‹ CalderonChapitre 72 sur 93 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

L'intérieur de la vlUe.

Entre DON ALYAR.

l>Oir ALTAR.

A travers ces montagnes de flammes, à travers ces ruisseaux de sang, et foulant aux pieds les cadavres de mes frères, j'ai été enirainé par mon amour jusqu'à la maison de Maléca, maintenant toute ravagée par le fer et le feu. épouse chérie I qu'es- tu devenue? Je trànbla... Je suis arrivé trop tard... je n'aperçois personne.

UàiÀckf du dehors.

Hélas!

DON ALVAR

Cette voix lamentable que les vents m'apportent, ces cris douloureux étouffés par la faiblesse, frappent mon cœur d'une émotion inconnue... Que vois-je? À la lueur sinistre de ces feux expirans j'aperçois une femme dont le sang parait éteindre le funèbre incendie. C'est Maléca!... Ciel puissant!... sauvez-la ou tuez-moi.

Il sort,* et rentre en portant MALÉCA, A déni nue et eBsaiglântde.

MàlÉCA.

Soldat espagnol, qui n'as su être ni cruel ni pitoyable, puisque tu m'as blessée sans daigner terminer mes souffrances, frappe-moi encore une fois ; je souftirai moins par cette eruaoté que par ttk pitié imparfaite.

DON ALVAR

Divinité infortunée, — car il est des divinités à qui le bonheur fut refiisé sur la terre, «^ e<doi qui te tient entre ses bras ne veut pas te tuer. Non, non ! je voudrais plut6t donner ma vie pour t«

sauver.

HAliCA.

Oui, à ces mots, à ce langage, oui, je reconnais que tu es de sang africain. Eh bien! si mon sexe^ si mon malheur me' donnent quelque droit à ta pitié, «ccorde4»ok une grâce.— A. (rabia réside, en qualité de gouverneur, mon époux Tuzani; va, va sm^k-ehamp le trouver; porte-lui, en mon ifom^ un dernier embrassement; dis-lui que sa fidèle épouse, frappée par le fer d'un Espagnol qui a préféré à l'honneur les bijoux et les diamans, gtt morte à Galère, baignée dans son sang.

DON ALVAn«

Maléca, ce dernier embrassement je n'ai pas besoin de le porter à ton époux... c'est lui-même qui le reçoit, — lui-même qui te le rend avee doutmif. Hrttaal moadéiffpoi? na m'abUMU pas.

HAlicA.

mon bien! ta voix retient mon dernier soupir, ta voix répand sur mes derniers instans un enchantement plein de douceur. Laisse, laisse-moi t'embrasser encore, et que j'expire dans tes bras.

DON ALTAR

Ciel puissant, elle meurt, et moi je visl... Ahl pourquoi dit-ôn que l'amour fait de deux âmes une seule âme, de deux existences une existence unique ? Oh ! s'il en était ainsi , à charme de mon cœur I tu vivrais comme moi, ou je serais mort avec toil... Cieux qui voyez mes peines, forêts qui retentissez de mes plaintes, astres qui éclairez mes tourmens, vous avez donc permis que la plus belle lumière s'éteigntt, que la plus belle fleur se flétrit, que la plus douce haleine s'arrêtât !... Que ceux qui connaissent l'amour voient en moi le comble de l'infortune. Je venais joindre mon épouse, cette nuit même devaient se réaliser les espérances qui depuis tant d'années flattaient mon amour; je viens, j'accours, et je la trouve baignée dans son sang t.. . Le lit nuptial que j'attendais s'est changé en un sombre tombeau, et dans cette couche funèbre je trouve un triste cadavre!... Dans cette horrible situation, je ne demande ni consolations ni conseils ; je ne veux, pour m'inspirer, que mon désespoir. — montagne de l'Alpujarra, vil théâtre de l'exploit le plus lâche, de la victoire la plus honteuse, de la gloire la plus infâme!... plût au ciel que jamais tes sommets, que jamais tes vallées n'eussent tu sur leurs rochers, n'eussent vu sur leurs rivages cette

beauté infortunée! Mais que sert de me plaindre? le vent qui

passe emporte au loin mes plaintes inutiles.

Entrent DON FERMAND DE VALOR, DOJÏA ISABELLE et des Morisques.

DON FBRNAND.

Vainement les flammes de Galère auront appelé notre secours : nous axnvons trop tard.

UDORÀ.

Déjà ses rues- et ses places ne sont plus qu'on monceau de cendres.

DON ALVAR

Hélas t ne vous etonnei pas de vos retardemens; moi-même je suis Tenu trop tard.

DON FUUfANDw

Je ne sait quel triste présage...

UDOBA.

Yoyei cet objet déplorable...

DON FSnNAND.

Giell qu'est-ce donc?

DON ALVAR

C'est la peine la plus viTe, la douleur la plus amère, l'infortune

JOURNÉE ni, SCENE lY* 969

la plus cruelle. Voir périr l'objet aimé, — le voir périr d'une mort aussi affreuse, c'est le plus grand des malheurs. — Maléca, mon épouse,— hélas ! impitoyable sort ! —est là, pÀle, sanglante sous vos yeui ; une main sans pitié a percé son noble cœur I — Vous êtes tous témoins, roi, et vous, mes amis, mes frères, du plus horrible sacrilège, du plus détestable forfait qu'un lâche ait pu commettre. Eh bien ! soyez aussi témoins, tous tous qui m'entendez, du serment que je fais d'en tirer la vengeance la plus terrible dont les annales de l'amour aient conservé la mémoire. Oui, je le jure devant cette beauté, je vengerai sa mort. Et puisque les Espagnols se retirent après cette glorieuse victoire, puisque l'on n'entend plus même dans le lointain le bruit de leurs tambours, toujours prompts à sonneF la retraite, — moi je les suivrai ; je les suivrai jusqu'à ce que parmi tous ces soldats j'aie trouvé le barbare assassin, et que j'aie vengé sur lui, non pas la mort de celle que j'aimais, — je ne pourrais jamais la venger, — mais le plus aOk-eux des crimes ; et alors le ciel qui a permis ce crime, le destin qui l'a voulu, la terre qui en a été le théâtre, oui, l'univers entier saura ce que c'est qu'un descendant des Arabes ; il saura que le trépas lui-même ne pourrait parmi nous séparer deux amans fidèles, et que dans un cœur "africain l'amour vit encore après la mort.

Il sort.

DON FKRNAND.

Attends! arrête!

UDORA.

Tu arrêterais plutôt la foudre.

DON FBRNAND.

Enlevez le corps de cette malheureuse beauté. — Mais ne soyez pas effrayés en voyant cette nouvelle Troie, qui n'est plus pour la terre qu'un objet d'horreur. Morisques de l'Alpujarra, songez au sort que vous réservent d'impitoyables ennemis ; et comme votre roi Aben-Huméya, tirez l'épée pour la vengeance.

Il sort.

LIDORA.

Ah ! plût au ciel que ce& montagnes dévastées par l'incendie s'écroulassent sur leurs fondemens , et se renversant les unes sur les autres, finissent d'un seul coup tant de malheurs.*

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