‹ CalderonChapitre 51 sur 93 · SCÈNE n · texte numérisé non relu

SCÈNE n

Un terrain entre le mer et la maiion de campegoe de don Lope.

BDlrenl MANRIQDE et 8TRÉNE.

MANRIQUB.

Douce Syrène, dont la vue me séduit, me captive et m'enchaute, est-ce que tu Tiens ici, par hasard, pour apprendre à chanter de la sirène de la mer ?

STRÈlfB.

Tu m'ennnies, laisse-moi.

MAIflUOCJI.

Ah ! Syrène, de grâce i...

ST&ftNI.

Que yeux-tuf

MANRIQUB.

Écoute, je te prie, un sonnet héroïque , tendre et plein d'esprit, que j'ai composé k ton intention. C'est le premier des mille cent et un que je t'ai promis.

smàNB*

Voyons ce sonnet.

MANBIOm.

Je l'ai dans ma poche... {Il ehwehs,) Je l'avais bien pourtant. . (// tire un papier de sapoehe,) Ah ! le voici. Écoute-moi cela. Il lit.

joli ruban vert dont la couleur rappelle A mes yeux étonnés le gazon du printemps; toi qui. .

STRÈNB, l'interrompant.

Ma foi t seigneur Manrique, assez, si vous voulez.

MANRIQUK.

Comment?

STRàNB.

Restons-en là.

MANRIQDB.

Pourquoi ?

strAnb.

Parce que...

MANRIOUB.

Est-ce que vous trouvez que je ne lis pas bien? Cependant... « toi qui... »

STRÈNB.

Laissons cela pour une autre fois.

MANRIQUB.

Vous ne m'encouragez guère pour les mille et cent qui restent.

STRÈNB, à part»

U faut que je l'attrape, ce drôle. (Haut,) Aujourd'hui dites-moi

seulement, par rapport à celui-ci,, en quoi, ainsi que vous le prétendez, il a été composé à mon intention?^

MANRIQnS.

Vous ne le voyez pas ?

STIlàNI.

Non.

MANRIQUB.

Ahl Syrène...

STRÂNB.

Mais non.

MANHIQUE.

Eh bien ! à cause du ruban que vous m'avez donné hier.

STRÈNB.

Ah 1 oui, j'y suis.

MAlfRIOUE.

Certainement.

STRÈNE.

Mais pourquoi dites-vous ruban vert plutôt que bleu, plut<)t que rouge?

MANRIQUB.

Parce que le ruban que vous m'avez donné était vert.

STRÈNE.

Vraiment?

MANRIQUB.

Oui.

STRÈNB.

Montrez-le-moi un peu, que je voie s'il est vert.

MANRIQUB.

Ah I malheureux. Hélas l pauvre ruban !

STRÈNB.

Quoi donc?

MANRIQUB.

Si vous saviez, Syrène, ce qui m'est arrivé!

STRÈNB.

Vous l'avez perdu peut-être?

MANRIQUE

Non. — Un malheur affreux.

STRÈNB.

Contez-moi cela.

MANRIQUB.

0ht c'est une aventure incroyable. —J'étais un de ces jours passés, le soir, assis au bord du Tage, rêvant à vous, Syrène, et songeant à mon bonheur... Je tirai ce ruban de ma poche, et en accusant votre indifférence, je versai des larmes amères... Il me semble que je les sens encore couler le long de mes joues. .. Je couvrais ce ruban de baisers avec transport, quand tout-à-coup un aigle qui II. 12

206 A OUTRAGE SECRET VENGEANCE SECRÈTE, n'était pas loin, me yoyant le porter ainsi^ à ma bouche, s'imagina que c'était quelque chose de bon à manger. Il s'élança du haut du rocher, fondit sur moi, nl'enleva le ruban des mains, et puis s'en retourna dans son aire. Moi, je résolus soudain de lui donner l'assaut ; mais ne pouvant trouver un chaudron pour mettre sur ma tête, je fus obligé d'y renoncer. Depuis lors, malgré tous mes efforts et toutes mes recherches, il m'a été impossible de retrouver ni l'un ni l'autre. Voilà, Syrène, rhisloire de l'aigle et du ruban ywt»

Cela est bizarre.

N'estrce pagî

smàNB.

Oui ; mais il m'est arrivé mieux que cela à moi.

MAîiWQUB, J'ai peine à le croire.

STBÈNE.

Écoute?, et vous verrex.— J'étais un de ces jour* passés, le matin, dans la campagne, sans penser à vous ni à mon malheur, — lorsque je vis voler un aigle qui laissa tomber quelque chose. Je m'approchai et trouvai parmi les fleurs le ruban. C'était votre aigle, qui avait reconnu sans doute que le ruban n'était pas bon à manger. — {Elle lui montre le ruban.) Regardez si c'est bien le même.

MANRIQUE

C'est une curieuse aventure, en vérité.

svato.

Et la vengeance sera plu» curieuse epcore.

MJtNAlQUB,

11 vaut mieux la laisser pour plus tard, Syrène; voici votre mattresse qui sort.

Syrène t

Madame?

Je suis bien triste.

Entre UËONOR.

STRÈNB.

LÉONOR

l\ le reti»'

STRÈNE.

Pour quel motif, madame?... Est-ce que vous ne me le direz «pas, à moi?

LÉONOR

Si fait, i«puls me confier à U disorélion, à ton attachement* fii tu sayaisL..

STIlÈlfB

Qu'y M-il doue, madame?

C'est que don Louis ne m*aime plus.

§THiNB«

Impossible, madame; je vous réponds du contraire, mol.

lioifOR.

Les hommes I ils sont ainsi faits pour la plupart; à mtsura qu'on leur montre plus d'abandon» plus de faiblesse» ils •• refroidissent et s'éloignent, sans considérer que c'est pour eux que l'on s'oublie.

STRÀNB.

Je vous garantis que le seigneur don Louis n'est pas comme les autres. En quoi auriez-yous à vous plaindre de lui ?

LJÎONOA.

Je n'en ai que trop le sujet. Ce matin, ayant su de don Lope qu'il devait suivre le roi à cette expédition, — je lui ai écrit de me venir trouver ce soir, et il ne vient pas.

SYRÈNB.

11 n'est pas tard encore; à peine si la nuit commencé»

Lioifon.

Ah I Syrène, j'ai bien peur que.».

STRÈNB.

Et si le seigneur don Lope rentrait?

LéONOR.

Ce n'est pas cela que je crains ; il m'a fait ses adieux en me quittant.

STRÀNB.

Mais en6n, malgré cela, il n'y aurait rien d'étonnant à ce <|u'il revint... Le roi peut remettre son départ d'un jour... Lui-même peut être rappelé ioi par un motif quelconque, il peut désirer de vous renouveler ses adieux... et i'il retrouvait encore ici le seigneur don Louis. ••

UiONORi

En ce cas même je ne crains pas davantage, Syfène, jeteTatoue... Tu ne sais donc pas ce que sont les maris ? comme ils s'abusent aisément? comme les plus habiles d'entre eux, les plus clalrvoyans, les plus sagaces, sont faciles à duper?. .. Don Lope, don Lope lui-même n'est pas une exocption à la règle commune* Depuis cette soirée où il découvrit don Louis dans ma chambre, il ne m'a témoigné que plus de coniance, d'estime, de tendresse ; il n'en est que plus empressé à me complaire; il semble adorer sa disgrÂce. Et mol, qui n'ai pas profité de cette première leçon... j'en rougis, je m'en veux. .. maia j'aiflie don Leuic.

STRÈln.

Prenez garde, madame 1 Très-souvent les maris font semblant de n'y pas voir ; ils ne sont paa aveugles, ils ont des yeux comme les autres.

Entre DON JUAN.

DON JUAN, d part.

Je ne sais pas comment mon cœur n'est pas brisé par les coups réunis de ces deui grands chagrins.

LéONOR.

Quoi! c'est vous, seigneur don Juan?... Pourquoi donc n'avez- Tons pas ramené don Lope ayec vous ?

DON JUAN

Je n'ai pas eu le loisir de l'attendre. Il m'avait promis d'être ici avant le coucher du soleil.

LéONOR.

Je n'y compte pas maintenant. Voyez, la nuit a répandu au loin ses ténèbres épaisses. Vous auriez dû revenir avec lui, seigneur don Juan.

Je l'aurais attendu, madame; mais cela ne m'a pas été possible. J'ai une telle affliction, que, loin de vouloir en importuner un ami aussi cher, je me fuirais moi-même.

DON LOUIS , dans Véloignement, sur la mer.

Que le ciel me soit en aide!

liONOR.

Qu'est-ce donc?

DON JUAN

Rien, madame.

LéONOR.

Vous n'avez pas entendu?

DON JUAN

Ce n'est rien ; c'est le vent qui a gémi à travers les arbres.

LIÊONOR.

Non, c'est la voix d'un homme qui poussait un cri de détresse.

DON JUAN

Cependant, madame, il n'y a personne autour de nous.

LÉONOR

Il est vrai ; moi non plus je n'aperçois personne.

, SYRÈNE

Voyez! là-bas I là-bas 1 sur la merl... On s'approdie.

Je découvre à travers l'obscurité je ne sais quoi qui se meut sur les flots.

DON JUAN

C'est un homme qui lutte énergiquement contre une mort presque certaine. Puisque la pitié du ciel l'a conduit de ce côté, je cours le secourir.

lioNOR, à paru

Pourvu que ce ne soit pas luit

JOURNÉE m, SCÈNE IL 209

EQlre DON LOPE.

Set TètemeDi «ont looi rnooillët. Il tient un poignard à U uMte.

BON LOPB, à part. *

Hélas!

STRÈNB.

Le voici 4fiA Tientl

lÉonOÊL Je n'ose ayancer.

DON LOPB , à part, terre t douce patrie de Thommel

DON JUAN

Quoi ! c'est tous, don Lope ?

lioNOR , à part.

Mon mari!

DON LOPB.

Oui, moi-mènate. {Il remet son poignard dam le fourreau.) Je ne pouvais dans mon naufrage rencontrer un meilleur port de salut^ — LéonorI mon épouse! mon bieni je remercie le ciel; il me dédommage de mes peines puisque je vous revois. -^ (Â don Juan §n lui prenant Ja main.) mon ami!

DON JUAN

Qu'est-ce donc?

DON LOPB.

Un événement déplorable. Jamais vous n'avez rien oui d'aussi triste.

LiONOR.

Puisque vous vivez, seigneur, et que vous avez échappé à ce péril, ni mol ni don Juan n'accuserons la destinée.

DON LOPB.

Voici. — Après avoir parlé au roi, je vous ai cherché, don Juan, et ne pouvant réussir à vous trouver, j'ai retenu une barque. Tandis qu'on la préparait, il est venu vers moi un élégant cavalier dont je sais à peine le nom; — je crois pourtant qu'il s'appelle don Louis de BenavidÀs. — Il s'est approché en me disant qu'il était étranger et qu'il me priait d'eicuser son indiscrétion ; que j'eusse la bonté de lui accorder une place auprès de moi; qu'A désirait aller au Jardin du roi pour assister au départ des troupes... je ne pouvais décemment le refuser... Là-dessus nous passons dans la barque ; mais à peine étions-nous entrés l'un et l'autre, avant que le batelier eût eu le temps de nous rejoindre, la corde qui attachait la barque — et qui était sans doute rongée par les flots de la mer qui la battent continuellement, — s'est rompue. J'ai vainement tâché, -^ k force de rames, de regagner les bords ; le vent qui soufflait dans la voile nous a poussés de plus en plus au large. Par malheur, la mer était fort agitée en ce moment; notre barque légère éuit tan-

tôt goulevée vers les nues et tantôt replongée dans les abîmes. Je n'essayerai pas de vous peindre nos inquiétudes, nos terreurs; mon compagnorw et moi nous ne doutions pas de notre perte. A la fiiL cependant nous arrivions de ce côté, et nous n'étions plus qu'à une centaine de pas du rivage, quand notre barque s'est heurtée et brisée contre un écueil. Séparé de ce généreux cavalier par la violence du choc, j'ai eu le regret de ne pouvoir le secourir, et il s'est enfoncé dans la mer, où son souvenir doit demeurer enseveli.

LlbNOR.

Ociell hélas!

felle tombe ëyanottié.

ÛÔIf LOPE.

Léonorl mon épouse I mon bien! revenez à t!)U8!... Hélas! ses mains sont froides I... — Ah ! don luan, J'ai eu tort de lui conter les danger^ que j'ai courus ; un cœur de femme ne supports pas utt tel récit. Son amour a frémi à l'idée de mon trépas... {A Syrène et à d'ûHtrBê âome»tiquei qui $ûnî nceourtu^) Traniportet-lâ dans son lit.

DOIT JUAK, û pnrt.

Qu'il est beau à un homme de garder le silenee sur son Injuti») et d'en cacher à tous les yeux la vengeance!... C'est ainû que doit se venger celui qui sait souflTriret se taire.

Syrèoe et les autres domestiques transportent Léonor dans la matMli. Dott Jilàû le» suit. DOJf LOPE.

Eh bien ! mon honheut, Ai-Je appliqué Avec asset de prudebce à un outrage secret une vengeance secrète?... N'ai-je pas bien saisi l'occasion quand j'ai coupé la corde et que je me suis écarté en faisant semblant de vouloir regagner le port?... Et ce poignard, ne m'en suis-je pas servi contre cet insolent avec une adresse impitoyable?... Et la barque, n'ai-je pas eu raison de la briser afin qu'on ne pût concevoir aucua soupçon?... —C'est bien. —Maintenant que, suivant le devoir de l'homme d'honneur offensé, je me suis défait du galant, ce sera le tour de Léonor... le ne veux pas que le roi me dise de nouveau de ne pas l'accompagner, que je ferais faute en ma maison... Léonor, hélas! aussi inconstante que belle, et non mojns infortunée qu'inconstante, ruine fatale de mon bonheur et de ma vîe, vous aussi vous mourrez, vous mourrez cette nuit!... Mais comment? par quel moyen?... Répandrai-je son sang sur le lit qu'elle se proposait de souiller? — Non, ces indices me trahiraient... — J'y suis!... —J'ai confié aux eaux de la mer le soin de ma première vengeance, je confierai au feu le soin de la seconde. Je mettrai le feu à ma maison en commençant par son appartement, et pendant l'incendie..; De même que l'or dans le creuset se dégage du vil alliage des autres métaux, de même mon honneur sortira de à épuré...— Les deux élémehs auxquels je me confie ne révéleront pas mon secret. — Il feiut que demain, oui» demain» pas plus tard.

le soleil de mon honneur se lève radieux au-dessus de ce naufrage et de cet incendie!

Bo» Lopt fl<i retire

Vu moment après entrent LB ROI, LE DUC DE BRAGANGE et le Gortége-

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