du bonheur et du jeu?... Don Manuel de Souza, le fils du gouverneur Manuel de Souza, homme d'ailleurs plein de courage, de mérite et de talent (car si je lui ai ôté la vie, ce n'est pas une raison pour que je lui ôte aussi l'honneur), don Manuel s'était épris de la même dame et passait publiquement à Goa pour mon rival. Sa prétention
JOURNÉE I , SCÈNE I. 166 m'inquiétait peu; au contraire, favorisé comme je l'étais, le dédain qu'on lui témoignait me faisait mieux sentir mon bonheur. Un jour que le soleil s'était levé à l'orient encore plus beau que de coutume. Violante, — ainsi se nommait cette dame, — sortit de chez elle. . Plût à Dieu que ce soleil eût été euseYeli dans une nuit profonde, ou que Violante n'eût pas quitté sa maison! mais il suffisait que j'eusse désiré que l'un ou l'autre ne sortit pas , p«ur qu'ils sortissent tous les deux!... Entourée de ses valets, elle se rendit vers le port, où l'arrivée d'un vaisseau avait attiré une foule nombreuse... Ce fut la cause de mes disgrftces... Nous étions, mon rival et moi, dans un attroupement composé de militaires et de nos amis communs, lorsqu'elle passa devant nous. Elle allait si gracieuse, que sa vue lui gagna tous les cœurs ; sa démarche légère enchanta et charma tous ceux qui la regardaient. Un capitaine dit : « Quelle belle femme!»* — A quoi don Manuel répondit: «Et le caractère est à l'avenant. — Est-ce qu'elle serait cruelle? demanda l'autre.— Ce n'est pas pour cela que je le dis, répliqua-t-il ; mais parce qu'en sa qualité de belle elle a choisi le pire. > — Alors mol je dis : « Personne n'a obtenu ses faveurs, parce qu'il n'y a personne qui les mérite; et s'il y a quelqu'un qui les mérite, c'est moi! — Vous mentez ! dit-il... » — Je ne puis achever; ma voix se trouble, ma langue se glace, un froid mortel parcourt mon corps et me saisit au cœur; ma vive douleur se réveille qui me rappelle et me répète cette injure O tyrannique préjugé! vile et méprisable loi du
monde!... Pourquoi faut-il que quelques paroles insensées puissent souiller l'honneur le mieux acquis, — acquis à si grand' peine? Pourquoi un seul mot jeté en Tair peut-il atteindre et détruire la réputation d'un homme honorable?-.. Comment, puisque l'honneur est un diamant, un souffle peut-il le consumer? Comment, lorsque son éclat est plus pur que celui du soleil , un souffle peut-il le ternir, de même que le soleil est terni par un nuage?... Mais, entraîné par la passion, je m'écarte de mon récit; pardonnez, j'y reviens. — A peine don Manuel eut-il prononcé ce démenti, que mon épée rapide passa du fourreau dans sa poitrine. On n'eut pas le temps de m'arréter ; le châtiment suivit l'insulte comme la foudre suit le tonnerre. 11 tomba à terre sanglant et mort. Moi aussitôt je me réfugiai dans une église qui avait été fondée en ce pays par des religieux de l'ordre de saint François. Comme le père de don Manuel était le gouverneur de la ville, je fus obligé de m'y cacher. Je demeurai trois jours, rempli de crainte et de terreur, enseveli vivant dans ce sépulcre. Au bout de ces trois jours, le capitaine du navire qui était venu à Goa et qui devait retourner à Lisbonne, ayant daigné m'offrir de me recevoir dans son vaisseau , je parvins à m'échapper à la faveur des ombres de la nuit. Je suis resté au fond de ce vaisseau tout le temps de la traversée .. — Ah! don Lope, pourquoi l'opinion publ/:.;:'^ notn-t-elle d'infamie l'homme qui souffre
uh affront? ou pourquoi du moins ne l'excuse-t-elle pas quand il s'en tenge? Pf'y â-t-11 pas une folle contradiction à le punir en même temps et de l'outrage qu'il enduré et de ta vengeance qu'il en tire?... — Je suii arrivé aujourd'hui à Lisbonne; mais si mal vêtu, si pauvre, que je n'osais y entrer... — Telles sont mes aventures. Je oMse d« m'en plaindre désormais ; je suis même tenté de m'en réjoui?) puisque je leur dois de vous revoir... Je vous serre dans mes braa mtMe et mille fois et bieti tendremetit, si un homme aussi infortuné est digne encore, illustre don Lope d'Almeyda, de cette gràc6y de cet faonuetir !
Don LOPS.
l'ai écouté totfe blfttolre avec l'attention qu'elle mérite, don Juan de SiWt, et tout bleu considéré, j'estime qu'il n'y a pas une âme qui vive, quelque délicate et subtile qu'elle soit, qui puisse trouver en TOUS la moindre chose à reprendre. Quel homme n'est pas soumis, dés sa naissance, à l'inclémence du temps et aux rigueurs de la fortune? quel homme est libre d'empêcher qu'une langue ennemie ne lance sur lui son irenin?... Non, personne ici-bas ne peut s'appeler heureui, si ce n'est celui qui sort d'affaire ainsi que tous, après avoir châtié un ilisolent et éU conservant son honneur sain et sauf. Done« mon cher don Juan , ne youà affligez plus ; que ces noires pensées et ces sombres souvenirs Cessent enfin d'obscurcir le lustre de votre antique honneur, et qu'on voie aujourd'hui en notre amitié la vertu de ces plantes qui , chacune séparément , sont un poison funeste ; mais qui, mêlées ensemble, sô corrigent et se neutralisent de telle sorte qu'elles deviennent alors un breuvage salutaire. Vous avez du chagrin..» moi j'ai de la joie; mettons en commun nos sentimens , tempérons votre tristesse par mon contentement, mon plaisir par votre peine ; arrangeons-nous si bien que le chagrin ou la joie ne puisse tuer aucun de nous'... Je me suis marié en Castille par procuration, je dirais atec la femme la plus belle, si la beauté n'était pas la moindre qualité que ToU doive chercher en celle que l'on prend pour épouse; mais atec la femme la plus noble, la plus riche, la plus sage et la plus vertueuse; vous ne sauriez rien imaginer d'aussi accompli ; elle se nomme dofia Léonor de Mendoza. Mon oncle, don Bernard, doit arriver aujourd'hui avec elle au village qu'on appelle Aldea-Gallega, où j'irai moi-même à sa rencontre, habillé comme pour une fête, ainsi que vous voyez Elle est attendue là par une jolie barque galamment pavoisée, et qui sans doute accuse de lenteur les ailes légères du temps. Ce qui augmente mon bonheur, c'est de vous voir de retour, mon cher don Juan. Ne vous tourmentez pas, ne vous inquiétez pas d'être pauvre, je suis riche; ma maison, ma table, mes chevauX) mes valets, ma vie, mon
' GalderoB ifMt lerti de la mèilie p«ttsëê dans la pièce intitulée Peor estd g«M tsUiJlm, De mal en pia.
Uonneur, tout est a vous, mon ami. Consolez-vous, puisque la fortune vous laissé uti atni véritable, puisqu'elle a été sans force contre vous, puisqu'elle fie vous a pés enlevé cette Valeur qui vous soutient, ni cette htne qui vous anime, ni ce brai qui vous défend... Ne me répondez pas; laissons là dés éotnplimens qui ne signifient rien entre amis. Venez, partons; je veux que vous Soyez témoin de mon bonheur. Mon épouse doit entrer aujourd'hui à Lisboone, elle est saris doute de TaUtre (Sdté. Nous ferons ces trois lieues de mer avec elle.
Mais songez, doti Lope, que ttion éqttipettieilt tie petitiei pM que je vous accompagne. Le monde ne Jtige pas les hommes sur leurs sentimens, il les juge sur leurs habits.
noN top«.
Tant pis pont le monde qui ne considéré pas (}ue les broderies ne pài>ent que le corps, que là pai*ure de Tàme, c'est la noblesse, et qu'une àme noble vant mieui qu'un corps couvert de broderies!... Venez avec moi, vous dis-je. — Et que mes soupirs enflent les voiles de notre vaisseau , si les soupirs de l'amour sont assez puissans pour cela !
non iÀy (ji don jTQàB MrUnt.
Je vais prendre les devants avec une de ces barqUëS qu'on nomme muletes, et j'irai plus vite qu'avee toutes les mules du mondée J'annoncerai à ma nouvelle maîtresse l'AftiVëe de son mari, et j'en aurai sûrement une bonne étrënne ; car le premier jour des noces une femme ne refuse rien , par la raison qu'elle devient dame et qu'elle cesse d'être demoiselle^.
Illwrt
SGÈISE U.
Un terrain au pied d'ane montagne.
Entrent DON BERNARD, DO^IA liB01H)I| et SYIIBNB.
nom iuMARD.
Reposez-vous, belle Léonor, au pied de cette ttidhtagtté éOUiDnnée
* « lo me quiero adêlantar En alguna dettas bareas Que llaman muktes^ y oy Biendô c&jo wm ¥»uUtca.., etc. Mè. >
Ètuhtaê sigDîBe héquillet. On appdle muteiat i tisbonné (en èlpagaot muletes) des bateaux de pécheurs, plats et légers, qui ont de ekac|ae eftlë dé lengoM raine» à denaeure. Manriqae dit : Je m'en rais prendre tes devans dans une de ces barques que l'on appelle muUtet^ et courant aujourd'hui oomme un boitew snr des bouilles... etc.»
' Il y a ici une autre plaisanterie qu il nous a élé impossible de reproduire. Elle porte sur la triple signification du mot /brçocd» : 1^ contrainte, 2'* Tiolëe, So salir d* forçth do, SMtur des gaièras.
de fleurs, où le printemps a convoqué sa cour ; reposez-vous \k quel ques instans en attendant TarrÎTée de don Lope , votre heureua époux, — et chassez loin de vous cette affliction. Je la conçois bien d'ailleuri, la vue du Portugal vous fait ressouvenir que vous avez quitté la CastiUe.
LiONOR.
Illustre don Bernard d*Almeyda, mon affliction, soyez-en persuadé, ne procède pas d'ingratitude... Je sens aussi vivement que je le dois rhonneur que mon sort m*a procuré... mais, vous le savez. . il y a souvent des larmes qui viennent de la joie.
DON BERNARD
Vous vous excusez, madame, d'une manière si flatteuse, que, ne serait-ce que pour cette excuse, je vous serais reconnaissant de votre faute, si c'en est une de pleurer... Je vous laisse un moment, afin que vous soyez plus libre de vous distraire de cette mélancolie. Asseyez-vous là, vous serez à l'abri de cet ardent soleil. Que le ciel vous gardai
Uiort.
UtoNOR.
Il s'en est allé, Syrènet Oui, madame.
Personne ne nous écoute?
Nous sommes seules.
STRàmi.
liONOR.
STR^Nl.
L^ONOR
Alors que ma douleur s'échappe en liberté hors de mon sein ; que mes peines cruelles s'exhalent de mon Ame qu'elles tuent , et que mes larmes éteignent, s'il est possible, le feu dévorant qui me consume.
STRÈNB.
Que dites-vous là, madame t
liONOR.
Laisse-moi, Syrène.
strAnb.
Songez au péril, à l'honneur.
LlftONOR.
Comment t toi qui connais mon chagrin, c'est toi qui me réprimandes de la sorte, c'est toi qui me reproches mes pleurs, c'est toi qui me conseilles de me taire!
STRÈNK.
J'écoute votre inutile plainte, et...
LéONOR.
Ah I Syrène, quand donc une plainte est-elle inutile ? Lorsqu'un oiseau timide, enlevé de son nid par une main impitoyable, a été
renfermé dans la cage qui doit lui servir de prison, il se plaint en âes chansons mélodieuses, et par là il allège l'ennui de sa captivité. De même ma plainte à moi me soulage.
STRftzfl.
Fort bien; mais qu'en espérex-vous? que prétendex-vous désormais? Don Lonia est mort, .et vous, vous voilà mariée I
LÉONOR
Ahl Sjrène, hélas! dis plutôt, dis que je suis morte avec don Louis ; car si le destin m'a contrainte à ce mariage, tu m'y verras sans plaisir, sans joie, toujours triste, toujours sombre, et, pour ainsi dire, plutôt morte que mariée. Ce que j'ai aimé une fois, je puis le perdre ; mais l'oublier, je ne puis. Eh quoi l l'oubli pourrait venir là où l'on a vu l'amour ! Non, non... une femme au cœur noble n'oubliera jamais ce qu'elle a aimé, ou elle n'a pas aimé , si elle oublie. Rappelle-toi tout ce que j'éprouvai quand je reçus la nouvelle de sa mort. Si depuis je me suis mariée, tu sais à quelles considérations, à quels ordres j'ai cédé... — Mais il faut, ma fierté me ' le commande, il faut que je prenne ici congé de mon amour... mon amour! séparons-nous; vous m'avex accompagné un assex long espace» et vous ne pouvez me suivre jusqu'aux autels de l'honneur.
Entre Bf ANRIQOE.
MANRIQnB.
Trois fois heureux, moi qui arrive! vingt fois heureux, moi qui accours ! cent fois heureux, moi qui débarque le premier pour être le premier à baiser l'empreinte de ce pied sous lequel naissent des fleurs, comme s'il était le printemps de l'été. Et puisque me voilà, je baise de nouveau tout ce qu'il m'est pennjs de baiser sans offenser mon Dieu.
liONOR.
Qui étes-vous?
HÀNRIQUB.
Le moindre des valets de mon maître, le seigneur don Lope, mais non pas le moindre parleur ; et je l'ai devancé pour vous annoncer qu'il venait.
LÉONOR
Il ne montre guère d'empressement... [Elle lui donne quelquei pièces de monnaie.) Voilà pour votre peine... Et en quelle qualité servez-vous don Lope ?
MANRIQOE.
Est-ce qu'un homme qui a un caractère aussi gentil pourrait être autre chose que gentilhomme?
Vous, gentilhomme !
MANRIQUB.
Oui, madame,— de la gaieté* — Je suis le valet par excellence, le prototype des valets, propre à tout, bon à tout ^ : quand je garde la maison de mon maître, son majordome; quand j attends de lui quelque habit, son chambellaû \ fiOti thattre d'hôtel, quand je prends pour moi le méillèUif knofeeau* ion BêCfétaire pé\i âi§cf«l) quand je confie ses secret» à nos tolftinl; Mil éCUyer ifltr«pid«, lorsque, pouf ne pas aller à pied, je sors sur le cheval sous prétexte de le mener promener; ion intendant, quand je lui compte quelque chose t son caissier» en même temps, quand je compte aui autres quelque chose de sa part^; son ohef d'offioei quand je détourne par hasard une pièce d'argenterie ; son pourvoyeur, quand je fais danser l'anse du panier ; et enfin son cocher, quand je le conduis à ses amours. Et après, madame» permettei que je vous dise que je remplis toutes oêB diargei sans mé plaindre , et que je me conteQle de murmurer pour ohaeune sëptréraent.
LiONORi
C'est bien.
Skr an gMU de Moior» HâMnqne l'éloignei — Ltfonor ai Syrène etaieni bu A rtfearl. -
Bfttrem DON BSKNAllb, DON LOUIS et GHLIO.
DON LOUIS, à don Bernard.
Je suis marchand , et les diamans sont ma partie... On dit que les diamans sont des grains bruts que le soleil durcit, perfectionne et embellit de ses rayons au fbttd dé la mine embrasée... Je passe de Lisbonne en Castitle. J*ai aperçu dans le village voisin la mervëtUe du ciel sous les traits d^une dame que vous accompagnes^. Le bruit public m'a apprU aussitôt que c'est une nouvelle tnariée ou qu'elle va pour se marier. Cotnmé mft maréhandise n'est jamais mal venue des dames , et que touâ lés mariages commencent par des présens de parure et de joyaux, je voudrais vous montrer quelquesuns des miens, qui sont en vétitê aussi brillans que des étoiles... pour voir si l'occasion et le désir me procureront quelque bénéfice, chemin faisant.
dOM BËkï^AHh.
Vous avez eu Ik une bonne idée et Vous ètéiS vetlu ft propos. Cette dame est fort triste ; j'ai envie de lui offrir un bijou pour essayer de l'égayer un peu. Attendez-moi la, je vais d'abord la prévenir.
* « ...Ptndanga de eriadot Hadta del palo que quierm. »
Mot à mot : « Le pendanga des valets, fbit dti bois que l'on Teat. » On appelle pmu icfiya, an jou «le quinêUu^ le ralet de carreaa. Ce jeu coDsiste à assembler quatre cartes, une de chaque couleur, et celui qui a le plus de points ^agne. Le Talêt de carreau sert d'i-toot.
* Il y a Ici OB jeu de mots sur le double sens de confodor, qui rent dire caissier et OBteur.
"^ DON Lom».
Eh bien! seig^neur^ en ce cas, veuillez, Je tous prie, lui porter, comme une preuve de ma sincérité, ce diamant. Dès <|u'elle Taura TU, Je ne doute pas, seigneur, qu'elle ne vous permette de m*amener à ses pieds.
DON BERNARD
C'est une pierre rare... quelle belle eau t quel éclat! quels feui! — Attendez, je reviens... {Il i*approch$ dé Léonor,) Il arrive id, divine Léonor, un marchand entre les maini duquel vous verrez des bijoux de prix et fort beaux. Je voudrais, si cela peut vous être agréable, vous en offrir quelques-uns, à votre choix. Voici un diamant quMl in'a demandé de mettre sous vos yeux comme échantillon. Tenez, regardez-le.
Il loi doBM le dl«Bt«t.
liONOA» à JMTf.
Que vol»-Jef ciel I
DOM nnuiAB».
EhbienI
iioiii»»AjMrf.
U B'oii le «Min.
DON BERNARD
Désireff-vous que je Tom ramine?
lioMOR, à partt Hélatl et dianant m le mime qua,.. (i S^ètH*) lM»k do ?•• «irtSyfèno*
DON milA^Q*
Cm DMî qui M, «M4UM.
IU*ëlçi|ii*.
liONOR.
Ohl que Tamour me délivre de ce charme! Ce diamant que tu vois, 9yréne, est le même que Je donnai autrefois à don Louis de Benavidès, Oui , ou mes larmes m'aveuglent, ou c'est le même. Il faut que je saclie aujourd'hui par quelle suite d'accidens il est revenu en mes mains.
STR^NB.
Prenez garde, madame ; ealmes-vous... les votcl qui arrivent.
Don Louis deranoe don Bernard.
MN asaNARD» djMIfl, Ce marchand est bien prMSé de vendre. Us sont tous les mêmes.
DON LOUIS» à I49f^rl C'est moi, madame...
iéONOR.
▲ma da ma doulaurl réalisation de mai révatl
SYR^NE
PrenesE garde, madame, et taisez-vous. Je vois maintenant le motif de votre surprise.
Don Bernard a'appraeho.
DON LOUIS
C'est moi, madame, qui profite de Toccasion que me présente la destinée, et qui espère trouver un placement que j'ai désiré si long-temps. Je porte avec moi les bijoux les plus beaux, les plus curieux. J'apporte entre autres une constance^ dont vous serez contente, si je ne me trompe, car il me semble qu'elle ferait bien sur votre cœur... J'apporte aussi un amour en diamans. On dit ordinairement que l'amour est fragile ; j'ai composé celui-ci des pierres précieuses les plus dures, afin que le mien ne fût pas comme les autres... J'apporte de plus un cœur dans lequel il n'y a rien de faux; et parmi ces bagues, il en est une (le celles que l'on appelle iouvenir,.. J'avais aussi un joyau formé d'une émeraude et d'un saphir ; mais on m'a volé en chemin l'émeraude , et l'on ne m'a laissé que le saphir, malheureusement. Et c'est pourquoi je me suis écrié dans mon chagrin : a Comment m'a-t-on enlevé l'espérance, et ne m'a-t-on laissé que la jalousie^!» Si votre l^eauté y consent, je m'estimerai heureux de vous montrer ma constanec, mon iouvenirf mon cœur et mon amour,
DON BERNARD
Ce marchand a de Tesprit ; il joue sur le nom de ses bijoux afin d'engager à les voir.
lioNOR, à don Loui$.
Bien que'je ne doute pas que vos bijoux ne soient aussi curieux que vous le dites, vous êtes arrivé mal à propos pour me les montrer... J'aurais eu du plaisir à les voir, je l'avoue, si vous étiez venu plus tôt; mais vous éteS''Venu trop tard... Que penserait-on de moi, si, lorsque je suis mariée et que j'attends mon noble époux, j'occupais ici, non pas ma tristesse, mais mon esprit, à contempler ce coBur, cet amour et cette constance^... Je ne veux pas les voir, parce qu'il ne convient pas que j'aie l'air de déprécier vos joyaux à cause que vous me les avez montrés en un mauvais moment... Et reprenez votre diamant, quoique, je ne l'ignore pas, son éclat et sa pureté égalent l'éclat et la pureté du soleil... Ne m'accusez pas d'humeur ou de caprice ; n'accusez que vous-même, qui vous êtes présenté à moi si à contre-tempS.
On entend du bruit dans l'ëloïKnement.
MANRIQUE
Voilà là-bas le seigneur don Lope, mon maître I
DON LOUIS, à part.
Hélas ! y a-t-il une disgrâce pareille à ma disgrâce, une douleur pareille à ma douleur?
* Le mot firmaa, qne nous aVons traduit par eofWlaiiM,a an dooble sens eo espagnol; il signifie qoelqnefois ane sorte de bijou de forme triangulaire, et plus ordiuairoment fermeté, eomtanee.
' On sait que rëmerande est verte et que ie sapbir est bleu. On sait que la couleur Terie est l'emblème de reapértnce, comme la couleur bleue est le symbole de Tamov ou de la jalousie.
LiéONOR, à part, sort funeste!*., que ne puis-j® me soustraire à une entrevue aussi cruelle !
MANRIQUB.
Mon maître s'approche.
DON BERNARD
Je vais à sa rencontre.
HANRIQUE.
Que chacun ici se taise. Je veux écouter de mes deui oreilles la première sottise qu'il dira ; car un prétendu à qui sa dame platt et qui la voit face à face ne doit pas manquer de lui dire des sottises'.
DON LOUIS, à Léonor.
femme légère, oublieuse et changeante I 6 femme la plus femme des femmes ! que me répondrez-vous qui puisse justifier votre changement et votre oubli?
L^ONOR
Que j'ai cru à votre mort, que j'ai pleuré sur vous, et qu'on m'a livrée à un autre. Mais je ne vous ai pas oublié pour cela. £t à présent que je vous retrouve, si je n'étais mariée, s'il m'était permis de disposer encore de moi, vous verriez si je suis si légère et si changeante I... je ne le connais pas, cet homme ; je l'ai épousé par procuration.
DON LOUIS
À merveille!... mais ce n'est pas par procuration que vous avez désolé mon avenir, que vous m'avez enlevé l'àme, que vous m'avez donné la mort... Vous aviez raison de dire que vous m'avez cru mort ; j'étais absent, cela revient au même I Bien souvent, lorsqu'un amant n'est plus là, prés de la femme qu'il aime» c'est comme s'il n'était plus de ce monde.
liONOR.
Je ne puis, je ne puis, hélas I vous répondre. Voici mon époux, mon ennemi. Puisque vx)us m'accusez d'infidélité, en parlant à lui, c'est à vous que je parlerai.
Don Louis se retire vers l'extrémitë de la scène.
Entrent DON LOPE> DON BERNARD et MANRIQUE.
DON LOPB, à Léonor.
Lorsque la renommée vantait chez nous votre rare beauté, 6 Léo nori je vous aimais de confiance, je vous consacrais sur sa foi toute
« Porqut un noivo d quien Uplae»
La dnmoj y dverla llegq, Como neudades j'uega.
Es tahuT qut dise y hase. »
le dernier de ces rers présente deux sens ; mot à mot : « Car nn marié à qui sa dame pkdt et qui arrive à la voir, comme il jone un jeu de sottises, c'est on joueur qai dit et qai fait : » ou bien « qui en dit ou qui en fait. »
174 A OUTRAGE SECRET VENGEANCE SECRÈTE, ridolàtrie de mon coeur. Lorsque ce cœur qui vous aimait et vous adorait ainsi, vous cod temple avec ravissement, il dédaigne la vaine image qu'il s'était formée de vous; car la réalité dépasse mille fois ce qu'il imaginait. Vous seule pouviez faire dignement votre éloge. , Heureux celui qui parvient à vous obtenir, et plus heureux encore s'il réussit à vous apprécier! Mais comment pourrait-il être coupable d'un oubli? comment celui qui vous aimait avant de vous avoir vue pourrait-il vous oublier ?
LÉONOR
J'ai contracté cet engagement avant que de vous voir; vivant où mort, j'appartenais à vous seul... je n'aimais que votre ombre; mais c'était votre ombre, et cela me suffisait... Heureuse mille fois si je pouvais vous aimer ainsi que mon cœur s'en était flatté! ma vie eût acquitté parla notre dette commune» malgré tous les périls... Mais lorsque, craintive et tremblante, je vous regarde, si je ne récompense pas un amour si généreux, voici mon excuse : —11 faut vous plaindre de vous et non de moi; car, bien que je vous aie choisi depuis long-temps pour époux» il est impossible que je vous aime autant que je le dois ^.
DON Lovi, à don Bernard»
A cette heure, mon oncto et seigneur» peraiettoi qua j« vwm presse dans mes bras.
DON BERNARD, etnbrossant don Lope.
Ce seront des liens étemels de parenté et d'amitié»-^ Ne tardons pas davantage. J'ai hAte pour vous d'arriver à Lisbonne ; allons nous embarquer.
DON LOPE, à Léonor»
La mer va être orgueilleuse aujourd'hui de porter sur ses flots une seconde Vénus.
MANRiQUE, au parterre.
Et puisque voilà le galant et la dame glorieusement mariés, pardonnez, noble assemblée; l'histoire Gnit ici'.
Don Lope, don Bernard, doîU Léonor et Kanu^ue sortent.— Don Louii «t Gelio demeurent seuls.
CBLIO.
Maintenant, seigneur, que vous savoa eo qui en est» ne pensez plus i elle, revenez à vous» aoigMf votre tnilé^ voIm m.**!! m'y • plus 4m renède nuântonaai»
DON LOUIS
Si fait, Celio» il y en a m.
* Dans l'original le compliment de don Lope à Léonor forme un sonnet, et la réplique de Léonor un antre. «
■ Souvent dans \% ooura de Ma oomédi«i, CaideroB iTadfVMe au publie par rtotcnnédiaire du Groùioêo, Ici, cette allocutioa da KaniviM, m m/mmiat l'intrig«« Yi«al 4à m MMr, noua semble plaine de finesM et d'esprit.
CBLIO*
Lequel?
La mort.
duo.
Eb 1 seifp[i6ur...
DON LOUIS
Oui, la mort, puÎM^M LàNMir ê'mt jôiiéft et wêêd amour, puisque Léonor s'est mariée à vn autre I Et cepcodant il me reste encore au fond du cœur je ne sais quelle yague espérance. En parlant à son époux, elle s'excusait auprès de moi de son changement, de son oubli.
CBLIO.
Quelles fottea dUes-vovs là, seigneurT... eUe^eieatrii trec yoos? DON Loms.
Oui, il me semble l'entendre encore. Je n'ai pas perdu un seul mot. Écoute, et tu verras si ses paroles s'adressaient à moi. — «J'ai contracté cet engagement avant que de vous voir. Tivant ou mort, j'appartenais à vous seul. Je n'aimais que votre ombre ; mais c'était votre ombre, et cela me suffisait. Houreuse mille fois si je pouvais ▼oos aimer ainsi que mon cœur s'en était flatté! ma vie eût acquitté par la notre dette commune, malgré tous les périls. Mais lorsque, craintive et tremblante, je veus regarde, si je ne récompense pas un amour si .généreux, voici mon excuse : — « Il faut vous plaindre de vous et non de moi ; car, bien que je vous aie cboisi depuis longtemps pour époux, il est impossible que je vous aime autant que je le dois. » Oui, Gelio, c'était à moi , à moi seul que ces paroles s'adressaient. Et puisqu'elle s'est excusée ainsi sur son inconstance, quand même ma folle espérance ne serait qu'un poison ou un poignard doré, peu m'importe!... Vive Dieu! j'aime mieux que le plaisir me tue que la douleur, et au lieu de mourir de jalousie , j'aime mieux mourir d^amour... Que ma destinée s'accomplisse! le but auquel j'aspire m'enhardit et m'enflamme! Mt-ll m'en coûter la vie» j'aimerai Léonor!
in A OUTRA&E SECRET VENGEANCE SECRETE.
JOURNÉE DEUXIEME
SCÈNEL .
Um chambre dans la maiaoa de doe Lope.
Entrent MANRIQUE et STBÈFIE.
mâhrique.
Syrèoe de mes entrailles, qui es , pour mon malheur, une Yraie syrène, puisque tu chann<'J et tu abuses, reviens enfin de cette rigueur avec laquelle tu traites mes hommages; car un modeste valet n'ftst pas à Tabri des flèches de l'amour. Accorde-moi de ta main une faveur.
sra&NB.
Que puis-je te donner?
MANRIQDB.
Tu pourrais me donner bien des choses, si tu voulais ; mais je demande seulement de ta bonté» cette faveur de couleur verte qui fait de toi la dame de la Rosette ou Técureuse de la Toison^
STRÈNB.
Tu demandes un ruban ?..
MANHIQUE.
Oui.
STRÈNE.
Mais le temps est passé où un galant se contentait d'un ruban.
MANRIQUE
Il est vrai; mais si j'obtenais celui que j'implore, tu verrais comme je serais par lui inspiré ; les bons mots, les reparties, les plaisanteries couleraient de mon esprit comme de source, et je composerais aujourd'hui même mille cent et un sonnets en ton honneur.
STRJENB.
Pour me voir à ce point ensonnettée je te le donne ^. — Mais va-t'en, voici ma maîtresse.
Hanriqae aort.
* Por Damade lakaada fregona M Tuson.
La plaisanterie de Maerique porte d'abord lur dama, dame, et fregona^ éenrease de Taiflselle ; — ensaite snr le triple sent du mot loscuia, qui signifie : !<> rosette, 2^ pi^e, embûche, 3" entrelacement forme par les danseurs ; — ensuite snr le mot iHsen. qu signifie & la fois la laine des moutons et nn jeune poulain. Hais nous ayouons ingenament que nous n'avons pu réussir & comprendre la malice cachée sous oe' dernier mot.
* Le traducteur a forgé le mot «woniialtéf pour rendre celui de a o wsi a aAi , fabriqué parCaUeron.
LÈONOR entre.
LiONOR.
J'y suis résolue, Syrène, Il faut enfin que je me déclare; «car je ne m'appartiens plus désormais, j'appartiens à mon époux. Va trouyer don Louis, et dis-lui qu'une femme... — Tu n'as pas besoin de prononcer le nom de Léonor; il suffit à un homme noble que ce soit une femme. — Dis-lui qu'une femme, comptant sur la loyauté à laquelle il est doublement obligé en qualité de militaire et d'Espagnol, le supplie de renoncer à son amour ; que l'on s'étonne de sa présence continuelle dans la rue, et que l'on ne souffre pas en Portugal la galanterie castillane... que je le prie de nouveau avec instance et larmes de s'en retourner en Castille, de ne pas me mettre mal avec mon mari ; que sa conduite me peine et m'offense, et que s'il persiste, il pourrait nous en coûter la vie à tous deuz.
STHi^B.
Je le lui dirai ainsi, si je puis le voir et lui parler.
L^ONOn.
Il ne sort pas de la rue. Mais ce n'est pas lÀ qu'il faut lui parler ; tâche de le rencontrer en son logis.
STIlàNX.
Vous vous exposez beaucoup, madame.
BUe sort.
L^ONOn.
Il vaut mieux me risquer à cela que d'être compromise davantage. 11 m'obéira, il m'écoutera sans doute.
Entrent DON LOFE, DON JUAN et Bf ANRIQUE.
DON LOPE
Hélas l honneur, quel sacrifice je te fais l
DON JUAN
L'armée d'expédition ne tardera pas à se mettre en marche.
DON LOPE
Il ne restera pas à Lisbonne un gentilhomme, un cavalier. Chacun s'empresse de se ranger sous les drapeaux... chacun veut être le premier à mériter par sa mort une louange éternelle.
MANRIQUE
Us ont certes raison ; mais je ne suis pas de leur avis, et je ne tiens pas à mériter par ma mort ni louanges, ni comédies, ni inter* médes ^.
DON LOPE
Tu n'es donc pas décidé, toi, à partir pour l'Afrique?
• Manriqae joue ici sur le mot loa^ qui signifie ëloge, louange, et aussi le prologue d*uoe pièce de ihéâtre. Tous les drames sacrés de Galderon sont précédés d'une louange {Ua) mi-parlée et mi-cbantée, à la fin de laquelle le poète annonce le si^et de Vauto qui ira suivre.
Il pourra se faire que j'y aille; mais ce sera pour Toir seulement, et seulement pour avoir par-deyers moi de quoi conter. Quant à tuer, «je ne yeux pas enfreindre la loi dans laquelle je suis né et dans laquelle je ris. Car enfin cette loi ne dit pas : a Tu ne tueras ni Maure ni chrétien, » elle dit : « Tu ne tueras pas » en i^énéral ; et Je m'y soumettrai fidèlement. Ce n'est pas à moi d'interpréter les commandemeni de Dieu.
MaLéonorI
LlÉONOn.
Vous êtes bien long-temps sans me tolr, mon cher leigneur. L'amour se plaint des instans que vous lui dérobes.
DON LOPE
Que vous êtes une Traie Castillane!... Trêve de vains eompliraens et de gracieuses flatteries. Nous autres Portugais, nous préférons au sentiment le langage de la raison, parce que celui qui aime comme il le dit, 6te du prii à sa manière de sentir. Si l'amour est aveugle chez vous, ma Léonor, U est muet ehei moi.
MANmioirB.
Et chez moi, enragé comme UD démon.